CXXI

Bientôt le tourment de ces heures, il cherchait à l'enfoncer dans le travail, la lassitude, le brisement d'une espèce d'art mécanique. Il lui venait comme une manie de l'eau-forte qu'il avait apprise en en voyant faire à Crescent. L'eau-forte l'empoignait avec son intérêt, son absorption passionnée, l'oubli qu'elle lui donnait de tout, du repas, du cigare, l'espèce d'effacement du temps qu'elle faisait dans sa vie. Penché sur sa planche, à gratter le cuivre, à découvrir, sous les tailles et les égratignures, l'or rouge du trait dans le vernis noir, il passait des journées. Et c'était comme une suspension momentanée de sa vie, que ce doux hébétement cérébral, cette espèce de congestion qu'amenait en lui la fatigue des yeux, ce vide qu'il se sentait dans le cerveau à la place du chagrin.

Au bout de cela, la morsure, ce travail de l'acide qui, selon le degré, la température, des lois inconnues, une chance, un hasard, va réussir ou manquer la planche, faire ou défaire son caractère, creuser ou émousser son style, la morsure le prenait aux émotions de son mystère et de sa chimie magique. Il était enlevé à lui-même quand, baissé sur les fumées rousses, les bulles d'air crevant à la surface, il suivait dans l'eau mordante les changements du cuivre, ses pâlissements, les bouillonnements verts qui moussaient sur les traits de la pointe. Et aussitôt la planche dévernie, essencée, il avait une hâte à sortir, et d'un pas affairé qui coupait les queues des petites filles à la porte des fritureries, il se dépêchait d'arriver, sa planche sous le bras, tout en haut de la rue Saint-Jacques.

Là, au bout d'un jardinet, dans une pièce pleine d'un jour blanc, dont le plafond laissait pendre sur des ficelles des langes de laine pour l'impression, devant une presse à grandes roues, dans le silence de l'atelier ayant pour tout bruit l'égouttement de l'eau qui mouille le papier, le basculement d'une planche de cuivre, les pulsations d'un coucou, les coups de la presse à satiner qu'on tourne, il avait une véritable anxiété à suivre la main noire du tireur encrant et chargeant sa planche sur la boîte, l'essuyant avec la paume, la tamponnant avec de la gaze, la bordant et la margeant avec du blanc d'Espagne, la passant sous le rouleau, serrant la presse, tournant la roue et la retournant. Il était tout entier à ce qui allait se lever de là, à ce tour de roue, la fortune de son dessin. L'épreuve toute mouillée, il l'arrachait des mains de l'ouvrier.

Et toutes les fois, il sortait de chez l'imprimeur avec une sorte de prostration, un épuisement physique et moral comparable à celui d'un joueur sortant d'une nuit de jeu.


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