Le tableau duBain turcétait complétement terminé. Les amis, les connaissances, des critiques vinrent le voir, et tous admiraient, s'exclamaient. La toile arrachait des cris aux uns, des lambeaux de feuilleton aux autres.—«C'était réussi, c'était superbe!… Il faisait chaud dans le tableau… De la vraie chair… admirable! C'était dessiné avec du jour… Le fameux coloriste un tel était enfoncé…»—on n'entendait que cela. Quelques-uns regardaient pendant un quart d'heure, et allaient serrer les mains à Coriolis avec une force enragée qui lui faisait mal aux os des doigts.
A tous les compliments, Coriolis répondait:—Vous trouvez?—et ne disait que cela.
Quand il était dehors, s'asseyant dans des endroits de soleil, il restait pendant des quarts d'heure les yeux sur un morceau de cou, un bout de bras de Manette, une place de sa chair où tombait un rayon. Il étudiait de la peau,—les mailles du tissu réticulaire, ce feu vivant et miroitant sur l'épiderme, cet éclaboussement splendide de la lumière, cette joie qui court sur tout le corps qui la boit, cette flamme de blancheur, cette merveilleuse couleur de vie, auprès de laquelle pâlit ce triomphe de chair, l'Antiopedu Corrége elle-même.
—Dis donc, Chassagnol,—dit-il un jour en se tournant vers le divan où le noctambule Chassagnol se livrait, quand il venait, à de petites siestes,—qu'est-ce que tu penses, toi, du jour du Nord pour la peinture?
—Hein? hé! quoi?… jour du Nord!… peinture… hein?—grogna en se réveillant Chassagnol… Tu dis!… Qu'est-ce que tu demandes?… Le jour du Nord, qu'est-ce que je pense? Rien… Ah! le jour du Nord?… Eh bien, le jour du Nord… Tous les ateliers, jour du Nord! Tous les artistes, jour du Nord! Tous les tableaux, jour du Nord!… Mes opinions? Mes opinions! quand je les crierais sur les toits… Eh bien, après? Les idées reçues, mon cher, les idées reçues! Comment! vous voilà peintres… c'est-à-dire un tas de pauvres malheureux, d'infirmes, qui avez toutes les peines du monde à attraper la nature dans sa puissance éclairante… Il n'y a pas à dire, vous êtes toujours au-dessous du ton… Eh bien, quand vous avez si besoin de vous monter le coup… Comment! pour faire de la couleur, pour éclairer de la peau, des étoffes, n'importe quoi, pour y voir, enfin, pour peindre… pour peindre!… vous allez prendre une lumière… ce cadavre de lumière-là!… Un jour purifié, clarifié, distillé, où il ne reste plus rien, rien de l'orangé de la lumière du soleil, rien de son or… quelque chose de filtré… C'est pâle, c'est gris, c'est froid, c'est mort!… Et par là-dessus le jour du nord de Paris, le jour de Paris! un crépuscule, une lueur d'éclipse, une réverbération de murs sales… De la lumière, ça? Oui, comme de l'abondance est du vin… Allons donc! les théories, les rengaines, la nécessité d'un jour neutre, d'un jour «abstrait…» Un jour abstrait! Et puis le soleil décompose le dessin… chimiquement, c'est prouvé… Et puis… et puis… Ils disent encore que ça laisse la liberté aux coloristes, qu'un coloriste est toujours coloriste, qu'on peint ce qu'on a vu, et non ce qu'on voit; que la couleur est une impression retrouvée… est-ce que je sais! un tas de raisons… Parbleu! il est clair qu'un monsieur qui n'a pas ça dans le sang, vous lui mettrez devant le nez le Régent dans un feu de Bengale, ça ne lui fera pas trouver des éclairs sur sa palette… Mais je réponds qu'un grand peintre qui peindra avec un jour vivant, un peintre qui peindra dans du vrai soleil, dans un jour coloré par du soleil, dans la lumière normale enfin, verra et peindra autre chose que s'il peignait dans ce joli petit froid de lumière-là ce nuançage mixte et terne… C'est peut-être ce qui fait la supériorité des paysagistes… Eux ils peignent, ou du moins ils esquissent au plein jour de la nature… Ah! mon cher, peut-être, si on savait la disposition des ateliers du temps de la Renaissance!… Tiens, les artistes italiens… Malheureusement, il n'y a pas un document là-dessus… Voyons, t'imagines-tu… prenons les grands bonshommes… Véronèse, si tu veux, et le Titien… qu'ils peignissent dans des conditions de gris bête comme ça, et si contre nature?… Sais-tu une chose, toi? une chose que j'ai découverte… Un autre aurait mis ça dans un livre et serait entré à l'Institut!… C'est que Rembrandt… mon maître et le bon dieu de la couleur,—fit Chassagnol en saluant,—c'est que Rembrandt, eh bien, il avait un atelier en plein midi… Ça, c'est comme si je l'avais vu… et avec des jeux de rideaux, il faisait la lumière qu'il voulait… Mais regarde tous ses tableaux… Il faisait poser le Soleil, cet homme-là, c'est évident!
—Est-ce que l'atelier de Delacroix, rue Furstemberg, n'est pas au Midi?
Chassagnol fit un léger mouvement qui semblait indiquer le peu d'importance qu'il attachait à ce détail.
Le lendemain, Coriolis mettait les maçons dans une grande chambre au midi qu'il avait au haut de la maison. Les maçons changeaient la fenêtre en une baie d'atelier.
Et là, quelques jours après, il reprenait le corps de sa baigneuse, d'après le corps de Manette, dans le jour du soleil.