Manette ressemblait aux juives de Paris. Chez elle, la juive était presque effacée; elle s'était à peu près oubliée, perdue, usée au frottement de la vie d'Occident, des milieux européens, au contact de tout ce qui fusionne une race dépaysée dans un peuple absorbant, avant de toucher aux traits et d'altérer tout à fait le type de cette race.
Par-dessus l'Orientale, il y avait, dans sa personne, une Parisienne. De ses langueurs indolentes, elle se réveillait quelquefois avec des gamineries. Sa belle tête brune, par instants, s'animait de l'ironie d'un enfant du faubourg; et dans le mépris, la colère, la raillerie, il passait tout à coup, sur la pure et tranquille sculpture de sa figure, des airs de crânerie et de petite résolution rageuse, le mauvais sourire des méchantes petites têtes dans les quartiers pauvres: on eût dit, à de certaines minutes, que la rue montait et menaçait dans son visage.
C'est avec cette expression qu'elle était peinte dans un portrait qu'elle avait voulu apporter chez Coriolis; singulier portrait, où, dans un caprice d'artiste, son premier amant l'avait représentée en gamin, une petite casquette sur la tête, le bourgeron aux épaules, le doigt sur la gâchette d'un fusil de chasse, regardant par-dessus une barricade, avec un regard effronté et homicide, le regard d'un moutard de quinze ans, enragé et froid, qui cherche un officier pour ledescendre. La peinture était saisissante: on gardait dans les yeux, dans la tête, cette femme en blouse, jetée sur les pavés, et qui semblait le Génie de l'émeute en Titi.
Coriolis détestait ce portrait. Il n'y trouvait pas seulement le souvenir blessant d'un autre; il y reconnaissait encore malgré lui, et tout en voulant se le nier, une ressemblance mauvaise, une expression de quelque chose qu'il n'aimait pas à voir, et qui semblait se mettre entre lui et Manette, quand il regardait Manette après avoir regardé la toile. Il avait essayé vainement de décider Manette à s'en séparer, à le renvoyer chez sa mère. Manette disait y tenir. Alors il avait tenté de faire un portrait d'elle pour oublier celui-là; mais toujours s'arrêtant tout à coup, il avait laissé les toiles ébauchées. Il lui arrivait de temps en temps encore de les reprendre. Il s'arrêtait dans l'entrain et la chaleur d'un travail, allait à une des ébauches, la posait sur la traverse du chevalet, et la palette à la main, la tête un peu penchée de côté sur son appui-main, il regardait Manette.
Des cheveux châtains voltigeaient en boucles sur le front de Manette, un petit front qui fuyait un peu en haut. Sous des sourcils très-arqués, dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les yeux fendus et allongés de côté, des yeux dans le coin desquels coulait le regard, des yeux bleus mystérieux qui, dans la fixité, dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une épingle noire, on ne savait quoi de profond, de transperçant, de clair et d'aigu. Sous la pâleur chaude de son teint, transparaissait ce rose du sang qui paraît fleurir et pasteller de carmin la joue des juives, cette lueur de rouge en haut des pommettes pareil au reste essuyé de fard qu'une actrice s'est posé sous l'œil. Tout ce visage, le front creusant à la racine du nez, le nez délicatement busqué, les narines découpées et un peu remontantes, montrait un modelage ciselé de traits. La bouche, froncée et chiffonnée, légèrement retombante aux coins et dédaigneuse, à demi détendue, rappelait la bouche respirante, rêveuse, presque douloureuse, des jeunes garçons dans les beaux portraits italiens.
Coriolis voulait peindre cette tête, cette physionomie, avec ce qu'il y voyait d'un autre pays, d'une autre nature, le charme paresseux, bizarre et fascinant, de cette sensualité animale que le baptême semble tuer chez la femme. Il voulait peindre Manette dans une de ces attitudes à elle, lorsque, le menton appuyé au revers de sa main posée sur le dos d'une chaise, le cou allongé et tout tendu, le regard vague devant elle, elle montrait des coquetteries de chèvre et de serpent, comme les autres femmes montrent des coquetteries de chatte et de colombe.
—Ah! toi,—finissait-il par lui dire en reposant sa palette,—tu es comme la fleur que les faiseurs d'aquarelles appellent le «désespoir des peintres!»
Et il souriait. Mais son sourire était ennuyé.