De tous les anciens amis de Coriolis, un seul n'avait pas été écarté par Manette: c'était Garnotelle. Elle avait pour lui l'estime, la considération, le respect que lui inspirait le succès d'argent. Elle le recevait avec des attentions complimenteuses, des coquetteries d'infériorité et d'humilité qui blessaient cruellement Coriolis dans l'orgueil de sa valeur méconnue.
Attiré par ses amabilités, n'ayant plus à craindre les hostilités d'Anatole, Garnotelle fréquentait assez assidûment la maison. Il avait toujours eu pour Coriolis une sorte de déférence; et l'homme arrivé semblait encore goûter, avec ses instincts de paysan, de l'honneur à se frotter à l'amitié du gentilhomme.
Puis il s'était passé dans sa vie, depuis un an, des événements qui le portaient à ce rapprochement. Nommé à l'Institut, il avait, avec une admirable adresse, dénoué son mariage avec la fille du membre de l'Institut qui avait mené et emporté son élection. Mais, quoiqu'il eût mis dans cette affaire délicate l'apparence des bons procédés de son côté, ce mariage manqué avait fait un assez mauvais effet, d'autant plus que la rupture concordait, par une malheureuse coïncidence, avec un revers de fortune du père. Aussi rencontrait-il dans le corps où il venait d'entrer une froideur, une réserve presque hostile. Il se retournait alors vers le ministère, les liaisons gouvernementales; et avec les influences qu'il faisait jouer là, la pesée de sa personnalité et de ses recommandations, il essayait, par les récompenses, les commandes, de gagner des reconnaissances, des sympathies, une clientèle avec laquelle il pût faire contre-poids à l'opinion publique et regagner de la considération.
—Allons! mon cher,—disait-il un soir à Coriolis dans l'atelier à demi sombre et qui attendait la lampe,—permets-moi de te le dire, c'est de l'enfantillage…
Coriolis se promenait à grands pas.
Manette, à côté de Garnotelle, regardait se promener Coriolis; et elle avait un sourire méprisant, presque cruel.
Il y eut un long silence.
—Tiens!—fit à la fin Coriolis,—je me sens trop vaniteux pour refuser…
—Ah! c'est bien heureux,—dit Manette.
—Mon cher, avant huit jours, ta nomination sera auMoniteur… Manette peut acheter du ruban rouge… Dès demain on aura ta réponse… J'irai moi-même…
Quand Coriolis fut couché, sa tête se mit à travailler, et dans la petite fièvre qui lui vint, peu à peu ses idées se laissèrent aller à une irritation d'amertume. Il pensait à cette croix que l'opinion publique lui avait donnée à son exposition de 1853, et qu'on pensait lui accorder après tant d'années, seulement maintenant, sur le bruit de cette dernière vente. Il songeait à tous ceux de ses camarades qui l'avaient obtenue à côté de lui, derrière lui; il se rappelait des nominations qui étaient presque des ironies; il retrouvait les noms, revoyait les tableaux des individus. Il lui montait au cœur un soulèvement, la révolte légitime d'un homme de talent qui a la conscience d'avoir mérité la croix depuis longtemps, et qui trouve que quand le ruban attend pour lui venir ses cheveux blancs, ce n'est plus qu'une banale récompense à l'ancienneté. Il se demandait alors si ce n'était pas une lâcheté d'avoir accepté, et s'il n'était pas digne de lui de refuser une récompense qui arrivait trop tard et qu'il avait trop gagnée. Et peu à peu son orgueil parlait contre sa vanité: il était tenté par l'éclat de refuser la croix, de se singulariser par le mépris de ce ruban si envié, si quêté, si mendié. Une heure, deux heures, il y eut en lui la lutte de ses répugnances, le débat de sa nature, de l'homme, de l'artiste n'ayant pas la philosophie de Crescent, n'étant pas tout rempli et tout récompensé par l'art seul, très-touché par toutes les faiblesses humaines de l'homme de talent, très-sensible au désir des marques et des distinctions officielles de la célébrité.
A la fin, ses répugnances l'emportaient. Il lui semblait voir cette chose odieuse, et affreusement humiliante: sa croix au bout de la main de Garnotelle.
Il se jeta au bas de son lit, alluma une bougie et se mit à écrire une lettre où la dignité orgueilleuse de son refus se cachait sous l'humilité d'une exagération de modestie.
Le matin, il relut la lettre, la cacheta et l'envoya sans en dire un mot à Manette.