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—Eh bien! comment est-il aujourd'hui?—demanda Coriolis à Anatole qui apportait Vermillon pour l'installer sur le poêle.

Anatole, pour toute réponse remua tristement la tête. Et il se mit à arranger la couverture, la bourrant en traversin sous la tête du singe.

—Oh! qu'il pue!—dit Manette en regardant Vermillon par-dessus l'épaule de Coriolis qui était venu le caresser, et elle alla se rasseoir, à distance, au fond de l'atelier.

Le triste abattement de la mobilité, de la souplesse, de l'élasticité animale, faisait peine à voir chez Vermillon. La paresse dolente, la peine de ses mouvements, la paralysie de ses gamineries et de sa diablerie, ce qu'il y avait de la douleur d'un visage sur sa mine, en faisaient comme un petit malade approché tout près de l'homme et de sa pitié par cet air de souffrance humaine qu'a la souffrance des animaux. A tout moment, le pauvre petit malheureux soulevait sa tête, se retournait, changeait de pose et de place, donnant le déchirant spectacle de l'agitation continue dans l'incessant malaise et l'angoisse de toujours souffrir. Il se lamentait, se plaignait, poussait en grognant de petits:hun, hun. Une respiration visible et pénible courait sous la maigreur de ses côtes. Des frémissements nerveux lui fronçaient le front, relevant au-dessus de ses sourcils sa houppe de poils, et des crispations plissaient la chair de poule de son petit mufle aux coins de la bouche. Au haut de leurs orbites caves, ses yeux fermés laissaient voir une tache rouge, une meurtrissure de sang extravasé, qui faisait paraître plus bleu le bleuissement de ses paupières. Il restait longtemps avec un seul œil ouvert et veillant; puis, il s'enfonçait dans ce sommeil des malades, accablé, assommé, qui ne dort pas; il rouvrait soudain ses paupières, jetait de côté ses yeux agrandis de souffrance, où passait du désespoir et de la prière de bête. D'autres fois, il avait des regards circulaires qui faisaient le tour de la pièce, et s'arrêtaient avant de finir sur Anatole, des regards pleins de toutes sortes d'expressions, où se voyait comme la stupéfaction de sa souffrance, de son immobilité, de la corde qui pendait du plafond sans qu'il s'y balançât. On eût cru que par moments, dans la lente douceur de ses yeux orange, aux grandes pupilles noires, il y avait l'étonnement de voir le soleil jouer sans lui à la fenêtre.

De petites secousses de douleur faisaient donner à ses mains des coups nerveux dans l'air. Des frissons lui passaient qui remuaient ses poils et en ouvraient les épis comme un souffle. Ses jambes avaient des allongements de cuisse de lièvre blessé à mort. Sa tête se mettait à branler d'un horrible tremblement, au milieu d'efforts pour se dresser et se soutenir sur son séant, à l'aide de ses petites mains faibles qui se soulevaient de temps en temps et mettaient leurs deux petits poings crispés contre ses tempes,—un mouvement que les deux amis avaient vu dire, dans des agonies d'hommes:Mon Dieu! que je souffre!

Coriolis qui regardait cela, sa palette à la main, s'en retourna à son chevalet. Anatole resta près de Vermillon, lui relevant de son mieux la tête sous des bourrelets de couverture, le retenant doucement des deux mains dans les crises convulsives qui l'agitaient. Vermillon se jetait en avant comme s'il voulait se précipiter en bas du poêle. Puis, il restait agenouillé et aplati dans la pose d'un animal qui boit, avec son petit bras pendant; ou bien encore, il se tenait, de grands moments, appuyé sur le dos de ses mains rebroussées et montrant leur paume jaunâtre, les coudes élevés de chaque côté de son dos comme les pattes d'une sauterelle prête à sauter, la tête toute en dehors de la plaque du poêle, immobile, en arrêt sur une feuille de parquet.

La vie, comme il arrive chez ces petits êtres délicats, vivaces et nerveux, se débattait cruellement dans ce malheureux petit corps. C'étaient des secousses, des tressautements, des étirements, des tortillements inapaisables, des élancements, tout pareils à ces dernières révoltes qui jettent de travers, brusquement, les membres d'un malade, les pieds hors du lit, la tête dans le mur. Il essayait de s'arc-bouter, de se cramponner tout autour de lui; et sa main, sortie de sa couverture, se nouait à l'anse d'un gobelet de fer-blanc avec l'étreinte d'une griffe d'oiseau serrant une branche.

Avec les heures, presque avec les minutes, une sorte de vieillesse descendait dans le creux de l'amaigrissement de ses petits traits. Des tons malsains de corruption se mêlaient peu à peu sur sa face à un jaunissement de vieille cire. Son petit nez froncé prenait un brun de nèfle. Un peu de mousse bavait à son mufle. Des commencements d'immobilité et de refroidissement faisaient déjà monter de la mort dans le petit corps où la vie n'était plus guère que le mouvement du globe de l'œil sous les paupières toutes bleues, le battement et la fièvre d'un regard fermé. Tout à coup, il roula sur le côté; sa tête eut un renversement suprême: elle bascula toute en arrière, avec un subit renfoncement dans les épaules, en découvrant le dessous blanc de son menton. Au bout de ses deux bras, allongés et roidis, ses deux mains serrèrent leur pouce sous leurs doigts; des ondulations affreuses coururent, en serpentant, tout le bas de son corps. Un mouvement furieux, semblable à la détente d'un ressort qui casse, agita une de ses jambes qui battit désespérément dans le vide… Puis ce fut une immobilité où rien ne bougea plus qu'un petit tremblement de la plante des pieds.

—Tiens! il pleure!… Anatole qui pleure vraiment!—fit Manette.

Une larme venait de tomber de la joue d'Anatole sur le cadavre du singe, et le jour la faisait briller au bout d'un poil.

—Moi, je pleure?…—fit Anatole honteux, et se dépêchant de sécher sa larme avec du cynisme:—Ah! sacristi, j'ai oublié de lui demander s'il voulait un prêtre…

—Allons, c'est fini, dit Coriolis, en voyant le regard d'Anatole revenir au singe; et il jeta la couverture sur le singe.

—Alors je vais sonner pour qu'on nous débarrasse de ça?—fit Manette.

—Pas la peine, ma petite,—lui dit Anatole en lui arrêtant le bras d'un geste dramatique.—C'est papa que ça regarde!


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