Le petit intérieur n'était plus gai, riant, vivant, comme autrefois. Le froid de la gêne s'y glissait, le souvenir des jours heureux, fous et jeunes, y semblait mort avec l'écho des bonds de Vermillon, et le passé paraissait s'y effacer ainsi qu'une chose ancienne que la poussière fait peu à peu lentement oublier. On sentait dans l'air de la maison et des gens un commencement de détachement et de séparation. La vie commune du trio avait perdu l'intimité, la confiance; elle souffrait de ce premier éloignement des personnes qui se fait tout doucement, avant qu'elles ne se quittent. Manette avait des mutismes guindés, du sérieux de projets de femme sur la figure. Le bel enfant même était sage, et ne mettait pas dans l'intérieur le tapage de l'enfance. Un malaise pesait sur les réunions; Anatole n'avait plus le courage d'être Anatole. Son esprit était contraint. Le blagueur pesait ses mots, retenait ses gamineries et craignait l'effet d'une parole lâchée. Manette avait changé sa familiarité avec lui en une politesse sèche, coupée d'allusions qui le renfonçaient, sous leur intimidation, dans le faux de sa position. Chacun se tenait sur la réserve, les paroles s'arrêtaient, des silences tombaient, de grands silences froids qui mettaient au-dessus des têtes la menace muette d'un grand changement.
Souvent en eux-mêmes, à ces moments, Anatole et Coriolis repassaient les jours, tout pleins du présent seul, où ils ne croyaient pas se quitter. Ils comprenaient que c'était fini, que leur vie allait se modifier sans qu'ils sussent pourquoi, qu'ils étaient près d'un lendemain qui ne les verrait plus ensemble; et lâches devant cette idée, aucun des deux n'osait la dire à l'autre.