LVI

A force d'obstination, de prières, d'ardente insistance, Coriolis finissait par obtenir de Manette qu'elle vînt habiter avec lui. Il fut heureux de cette victoire comme d'une conquête de sa maîtresse. Il tenait maintenant sa vie. Tout ce qu'elle ferait serait sous sa main, sous ses yeux. Elle lui appartiendrait mieux et de plus près à toute heure. Elle serait la femme à demeure, qui partage avec le domicile l'existence de son amant.

Cependant, Mariette, tout en venant et en s'installant chez lui, ne voulut pas donner congé de son petit logement de la rue du Figuier-Saint-Paul. Coriolis voyait là, de sa part, une idée de méfiance, une réserve de sa liberté, la garde d'un pied-à-terre, la menace de ne pas rester toujours. Puis ce logement lui déplaisait encore pour être la cause des absences de Manette: sous le prétexte de le nettoyer et d'y être le jour du blanchisseur, elle allait y passer une journée chaque semaine. Mais quoi qu'il fît, il ne put la décider à l'abandon de ce caprice.

Elle était donc à peu près tout à fait à lui. Il l'avait détachée de ses habitudes, de son intérieur. Il l'avait rapprochée de lui par une intime communauté de vie; mais toujours quelque chose de cette femme qu'il serrait contre lui lui semblait appartenir aux autres: elle posait. Son corps était prêt pour le tableau d'un grand nom de l'art. Quand il avait essayé d'obtenir d'elle le sacrifice de ne plus se montrer, le renoncement à l'orgueil d'être nue et belle devant des hommes qui peignent, elle lui avait simplement dit que cela était impossible; et son regard, en disant cela, lui avait lancé un peu du dédain d'un artiste à qui l'on proposerait de se faire épicier. Il avait voulu exiger, menacer: elle s'était redressée comme une femme prête à un coup de tête; et devant le mouvement de révolte qu'elle avait fait, en ébouriffant méchamment ses cheveux sur ses tempes avec une passe rapide des mains, Coriolis avait reculé. Alors l'hypocrisie de sa jalousie s'était rejetée sur de misérables petits moyens de mauvaise foi, des exclusions de tel ou tel peintre, des camarades qu'il connaissait et chez lesquels il ne voulait pas que Manette allât. Et de défenses en défenses, d'exclusions en exclusions, il arrivait au ridicule de ne plus lui permettre que quelques vieillards de l'Institut. Puis, las de ces ruses indignes de lui, il éclatait, s'ouvrait à Manette, lui avouait ses fausses hontes, ses tortures, les mensonges sous lesquels son cœur saignait; et l'enveloppant de supplications, de paroles brûlantes, de baisers où passait la rage de ses colères et de ses souffrances, il lui demandait que ce fût fini.

Manette, à la longue, avait l'air de le prendre en pitié. Tout en continuant obstinément à poser, et à poser où il lui plaisait, elle montrait une espèce d'apparente condescendance pour ses exigences, paraissait leur céder, lui faisant des promesses, comme à ce que demande un enfant gâté qui pleure. Mais cette compassion exaspérait les jalousies de Coriolis au lieu de les apaiser.

Quand Manette était sortie, une inquiétude qui devenait une obsession le prenait tout à coup. Il arrivait tout courant dans l'atelier d'une connaissance où il supposait qu'elle était, et refermant sur son dos la porte comme un agent de police venant saisir la cagnotte d'une lorette, il passait l'inspection de tous les recoins de l'atelier, furetait, cherchait, et quand il avait tout vu sans rien trouver, il se sauvait, pour aller faire sa visite chez un autre peintre. Sa manie était connue, et l'on n'en riait même plus. De basses envies de savoir le prenaient: il pensait à des hommes de la rue de Jérusalem, dont on lui avait parlé, qui suivent une femme pour cinq francs donnés par un mari qui soupçonne. Dans des ateliers de camarades, il s'arrêtait à des dessins, à des esquisses qui lui mettaient brusquement le froncement d'un pli au milieu du front, et devant lesquels il restait dans une absorption rageuse. L'un d'eux avait eu la délicate pitié de le comprendre; et il avait retiré une étude que Coriolis, chaque fois qu'il venait, regardait douloureusement, avec des yeux amers. Mais il y avait à d'autres murs d'autres études que cette étude, pour tourmenter le regard de Coriolis et lui jeter à la face la publicité de sa maîtresse. Il la retrouvait partout, toujours, et même où elle n'était pas; car peu à peu c'était devenu chez lui une idée fixe, une folie, une hallucination, de vouloir la voir dans des toiles, dans des lignes, pour lesquelles elle n'avait pas posé: tous les corps, d'après les autres modèles, finissaient par ne lui montrer que ce corps, et toutes les nudités peintes des autres femmes le blessaient, comme si elles étaient la nudité de cette seule femme.

Son sang se retournait à la pensée qu'elle posait toujours. Il ne l'avait pas surprise, personne ne le lui avait dit. Tous ses amis, autour de lui, gardaient le secret de sa maîtresse. Mais quand il lui disait à elle: «Tu as posé chez un tel?» elle lui disait un «Non», qui lui donnait envie de la tuer,—et qu'il aimait encore mieux qu'un oui.


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