CXII

Lorsque Manette était entrée dans la maison, Anatole s'était effacé devant elle, et il avait mis la plus aimable bonne grâce à lui céder la direction de l'intérieur, cette espèce de rôle de gouvernante que peu à peu il s'était laissé aller à remplir auprès de Coriolis. Manette lui en avait su gré. Puis Anatole s'était encore bien fait venir d'elle par des soins, des attentions, une sorte de petite cour.

Sans être taillé pour la passion, Anatole était un garçon de tempérament amoureux et de nature insinuante. Prompt à s'enflammer en dessous, habile à se glisser sans en avoir l'air, il était un soupirant dans les coins, un patito de complaisance infatigable, un de ces séducteurs à petit bruit, sournois et modestes, qui peuvent un jour devenir dangereux. Il se chauffait aux femmes comme au feu des autres, et il s'acoquinait près des maîtresses de ses amis comme il s'acoquinait dans leur atelier. Cela lui semblait sans déloyauté et tout simple. Dans la vie, il ne s'était guère connu la propriété de rien, il avait toujours un peu vécu d'une existence à côté, et l'amour auquel il assistait, et qui se passait près de lui, lui semblait une chose à partager aussi bien que la soupe qu'on mange avec un camarade.

Aussi fut-il avec Manette ce qu'il avait été avec toutes les femmes rencontrées ainsi par lui en demi-ménage avec un homme: undésireur. Et Manette ne manqua pas d'être flattée de cette adoration humble, muette, contemplative, où elle trouvait et goûtait l'aplatissement d'un domestique. Un jour, comme on revenait de la campagne, où l'on avait été en bande, elle s'amusa beaucoup d'une provocation en duel d'Anatole au beau Massicot. Massicot avait coqueté avec elle toute la soirée d'une façon marquée: Anatole s'en était aperçu, puis s'en était indigné au nom de Coriolis qui n'avait rien vu; et l'ivresse lui enlevant un instant sa peur naturelle et foncière des coups, il était entré dans une frénésie d'homme qui a le vin mauvais, et qui se croit un peu l'amant de la femme d'un ami. Au reste, cet accès de jalousie et de courage dura peu: dégrisé le lendemain, il ne songea pas à se battre. Mais il avait eu un mouvement dont Manette ne put s'empêcher d'être flattée tout bas, en en riant tout haut.

Cependant, comme elle ne voulait point tromper Coriolis, qu'Anatole d'ailleurs était le dernier homme avec lequel elle l'eût trompé, un homme qu'elle mésestimait pour son peu de talent, et surtout pour son peu de notoriété artistique, elle fut vite lassée et ennuyée de ce pauvre et bas adorateur. Aux premiers jours, elle avait eu pour lui des yeux indulgents, des pardons de camarade. Maintenant elle voyait tous ses mauvais côtés. Elle lui trouvait des expressions, des mots, des manières abjectes, populacières, qui la dégoûtaient comme les taches de sa blouse blanche. Avec la superbe aristocratie de la femme de basse classe, ses dédains pour tout ce qui ne joue pas ledistingué, elle finit par le prendre en grippe et en mépris. Elle ne lui pardonna plus rien, pas même de la faire rire. Toutes ses vanités féminines se soulevèrent contre l'idée qu'un homme d'un si mauvais genre pût aspirer à elle, et elle se trouva, au bout de quelque temps, honteuse au fond, humiliée, enragée de la persistance de cet amoureux patient qui continuait à faire le gentil et l'aimable, avec l'air de ne rien demander et d'attendre.

Mais voyant la vive affection de Coriolis pour Anatole, le besoin qu'il avait de sa bonne humeur, elle dissimulait tous ses méchants sentiments. De temps en temps seulement, tout doucement, avec son tact de femme, et sans que Coriolis pût y trouver une intention, elle remettait et faisait redescendre Anatole à l'humble place qu'il avait dans la maison, à l'infériorité et au parasitisme de sa position.


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