En devenant mère, Manette était devenue une autre femme. Le modèle avait été tué soudainement, il était mort en elle. La maternité, en touchant son corps, en avait enlevé l'orgueil. Et en même temps une grande révolution intérieure s'était faite secrètement au fond d'elle. Elle s'était renouvelée et avait changé de nature, comme dans un dédoublement de son existence qui aurait porté en avant d'elle et de son présent tout son cœur et toutes ses pensées. Elle avait fini d'être la créature paresseuse d'esprit et de corps, d'instinct bohême, satisfaite d'une inertie de bien-être et d'un bonheur d'Orientale. Des entrailles de la mère, la juive avait jailli. Et la persévérance froide, l'entêtement résolu, la rapacité originelle de sa race, s'étaient levés des semences de son sang, dans de sourdes cupidités passionnées de femme rêvant de l'argent sur la tête de son enfant.
Pourtant ce fond de son amour de mère restait enfoncé et caché chez Manette. Elle ne montrait rien de ces avidités ambitieuses qui s'agitaient en elle. Elle n'avait point demandé au père de reconnaître son fils. Même à ces moments d'effusion qui suivent les couches, dans ces heures où la femme est comme une malade douce et sacrée, elle n'avait pas laissé échapper un mot, une allusion au sort de ce fils. Jamais il ne lui était échappé une de ces paroles qui cherchent et tâtent, dans la charité ou la générosité d'un homme, le père d'un enfant naturel. Elle avait paru vouloir toujours, au contraire, écarter de Coriolis toute idée d'avenir, toute préoccupation d'engagement et de lien. Ce qui couvait en elle, les nouvelles et hardies convoitises éveillées par ses sentiments maternels, ne se trahissaient au dehors que par de longues absorptions dans lesquelles brillait son regard clair.
Elle attendait: elle n'avait ni hâte, ni précipitation. Le temps était pour elle, le temps qu'elle voyait tous les jours, autour d'elle, apporter à ses semblables, à d'anciennes camarades, la fortune de leurs rêves, faire monter des modèles à la société, au mariage, à la richesse, donner à celle-ci le nom et l'argent d'un marchand de châles, à celle-là, un château et une couronne de comtesse: elle le laissait agir, patiente et ferme dans l'assurance de ses espérances. Elle se confiait aux circonstances, aux hasards favorables, à la Providence de l'imprévu, à ces pouvoirs mystérieux qui semblent encore, aux héritiers du peuple d'Israël, chargés de mener à bien leurs affaires; elle se confiait à l'avenir que fait aux Juifs le Dieu des Juifs. Comme toutes ses pareilles, elle avait ce restant de croyances, la foi insolente dans sa chance, la certitude religieuse de son bonheur, de l'arrivée de tout ce qu'elle désirait. «Moi, d'abord,—disait-elle tranquillement,—je suis d'une religion où tout réussit.»