LXXII

Les premières journées passées à Barbison parurent à Coriolis douces et reposantes. Il avait quitté Paris encore convalescent, dans un état de fatigue de corps et de tête, à une de ces heures de la vie qui poussent le travailleur à aller se détendre et se retremper dans l'air sain et calmant de la vie végétative. La bête, chez lui, avait besoin de se mettre au vert. Aussi eut-il plaisir à se sentir dans cet endroit si bien mort à tous les bruits d'une capitale, et où la publicité n'était que leMoniteur des communes. Sa vue était heureuse de cette grande rue avec des poules sur le pavé, et de ces dernières diligences dételées sur le bord de la chaussée. Il goûtait des jouissances d'oubli à voir le peu qui passe là, le lent travail des bêtes et des gens, cet apaisement particulier que les grandes forêts font auprès de leur lisière, comme les grandes cathédrales répandent l'ombre sur les maisons et les existences de leurs places. Il aimait ces jours qui se succèdent, sans être plutôt un jour qu'un autre, ce temps du village auquel on se laisse aller, ces heures inoccupées qui le menaient au soir, un soir sans gaz où ne restait de lumière, dans le noir de la rue, que le quinquet du billard. La nuit même, dans le demi-sommeil du matin, il éprouvait une certaine satisfaction, lorsque le conducteur de la voiture de Melun criait à l'aubergiste:—Rien de nouveau?—et que l'aubergiste répondait:—Rien—cerienqui disait que rien là n'arrivait.

Pour Manette, la campagne était comme le déballage de la première boîte de joujoux d'où sortent des moutons, une maison qui serait une ferme, et des arbres frisés. Elle avait des curiosités puériles, des questions d'une raison de quatre ans, des: qu'est-ce que c'est que ça? de petite fille au spectacle. Du ciel plein les yeux, de la terre, des arbres partout, un jardin qui n'en finissait pas, des oiseaux, des champs remplis de choses qui poussent, c'était pour elle comme un monde nouveau d'étonnements et d'amusements.

Elle avait la virginité bête et heureuse d'impressions, l'allégresse un peu oisonne de la Parisienne à la campagne. Il lui paraissait charmant de manger à genoux des fraises dans le plant. A tout moment elle se penchait dans le mouvement de cueillir. Elle prenait des bêtes à bon Dieu, les embrassait sur le dos, les mettait un instant dans son cou. Elle attrapait une branche sur un chemin en passant, volait ce qui pendait, ramassait la Nature dans un fruit comme un enfant la mer dans un coquillage.

On eût dit que la terre avec sa vitalité la sortait de son apathie, de sa nonchalance sérieuse. Elle devenait, dans cet air, d'humeur alerte, dansante, sautante, presque grimpante. Il lui passait des envies de monter à des cerisiers. Avec les femmes de la maison, elle s'en alla faner, et revint radieuse, enchantée, la peau heureuse de soleil, les reins chatouillés de fatigue. Elle allait dans la chambre à four regarder couler la lessive dans le grand cuveau. Elle portait de l'herbe à la vache: elle voulut la traire, essaya; ses mains eurent peur, elle n'osa pas.

Mais le plus souverainement heureux des trois était Anatole. Il éclatait en gestes, en bouts de chansons, en paroles folles, en apostrophes qui ressemblaient à de la griserie, à cette ivresse que verse à certains hommes de bureau et de théâtre l'air de la campagne. Il passait des demi-journées en tête-à-tête avec les bêtes de la basse-cour, les étudiant, notant leurs cris, se mettant leurs voix dans la bouche, faisant l'écho au chant du fumier, et laissant les chiens lui débarbouiller, comme à un ami, la moitié d'une joue d'un coup de langue.

Dans les champs, dans la forêt, on le voyait étendu, étalé, aplati tout de son long, les yeux demi-clos sous son chapeau de paille qui lui rabattait de l'ombre sur la figure, la tête sur ses bras en manches de chemise. Il restait là, bien heureusement immobile, le bouton de sa ceinture lâché, avec de petits tressaillements d'aise qui lui couraient tout le corps. Et tout enfoncé dans ce lazzaronisme en plein air, à demi extasié dans l'épanouissement d'une jubilation infinie, il cuvait le paysage. Il «vachait»,—comme il disait avec l'expression crapuleuse qui peint ces félicités retournant à la brute.

Ils passèrent ainsi plusieurs semaines, pendant lesquelles Coriolis ne se serait pas aperçu des dimanches, sans les boules étamées qu'exposait, ce jour-là, dans un jardin, un employé qui les apportait le samedi soir et les remportait le lundi matin.


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