Crescent venait à peine trois ou quatre fois par an à Paris pour faire provision de toiles, de couleurs, de brosses, et toucher le prix d'un tableau. A chacun de ces petits voyages, il ne manquait pas d'aller voir Coriolis, passant le plus souvent avec lui toute une demi-journée.
Coriolis avait un grand plaisir à le revoir. Il retrouvait en lui un souvenir du bon temps de Barbison. Il aimait ce que le rustique artiste lui apportait de l'odeur et de la sérénité des champs. Et il était heureux de voir un brave homme heureux.
A une de ces visites:—Et Anatole?—se mit à dire Crescent…—J'ai été si habitué à le voir avec vous…
—Oh! il y a bien longtemps,—fit Coriolis, embarrassé.—Il est venu dîner un soir… Et puis, nous ne l'avons pas revu… je ne sais pas pourquoi…
—Oh! il a assez mangé ici…—dit Manette.
—Pauvre garçon…—reprit Crescent—on vient de me faire des plaintes sur lui au ministère pour la commande que je lui ai fait avoir… Il paraît qu'il ne finit pas sa copie. On lui a écrit pour l'inspection.
—Je crois bien,—dit Manette,—il est si paresseux!… une vraie couleuvre…
—Après ça, peut-être, qu'il n'y a pas de sa faute… Dans sa position, il faut d'abord manger, il faut gagner son pain de chaque jour… Gueuse de misère tout de même dans nos états, quand on reste en route…
Et changeant de ton:—Ah çà! toi,—dit-il brusquement à Coriolis,—tu m'as toujours promis un dessin… Ce n'est pas tout ça… il me faut mon dessin… Où est mon dessin?
—Tiens! là, au fond de l'atelier… le carton rouge… C'est ça…
Crescent se baissa, ouvrit le carton, commença à feuilleter: c'était un choix des plus beaux dessins de Coriolis. Machinalement, il leva les yeux: il vit dans la psyché devant lui, Manette vivement rapprochée de Coriolis, lui faisant le signe de colère d'une femme furieuse de voir emporter de la maison un objet de valeur, quelque chose représentant de l'argent. Et presque aussitôt:—Non, pas le rouge,—lui cria Coriolis,—l'autre, à côté… le vert… tiens… là…
Crescent prit le carton vert, l'apporta à Coriolis.
Coriolis, avec un geste de tristesse, y prit un dessin, le mit sur une table, le retravailla, le recala longuement, puis le rendit à Crescent.
Quelques minutes après, Crescent lui serrait chaudement la main et sortait sans saluer Manette.