CLV

Une fenêtre, dans un de ces jolis bâtiments moitié brique, moitié pierre, à l'air d'étable et de cottage, où s'accrochent les bras grimpants d'une glycine, une fenêtre s'ouvre toujours la première au bout du Jardin des Plantes. Elle s'ouvre au soleil, au matin que salue sous elle la volière des vanneaux siffleurs, elle s'ouvre à ce qui revit dans le jour qui ressuscite.

Cette fenêtre est la fenêtre d'Anatole qui, déjà descendu dans le jardin, traîne lentement ses pantoufles paresseuses dans les allées, le long des grilles. Partout c'est un épanouissement d'êtres; et de jardinet en jardinet, court le frémissement du réveil animal, charmant de souplesse, de légèreté, d'élasticité. La vie saute et bondit de tous côtés. Les mouflons grimpent sur l'échelle de leurs kiosques, de jeunes axis, penchés sur le côté, s'inclinent en patinant sur le sol où ils tournent; les lamas s'emportent en courses folles; les jeunes chevreaux, mal d'aplomb sur leurs jambes pattues, trébuchent dans des essais de galop; des onagres en gaieté, les quatre pattes en l'air, font de grandes roulées par terre. Tout ce qui est là, dans le mouvement, la fièvre, la vitesse, l'étirement, la course, le jeu des nerfs et des muscles, retrouve la jouissance d'être. Et les petits oiseaux, dans leur volière, font trembler, sous leur voletage incessant, l'arbre mort qu'ils fatiguent sans repos du rapide effleurement d'une seconde de pose.

A des places de fraîcheur verte, le blanc des toisons et des plumes montre le blanc de la neige; le trottinement des chèvres d'Angora balance comme des flocons d'argent mat; des paons blancs traînent, étalées, les lumières de satin d'une robe de mariée; et toute la splendide blancheur donnée aux bêtes apparaît là dans une sorte de douceur frissonnante, avec des reflets dormants de nuage et de nacre. Sur les petites pelouses, presque entièrement couvertes de l'ombre allongée des arbres, où l'ombre tremble et s'envole de l'herbe à chaque brise qui secoue en haut les cimes, Anatole s'amuse à voir le passage des animaux au soleil, la promenade de leurs couleurs dans des éclairs, la fuite, l'effacement instantané des petites lignes fines et sèches qui se dessinent en courant derrière les pattes des gazelles. Il regarde les vieux boucs agenouillés, et faisant gratter leur barbe au bois râpeux de leur auge; le zèbre, avec son élégance d'un âne de Phidias, ses formes pleines, pures et souples, ses impatiences de ruade par tout le corps; les bisons, absorbés, endormis dans leur passivité solide, laissant tomber de leur masse le sombre d'un rocher, laissant emporter à l'air des rouleaux de leur toison brûlée. Des biches de l'Algérie, à la démarche lente, élastique et scandée, il va aux grands cerfs, qui se dressent paresseusement sur leurs jarrets de devant, en levant leurs bois comme la majesté d'une couronne. Il va à ces grands bœufs de Hongrie, aux cornes gigantesques, qui semblent la paix dans la force et dans la candeur. Il va au dromadaire, dont le regard s'allonge au bout de son cou de serpent, et dont l'œil nostalgique a l'air de chercher devant lui la liberté, l'horizon, l'infini, le désert. Et sur du gazon, il suit les tortues couleur de bronze, allant, en ramant des pattes, à travers des brindilles qu'elles écrasent, et se traînant, avec leur marche qui tombe, jusqu'à un peu de soleil.

Au bord de la petite rivière, au milieu de l'herbe nouvelle et translucide, sur le décor mouillé des acacias, des peupliers, des saules, les cigognes tout à coup rompant leurs poses et leur immobilité empaillée, les cigognes prennent des essors boiteux; et courant, trébuchant, butant, s'élançant, s'ébattant avec des sauts ridicules et de grotesques velléités de vol, elles illuminent tout ce coin de jardin des couleurs vives qu'elles y jettent, du blanc palpitant de leurs ailes agitées, du rouge de leurs becs et de leurs pattes. A côté des cigognes, voici le petit étang et les oiseaux d'eau; Anatole s'y attarde comme à une mare du paradis: rien que des frissonnements, des frémissements, des ondulations, des ébats, des demi-plongeons, le lever, le bain de l'oiseau, la toilette coquette à coups de bec sur le dos, sous les ailes, sous le ventre, les contentements gonflés, les renflements en boule, les hérissements, les rengorgements qui soulèvent la ouate floche de tous ces petits corps avec le souffle d'une brise; et cela, dans du soleil et dans de l'eau, entre deux lumières, avec des vols qui nagent et des brillants de plume qui se noient, avec des reflets qui voguent et des éclaboussements de poussière humide qui semblent briser, tout autour de l'oiseau, en gouttes de cristal, le miroir où il se mire. Une divine joie est là, la joie gracieuse des animaux qui échappent à la terre et ne se traînent pas sur le sol, la joie sans fatigue de toutes ces existences flottantes, balancées, portées sans fatigue par un soupir de l'air ou par une ride du fleuve, promenées sur l'onde au fil du nuage, bercées dans de la transparence et de la limpidité, voyageant dans du ciel qui les mouille.

Un peu plus loin, Anatole fait halte devant l'hippopotame, qui dort à fleur d'eau, pareil, dans sa cuve, à une île de granit à demi submergée, et qui, de temps en temps, remuant un peu sa petite oreille et clignant son œil rond, montre, en ouvrant son immense bouche en serpe, le rose énorme d'une immense fleur de monde inconnu. Le pain de seigle qu'Anatole a l'habitude de grignoter en marchant dans le jardin, fait venir tout de suite à lui l'éléphant qui s'avance au petit trot, avec des éventements d'oreille semblables au jeu puissant d'unpounka: Anatole flatte de la main la bête vénérable, aux cils de momie, et il caresse presque pieusement cette peau de pierre qui a la couleur et le grain d'un bloc erratique, éraillé çà et là par le frottement d'un siècle. Et puis, il passe aux petits éléphants qui, se pressant et se nouant par la trompe, se poussent front contre front, et jouent à se faire reculer avec des malices d'enfants de géants qui luttent et de grosses douceurs de frères qui s'amusent.

Le soleil, en montant, resserre à chaque minute l'ombre de tout, et mordant le coin de cage, l'angle de nuit où sont réfugiés les nocturnes perchés, il allume un feu d'ambre dans l'œil du Jean-le-Blanc. L'éblouissement qu'il verse se répand sur tous les animaux. Au milieu des arbres, où l'on vient de les déposer, les perroquets éclatent. Les aras rouges font reluire sur leur rouge l'écarlate d'un piment; les plumages des aras blancs étincellent de la blancheur de stalactites de cire vierge et de larmes de lait. Et tandis que sur le haut d'un petit toit, un morceau de la queue d'un paon fait scintiller un feu d'artifice de pensées et d'émeraudes, l'aigrette de la grue couronnée tremble dans l'herbe comme un bouquet d'épis d'or.

Sur le sol, encore tout ombreux de la grande allée de marronniers, la lumière jette de distance en distance des palets de jour; et sur les troncs ensoleillés, la découpure digitée des feuilles dessine en tremblant des fleurs de lis d'ombre.

Assis sur un banc, sous cette épaisse feuillée où la respiration de l'air fait courir en passant comme des soulèvements d'ailes qui s'envolent et des battements de langues qui boivent, Anatole a devant lui la ménagerie enfermant le soleil et les féroces dans ses cages, la ménagerie où le roux des lions marche dans la flamme de l'heure, où le tigre qui passe et repasse semble emporter chaque fois sur les raies de sa robe les raies de ses barreaux, où de jeunes panthères, couchées sur le dos, s'étirent mollement avec des voluptés renversées de bacchantes. Il est enveloppé du gazouillement des oiseaux attirés par le pain qu'on donne aux animaux et les miettes des grosses bêtes. A l'étourdissant concert des moineaux gorgés, répond, de tous les coins du jardin, le chant de fifre des oiseaux exotiques, sifflante piaillerie, chanterelle infinie qu'écrase ou déchire tout à coup le beuglement sourd d'un grand bœuf, le rugissement d'un lion, le bramement guttural d'un cerf, le barrit strident d'un éléphant, le cor d'airain de l'hippopotame,—bâillements de féroces ennuyés, soupirs de bêtes sauvages, fauves haleines de bruit, sonorités rauques, dont Anatole aime à être traversé, et qui remuent dans sa poitrine l'émotion, le tressaillement d'instruments de bronze et de notes de tonnerre. Puis cela tombe, et bientôt s'éteint dans le cri d'un petit animal, ainsi qu'un grand souffle qui mourrait dans le dernier petit murmure d'une flûte de Pan; et il se fait un silence où l'on entend goutte à goutte le filet d'eau qui renouvelle le bain de l'ours blanc.

En errant, ses regards rencontrent dans des trouées de verdure des têtes aux yeux mourants, à la langue rose qui passe sur des babines luisantes, des bouches flexibles et ardentes d'hémiones, se tordant et se cherchant, dans un baiser qui mord, à travers les grillages! Il y a dans l'air qu'Anatole respire la senteur des virginias en fleur qui couvrent des allées de leur effeuillement; il y a des arômes fumants, des émanations musquées et des odeurs farouches mêlées aux doux parfums des roses «cuisse de nymphe» qui embaument de leurs buissons l'entrée du jardin…

Peu à peu, il s'abandonne à toutes ces choses. Il s'oublie, il se perd à voir, à écouter, à aspirer. Ce qui est autour de lui le pénètre par tous les pores, et la Nature l'embrassant par tous les sens, il se laisse couler en elle, et reste à s'y tremper. Une sensation délicieuse lui vient et monte le long de lui comme en ces métamorphoses antiques qui replantaient l'homme dans la Terre, en lui faisant pousser des branches aux jambes. Il glisse dans l'être des êtres qui sont là. Il lui semble qu'il est un peu dans tout ce qui vole, dans tout ce qui croît, dans tout ce qui court. Le jour, le printemps, l'oiseau, ce qui chante, chante en lui. Il croit sentir passer dans ses entrailles l'allégresse de la vie des bêtes; et une espèce de grand bonheur animal le remplit d'une de ces béatitudes matérielles et ruminantes où il semble que la créature commence à se dissoudre dans le Tout vivant de la création.

Et parfois, dans ce jour du commencement de la journée, dans ces heures légères, dans cette lumière qui boit la rosée, dans cette fraîcheur innocente du matin, dans ces jeunes clartés qui semblent rapporter à la terre l'enfance du monde et ses premiers soleils, dans ce bleu du ciel naissant où l'oiseau sort de l'étoile, dans la tendresse verte de mai, dans la solitude des allées sans public, au milieu de ces cabanes de bois qui font songer à la primitive maison de l'humanité, au milieu de cet univers d'animaux familiers et confiants comme sur une terre divine encore, l'ancien Bohême revit des joies d'Éden, et il s'élève en lui, presque célestement, comme un peu de la félicité du premier homme en face de la Nature vierge.

Décembre 1864.—Août 1866.

FIN.

Paris.—L. Maretheux, imprimeur, 1, rue Cassette.—1215


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