CL

Puis Coriolis disparut. Anatole ne le revit pas. Deux mois se passèrent sans qu'il le trouvât à la porte du palais de l'Industrie. Il ne savait ce qu'il était devenu, lorsque, par un jour d'octobre, il fut étonné d'être accosté par lui, à sa sortie.

—Tiens! te voilà?—fit-il.—Y a-t-il longtemps!…

—Oui, il y a longtemps… très-longtemps…—dit Coriolis lentement, comme si lui seul, dans sa vie, pouvait mesurer la longueur douloureuse du temps.

En passant sous son bras le bras d'Anatole, en lui retenant amicalement la main dans la sienne:

—Es-tu content? Ça va-t-il?

—Oui… Et toi?—fit Anatole surpris de cette tendresse inaccoutumée de Coriolis.

—Moi? Ah! moi… je deviens raisonnable…—dit-il d'une voix sourde.—Tu comprends bien, mon ami, quand il y a un homme d'intelligence, il faut qu'il se trouve une femelle pour lui mettre la patte dessus, le déchirer, lui mordre le cœur, lui tuer ce qu'il y a dedans, et puis encore ce qu'il y a là… et il se toucha le front,—enfin le manger!…—On a toujours vu ça… Ça arrive tous les jours… Et il faut vraiment être bien enfant pour s'en plaindre… c'est ridicule…

Il jeta cela avec une ironie presque sauvage.

—Je sais bien… il y un moyen de casser ces machines-là…

Ses mains firent devant lui le mouvement nerveux et enragé de serrer, comme des mains qui étranglent.

—Oui, il faudrait des choses… pas bien… Il faudrait… des meurtres… Ah! dans le temps!…

Ses yeux brillèrent; une lueur féroce y passa, dans laquelle Anatole retrouva le feu fauve des colères de jeune homme de son ami. Mais aussitôt cela tomba.

—Maintenant, je suis une…

Et il dit un mot ignoble.

—Ah! si tu veux voir un homme qui ne trouve pas la vie drôle…

Il essaya de faire avec les doigts le geste, le balancement chinois d'un comique en vogue; mais de l'eau monta à ses paupières, et sa blague finit dans l'horrible étouffement brisé d'une voix d'homme qui se mouille de larmes de femme.

Il reprit:

—Ah! oui, un joli instrument pour faire souffrir un homme, cette poupée-là!… Tiens! je ne sais plus si j'ai du talent… Non, vrai, je ne sais plus!… Je n'y vois plus… Je suis comme un homme que j'ai vu une fois, assommé dans une rixe à une barrière, et qui marchait devant lui, dans un sillon… Il ne savait plus, il allait… stupide, comme moi… On entre dans mon atelier, on me trouve à mon chevalet, n'est-ce pas? Si l'on regardait mes brosses et ma palette, on verrait que c'est sec… Je dormais dans quelque coin, j'ai entendu qu'on venait… je me suis levé pour faire croire que je peignais. Je ne peins plus, je fais semblant!… comprends-tu?… Etelleest toujours là, dans mon dos… Quand je n'en peux plus, que je me jette sur mon divan, elle vient voir… Elle a fait des trous dans le mur pour me moucharder!… Quand elle sort, j'ai les yeux des cousines sur moi, je les sens… Oh! on me soigne… Pardieu! c'est moi qui fais aller la maison… Je suis le bœuf, moi!… Quand je sors… tiens! aujourd'hui… c'est comme si je leur mangeais une bouchée dans la bouche…

Il s'arrêta un moment; puis:

—Tu sais, mon enfant? mon fils, qui était si beau?… Eh bien, il est affreux… il est devenu affreux!—dit-il avec une espèce de rire amer qui fit mal à Anatole.—C'est maintenant un vrai mérinos noir… Ah! je te réponds qu'il n'aura pas besoin d'un professeur d'arithmétique, celui-là!… Mon fils, ça! mais il n'a rien de moi, rien des miens… rien! Tiens, il y a des moments où je crois que c'est l'âme de quelque grand-père qui vendait de la ferraille dans un faubourg de Varsovie… Un affreux petit bonhomme, vois-tu!… Et si tu l'entendais me dire ce qu'elles l'ont dressé à me dire toute la journée:Papa, tu ne fais rien… si tu l'entendais!

Et passant tout à coup à une autre idée:

—Viens-tu avec moi jusqu'à la rue du Bac? Je voudrais te faire voir un tableau nouveau que je viens d'exposer…

Arrivé rue du Bac, il poussa Anatole devant la devanture où était son tableau.

Anatole regarda, et après quelques compliments vagues, il se dépêcha de se sauver: il lui semblait qu'il venait de voir la folie d'un talent.


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