CXXXV

Par un jour de soleil de la fin de février, Anatole était à se promener sur le quai de la Ferraille, longeant le parapet, badaudant, le dos tendu à un de ces charitables rayons de soleil d'hiver qui semblent avoir pitié du froid des pauvres.

Il entendit derrière lui une voix de femme l'interpeller, et, se retournant, il vit madame Crescent toute chargée de paquets et d'ustensiles de jardinage.

—Ah! mon pauvre enfant!—fit-elle avec un regard qui alla de la tête aux pieds d'Anatole,—tu n'es pas riche…

La toilette d'Anatole était arrivée au dernier délabrement. Elle avait la tristesse honteuse, sordide, la mélancolie sale de la mise désespérée du Parisien; elle montrait les fatigues, les élimages, l'usure ignoble et crasseuse, l'espèce de pourriture hypocrite de ce qui n'est plus sur un homme le vêtement, mais la «pelure». Il portait un chapeau cabossé avec des cassures d'arêtes, des luisants roux et mordorés où passait le carton; à des places, la soie collée, lissée, avait l'air d'avoir reçu la pluie par seaux d'eau; et de la vieille poussière respectée dormait entre ses bords gondolés. A son cou, une loque sans couleur et cordée laissait voir la cotonnade d'une mauvaise chemise à demi voilée d'un bout de gilet galonné du large galon des gilets remontés au Temple. Son paletot, un paletot marron, était entièrement déteint; une espèce de ton de vieille mousse se glissait dans le brun effacé du drap aux omoplates, et de grandes lignes blanches entouraient le tour des poches. Les lumières du collet de velours semblaient nager dans la graisse; et au-dessous du collet, le gras des cheveux s'était dessiné en rond dans le dos. Des taches immémoriales et des taches d'hier, tous les malheurs et toutes les avaries d'une étoffe, étalaient leurs marques sur le drap flétri, sur ce paletot de chimiste dans lapanne: les manches cuirassées, encroûtées en dessous de tout ce qu'elles avaient ramassé aux tables saucées ou poisseuses des gargotes et des cafés, paraissaient avoir la solidité et l'épaisseur d'un cuir d'hippopotame. Un geste de pauvreté, l'instinctive pudeur qu'ont les malheureux de leur linge et de leurs dessous, lui faisait croiser avec les deux mains ce paletot à demi boutonné par des capsules de boutons tout effiloqués. Son pantalon chocolat flottant s'en allait en franges sur des souliers avachis, spongieux, le talon usé d'un côté, l'empeigne déformée, la semelle décollée et feuilletée, de ces souliers auxquels les connaisseurs reconnaissent la vraie misère.

Et l'homme avait là-dedans comme le physique de son costume. L'éreintement des traits, des poils blancs dans sa barbe rare et noire, des plaques près des oreilles, sur le cou, rouges et grenées comme du galuchat, un teint briqueté sur ce fond de jaune que met le vide et le creusement de l'heure des repas sous la peau des meurt-de-faim de grande ville, les privations, les stigmates des excès et des jeûnes, je ne sais quoi de brûlé et d'usé donnaient à son visage quelque chose de la flétrissure de ses habits.

—Mais prends-moi donc ça…—reprit vivement madame Crescent,—au lieu de rester là comme Saint Immobile… Débarrasse-moi un peu… Qu'est-ce que tu veux? Avec un paresseux comme j'en ai un… il faut la croix et la bannière pour le faire sortir de saturne… C'est des affaires pour le faire venir deux ou trois fois dans l'année… Alors, c'est moi le voyageur… Un enfant, tu sais, mon homme… un vrai petit garçon… il lui faudrait un panier avec un pot de confitures!… Hein! je suis chargée?… Pas grand'chose de bon, va, dans tout ça… Maintenant les marchands, ce qu'ils vendent?… de lamasticaille!… Oh! les gueux! si je les tenais! ces muselés-là!… Ça ne fait rien, mon pauvre garçon… as-tu les joues maigres! tu pourrais boire dans une ornière sans te crotter!… Tu ne viendrais donc jamais chez nous quand ça ne va pas? Ce n'est pas si long par le chemin de fer… Tu trouveras toujours ton lit et la soupe… Nous savons ce que c'est, nous… nous avons eu aussi nos jours!

—Mon Dieu, madame Crescent, je vais vous dire… Je vous remercie bien… Mais, vous savez… je suis comme les chiens qui se cachent quand ils sont galeux…

—Galeux! galeux!… Tiens bon!—Et madame Crescent éternua à se faire sauter la tête.—Ah! que c'est bête d'être enrhumée comme ça… j'ai une visite dans le nez à chaque instant… Dis donc, tu sais, nous allons dîner ensemble…

Anatole fit un geste d'humilité comique en montrant son costume.

—Innocent!—fit madame Crescent,—Tiens, prends-moi encore ce paquet-là… Et donne-moi le bras… Nous allons aller comme ça tranquillement sur nos jambes dîner au Palais-Royal, et tu me reconduiras au chemin de fer…

—Et les bêtes, madame Crescent?

—Ah! ne m'en parle pas… Elles remplissent la maison… Ah! j'ai une alouette… C'est-il gentil!… quelque chose de si doux, que ça vous fait dormir de l'entendre chanter…

Arrivés au Palais-Royal, ils entrèrent dans un restaurant à quarante sous: pour madame Crescent, le dîner à quarante sous était le premier des repas de luxe.

—Eh bien!—dit-elle à Anatole tout en mangeant,—tu es donc si bas que ça, mon pauvre garçon?

—Mon Dieu! une déveine… rien en vue… Qu'est-ce que vous voulez?… Pas moyen de décrocher seulement un portrait de vingt-cinq francs!… une vraie crise cotonnière… Mais j'ai bien assez de m'embêter tout seul… ne parlons pas de ça, hein?… Il y avait quelque chose qui aurait pu me remettre sur pattes… une copie d'un portrait de l'empereur… ça se donne à tout le monde… Je n'avais pas Coriolis… il n'est pas à Paris… Garnotelle n'aurait eu à dire qu'un mot… Mais c'est un bon petit camarade, Garnotelle!… Il m'a fait dire deux fois qu'il n'y était pas… et la troisième, il m'a reçu comme du haut de la colonne Vendôme!… Je lui ai dit: Fais-toi faire une redingote grise, alors!

—Et ta mère?… Elle a toujours quelque chose, ta mère? fit madame Crescent, et remettant vite le pain d'Anatole à plat:—Le bourreau aurait le droit de le prendre…

—Ah! ma mère… c'est comme mes affaires… ne touchons pas à cette corde-là, madame Crescent… Tenez! vrai, c'est pas pour moi, c'est pour elle que j'ai été chez Garnotelle… Et ça me coûtait, je vous en réponds!… Oui, pour elle… car je la vois qui aura besoin de manger de mon pain d'ici à peu… Mais, je vous dis, ne parlons pas de ça… Il arrivera ce qui arrivera… Nous verrons bien… Qu'est-ce qu'il fait, dans ce moment-ci, monsieur Crescent?

—Toujours sessous-bois… Nous, ça va… Il gagne gros comme lui, à présent, l'homme… même que c'est joliment payé, je trouve, de la couleur comme ça sur la toile… Mais c'est pas à moi à leur dire, n'est-ce pas?…

Et appelant le garçon:—Dites donc, garçon!… Votre fromagecamousse… Qu'est ce qu'il a donc, ce grand imbécile, avec ses oreilles comme des chaussons de lisière?… Tout le monde sait ce que ça veut dire, que c'est du fromage qui a de la barbe.

—Je crois que si vous voulez arriver à l'heure pour le chemin de fer…—dit Anatole.

—Non, j'ai changé d'idée… Je ne m'en irai que demain… J'avais oublié… Il faut que j'aille au ministère pour Crescent… C'est moi qui les amuse au ministère!… Il y a un vieuxcalibotqui a l'air d'un Bacchus tout farce… Ah! c'est que je ne me laisse pas entortiller! Sa dernière affaire, sans moi… Il n'a pas de caboche, mon homme, vois-tu… Je leur dis un tas de bêtises… Ah! si tu crois qu'ils me font peur!… J'ai attrapé ce que je voulais, et il faudra bien que ça continue… Nous allons voir demain… Au fait, on est si chose… Les garçons pourraient trouver étonnant de me voir payer… Tiens, paye, toi…

Et elle passa à Anatole sa bourse sous la table.

—Merci!—lui dit-elle comme ils allaient sortir du restaurant,—tu oubliais un de mes paquets, toi!… Tu vas me mener jusqu'à mon petit hôtel, où je couche quand je couche ici… C'est tout près… rue Saint-Roch… J'ai l'habitude… et puis, je n'y moisis pas… Allons! rappelle-toi ça, c'est moi qui te dis qu'il y a encore une chance pour les gens qui n'ont jamais fait de tort à personne… Et puis, viens donc un peu là-bas… Nous aurons tant de plaisir… Il y a une bêtise que tu as dite dans le temps à Crescent, je ne sais plus… il en rit encore chaque fois qu'il y pense… Maintenant, tu peux te donner de l'air… Bonsoir, mon garçon…


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