Dans les lâchetés et les dégradations de cette existence, Anatole perdait peu à peu les forces de sa volonté. Il devenait paresseux à chercher du travail. Il n'osait plus, dans sa timidité de pauvre honteux, aller au-devant d'une affaire, voir les gens, emporter une commande.
Il se faisait en lui comme un écroulement de ses dernières énergies et de ses derniers orgueils. Sa vocation mourait. Ce que l'artiste, au plus profond de ses chutes et de ses misères, garde du rêve et des illusions de sa carrière, ce qui le soutient dans la bassesse et le mercantilisme des travaux forcés du gagne-pain, la confiance, la foi et le goût de revenir un jour à l'art, l'orgueil de se sentir toujours un artiste,—cela même l'abandonnait. La misère avait dévoré le peintre; et dans l'ancien élève de Langibout se glissait et commençait à s'établir un nouvel être: le bohême pur, lelazzaronede Paris, l'homme sans autre ambition que la nourriture et la subsistance, l'homme de la vie au jour le jour, mendiante du hasard, à la merci de l'occasion, et dans la main de la faim.
Il vendait petit à petit de sesfrusques, de ses meubles; puis, talonné par le besoin, il descendait à ramasser les plus bas deniers et la plus vile obole de son état. Il faisait, pour un marchand d'estampes du quai de l'Horloge, des portraits destinés à l'illustration des livres, les uns avec une encre rouillée imitant les vieilles gravures, les autres à l'aquarelle dans le goût de l'imagerie et des couleurs de confiserie, les premiers aux prix de soixante-quinze centimes, les autres aux prix de deux francs cinquante. Ou bien, c'étaient des dessins qu'il mettait en loterie au café du coin de l'Hôtel de Ville, heureux quand le maître du café arrachait quelques pièces de cinquante centimes à la goguette des gardes nationaux venant là.
Au milieu de cettedèche, il fut fort étonné un jour de voir tomber dans sa chambre la visite de sa mère qui n'avait jamais mis les pieds chez lui depuis leur séparation. Elle avait fait des pertes d'argent. La mode et l'industrie qui lui donnaient ses revenus étaient complétement abandonnées, perdues. Il ne lui restait plus qu'un petit capital à peine suffisant pour la faire vivre dans une petite localité des environs de Paris. Elle fit de cette situation un exposé pathétique à Anatole, lui demanda ses conseils, ne les écouta pas, et après l'avoir contredit tout le temps, sortit comme une femme venue pour faire une scène à effet, en se drapant dans du dramatique.
Sur le pas de la porte, se retournant elle dit à son fils:
—Je ne conçois pas comment vous restez dans une maison comme ça… Si du monde venait vous voir…
—Du monde? ah! oui… Des pairs de France, n'est-ce pas?