LXVII

Un soir, Coriolis, qui n'était pas encore recouché, lisait, allongé sur le divan. Manette allant et venant, rangeait dans l'atelier, repliait dans la petite armoire les étoffes turques éparpillées sur des meubles; et de temps en temps, se mettant devant la psyché qu'éclairaient deux bougies, elle essayait sur elle, en se souriant, des morceaux de costume d'Orient,—quand Anatole rentra suivi de quelque chose de blanc à quatre pattes, qui avait le collier de faveur rose d'un mouton de bergerie.

—Ah ça! qu'est-ce que vous nous amenez?—fit Manette en poussant un petit cri de peur.

—Oh! mon Dieu!—dit Anatole,—rien… un cochon…

Le goret trottinait déjà dans l'atelier, furetant, le nez en terre, avec de petits grognements, faisant la reconnaissance de tous les recoins et de tous les dessous de meubles de la grande pièce.

—Tu es fou!—fit Coriolis.

—Parce que je rapporte un cochon, un amour de cochon, un cochon qui a des rubans comme une boîte de baptême?… Tu ne méritais pas de le gagner, par exemple… Merci, le gros lot, plains-toi!… Oui, mon cher… On a été si content au café de Fleurus de te savoir remonté sur ta bête, qu'on t'a conservé ton assiette au dîner et qu'on a tiré pour toi à la loterie… Tu as eu la chance… et tu as la bête… C'est doux, c'est gentil, ça aime l'homme… et ça sauve de la tentation: vois saint Antoine!… Et puis ce sera une société pour Vermillon… Il faut que je le lui présente… Hop! Vermillon!

Sur cet appel d'Anatole, Vermillon, qui avait hasardé un bout de son museau hors de sa cage à l'entrée du goret dans l'atelier, le rentra en se renfonçant précipitamment.

—Vermillon!—cria impérieusement Anatole Vermillon se pencha, se gratta la tête, se lança après sa corde, descendit vite jusqu'au milieu, et s'arrêta là, en liant, comme un clown, son jarret autour du chanvre. Anatole secoua la corde: le singe lui tomba sur l'épaule, et de là, sautant à terre, il se mit de loin, baissé et appuyé sur le dos de ses deux mains, à regarder cette bête imprévue qui ne le regardait pas. Il en fit le tour: le cochon se mit à marcher, le singe le suivit avec de petits sauts, se penchant de temps en temps, le regardant en dessous, le considérant avec une attention profonde, méditative, presque scientifique.

—Nous étions une flotte,—reprit Anatole,—au grand complet… Je t'ai excusé… J'ai dit que tu étais encore un peu patraque… Oh! ça été d'un chaud! On a crié à faire venir les sergents de ville!

Le singe peu à peu, suivant le cochon pas à pas, se familiarisait avec lui. Il le flaira, le toucha un peu, aventura sa patte dessus, et goûta le doigt avec lequel il l'avait touché. Puis, tournant derrière lui, il lui prit délicatement la queue, la releva, regarda, et, comme si son instinct de la ligne droite était blessé par cette queue en vrille, il la tira pour la redresser, la lâcha pour voir s'il avait réussi; et voyant qu'elle restait tirebouchonnée, la retira encore. Le cochon restait immobile, cloué sur ses quatre pattes, effrayé de l'opération, plein d'une sorte de terreur paralysée, ne donnant d'autre signe d'impatience qu'un émoustillement d'oreille.

—Vermillon! à ta niche!—cria Coriolis; et se retournant vers Anatole:—Dis donc, qu'est-ce qu'il faut que je leur donne la prochaine fois… quel lot? Je voudrais faire les choses bien, tu comprends, tout à fait bien… Ça serait bête de leur donner quelque chose de moi…

—Tiens! si tu leur donnais ton vilain singe?—lança Manette.

—Mon fils adoptif!—dit Anatole.—Ah! bien!…

—Un bronze de Barbedienne?…—reprit Coriolis,—ce n'est pas bien neuf, un bronze de Barbedienne… Ma foi! si je leur rendais, comme lot, un dîner à tous ici… pour la fin de ma convalescence?

—Hum! un dîner…—fit Anatole,—ça sent la fête de famille, un dîner… Donne donc plutôt un souper… c'est toujours plus drôle.

—Oh! mon Dieu, un souper, si tu veux… Mais qu'est-ce qu'on fera avant souper?

—Tout ce qu'on voudra… de la musique religieuse… Une idée!… si on se livrait à un petit tremblement de jambes?

—Moi, d'abord, je mets ça, si on danse…—dit Manette qui venait de passer sur elle une magnifique robe de Smyrniote.

—Mais, ma chère, tu n'y penses pas… ce n'est plus l'époque des bals masqués…

—Bah! si ça l'amuse?—fit Anatole.—Donne-lui cette petite fête-là… Elle ne l'a pas volée… Elle n'a pas eu trop d'agrément ces temps-ci… Garnotelle connaît le préfet de police, il vient de faire son portrait… Il nous aura une permission… Nous aurons un municipal à la porte… C'est ça qui aura de l'œil!… Enfoncés les bourgeois!

Manette, sans rien dire, s'était posée toute costumée devant Coriolis.

—Accordé!—dit Coriolis,—bal et souper! Voilà le programme… Par exemple, c'est toi que ça regarde Anatole… tu te charges de tout… Ah! canaille de Vermillon!

Et tous les trois partirent d'un grand éclat de rire.

Après s'être acharné à vouloir redresser la queue du cochon, après avoir essayé inutilement de grimper sur son dos, Vermillon avait paru lâcher sa victime. Grimpé Sur un coffre, et là se tenant bien tranquille en ayant l'air de ne penser à rien, il avait attendu que le goret rassuré passât dans sa promenade quêtante juste au-dessous de lui. Il avait saisi le moment, calculé son saut, bondi juste sur le pauvre animal qui, de terreur, faisait en cercles éperdus, comme dans le manége d'un cirque, une course qu'aiguillonnaient les ongles de Vermillon cramponné, par la peur de tomber, à la peau du coureur. Le petit cochon, les oreilles rabattues sur les yeux, lancé et détalant comme s'il avait un diablotin en croupe, le petit singe avec ses inquiétudes nerveuses, avec sa mine de voleur, aplati, rasé, collé sur le dos de cette bête de graisse, se rattrapant et se raccrochant dans des pertes d'équilibre continuelles,—c'était un spectacle du plus prodigieux comique, où un philosophe aurait peut-être vu l'Esprit monté sur la Chair et emporté par elle.


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