Sans éducation, Manette avait la pure ignorance de l'enfant, de la femme de la rue et du peuple. Mais cette ignorance originelle et vierge d'une maîtresse, si blessante d'ordinaire pour l'amour-propre d'un homme, ne froissait pas Coriolis. A peine si elle l'atteignait: elle glissait et passait sur lui sans lui donner un mouvement d'impatience, sans lui inspirer un de ces retours, un de ces regrets où l'amour humilié se sent rougir de ce qu'il aime.
Coriolis était un artiste, et les hommes comme lui, les artisans d'idéal, les ouvriers d'imagination et d'invention, les enfanteurs de livres, de tableaux, de statues, sont faciles et indulgents à de pareilles créatures. Il ne leur déplaît pas de vivre avec des intelligences de femme incapables d'atteindre à ce qu'ils cherchent, à ce qu'ils tentent. Leur pensée peut vivre seule et se tenir compagnie. Une maîtresse qui ne répond à rien de ce qu'ils ont dans la tête, une maîtresse qui est uniquement une société pour les repos de la journée et les trêves de l'esprit, une maîtresse qui met, autour de ce qu'ils font et de ce qu'ils rêvent, une espèce d'incompréhension soumise et instinctivement respectueuse, cette maîtresse leur suffit. La femme, en général, ne leur paraît pas être au niveau de leur cervelle. Il leur semble qu'elle peut être l'égale, la pareille, et selon le mot expressif et vulgaire, lamoitiéd'un bourgeois: mais ils jugent que, pour eux, il n'y a pas de compagne qui puisse les soutenir, les aider, les relever dans l'effort et le mal de créer; et aux maladresses dont ne manquerait pas de les blesser une femme élevée, ils préfèrent le silence de bêtise d'une femme inculte. Presque tous n'en sont venus là, il est vrai, qu'après des illusions mondaines, des essais de passion spirituelle; ils ont rêvé la femme associée à leur carrière, mêlée à leurs chefs-d'œuvre, à leur avenir, une espèce de Béatrice, ou bien seulement une madame d'Albany. Et tombés meurtris, blessés, de quelque haute déception, ils sont devenus comme cette actrice encore belle, encore jeune, à laquelle on demandait pourquoi on ne lui voyait que les plus bas amants au théâtre: «Parce qu'ils sont mes inférieurs»,—répondit-elle d'un mot profond.
L'amour avec une inférieure, c'est-à-dire l'amour où l'homme met un peu de l'autorité du supérieur, et trouve dans la femme la légère et agréable odeur de servitude d'une espèce de bonne qu'il ferait asseoir à sa table, l'amour qui permet le sans-gêne de la tenue et de la parole, qui dispense des exigences et des dérangements du monde, et ne touche ni au temps, ni aux aises du travailleur, l'amour commode, familier, domestique et sous la main,—c'est l'explication, le secret de ces liaisons d'abaissement. De là, dans l'art, ces ménages de tant d'hommes distingués avec des femmes si fort au-dessous d'eux, mais qui ont pour eux ce charme de ne pas les déranger du perchoir de leur idéal, de les laisser tranquilles et solitaires dans le panier des Nuées où l'Art plane sur le Pot-au-feu.
Coriolis était de ces hommes. Il n'eût pas donné vingt francs pour faire apprendre l'orthographe à Manette. Il prenait sa maîtresse comme elle était, et pour ce qu'elle était, une bête charmante, dont le parlage ne le choquait pas plus que les notes d'un oiseau qu'on n'a pas serine. Même cette jolie petite nature, sans aucune éducation, lui plaisait par certains côtés de spontanéité drôle et de naïveté personnelle: il trouvait dans sa fraîche niaiserie une originalité d'enfance, une jeune grâce. Et souvent le soir, en s'endormant, il se prenait à rire tout haut, dans son lit, d'un mot bien amusant que Manette avait laissé tomber dans la journée, et qu'il se rappelait.
Manette, d'ailleurs, rachetait auprès de lui son insuffisance spirituelle par une qualité qui, aux yeux de Coriolis, excusait tout chez une femme, et sans laquelle il n'eût pas pu vivre trois jours avec une maîtresse. Elle offrait une séduction qui, après sa beauté, avait attaché Coriolis et le tenait lié à elle. Elle possédait ce qui sauve les créatures d'en bas du commun et du canaille: elle était née avec ce signe de race, le caractère de rareté et d'élégance, la marque d'élection qui met souvent, contre les hasards du rang et de la destinée des fortunes, la première des aristocraties de la femme, l'aristocratie de nature, dans la première venue du peuple:—la distinction.