CXXXI

Au fond, Anatole ne se trouvait pas trop malheureux.

Traitant sa misère par l'indifférence, il n'avait guère qu'un ennui, une contrariété qui le taquinait.

Tant que Champion avait été aux mœurs, Anatole n'avait vu dans son compagnon de chambre qu'un soldat civil de l'édilité, une espèce de douanier de la maraude de l'amour. Mais Champion venait de passer à la Surveillance: l'employé du gouvernement se transformait alors aux yeux d'Anatole; il prenait une couleur politique, il devenait l'homme au tricorne, à l'épée, l'homme qui empoigne, l'homme de police contre lequel se soulevaient toutes les instinctives répugnances du Parisien et du vieux gamin. Anatole se mettait à souffrir dans ses opinions libérales du ménage qu'il faisait avec un pareil homme établi aussi à fond dans son intimité,—et parfois dans ses chemises.

Il lui semblait aussi qu'il était venu à son ami, avec ses nouvelles fonctions, de la roideur, un air autoritaire, un ton caporal qui avait brusquement arrêté ses tentatives de propagande phalanstérienne, et coupé net ses plaisanteries sur le gouvernement. Anatole avait encore contre son compagnon un autre grief, une plus sourde rancune. Champion qui se levait avec le jour, qui souvent passait la nuit en essuyant le plus dur de l'hiver, et méritait rudement son pain à côté de ce monsieur qui se levait à dix heures, flânait toute la journée, faisait semblant de chercher de l'ouvrage, en cherchait pour ne pas en trouver, ne s'occupait, ne s'inquiétait de rien, Champion avait à la longue fini par concevoir pour l'artiste le mépris que tout homme du peuple gagnant sa vie conçoit pour celui qui ne la gagne pas. Ce profond et violent dédain du travailleur pour leloupeur, Champion, avec sa grosse et lourde nature, le laissait échapper à toute minute dans des paroles et des airs qui étaient un reproche et une humiliation pour Anatole. Aussi Anatole eut-il la joie d'un grand débarras, quand Champion, craignant peut-être pour son avancement le compagnonnage d'un garçon aux idées dangereuses, vint lui annoncer qu'il le quittait.

Anatole restait seul dans la chambre, avec son mobilier réduit, par leslavagessuccessifs, à un lit, à une chaise et à son morceau de guipure historique, seul débris de son opulence, auquel il tenait beaucoup sans savoir pourquoi. Il fut obligé de louer vingt sous par mois une table pour quelques dessins qu'il faisait encore, par hasard, de loin en loin.


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