LXXVII

L'homme du monde, le Parisien gâté par son intérieur, s'était réveillé chez Coriolis. Il était blessé physiquement de riens qui ne semblaient atteindre personne autour de lui, ni Anatole ni même Manette. La rusticité de l'auberge lui devenait dure, presque attristante. Il souffrait du bon fauteuil qui lui manquait, de toutes les petites insuffisances de l'installation, de cette misère d'eau et de linge faite à sa toilette, des serviettes de huit jours, de l'égueulement du pot à l'eau, de la cuvette de faïence si vilainement rosée sur le bord.

La nourriture l'ennuyait par la monotonie des omelettes, les taches de la nappe, la fourchette d'étain qui salit les doigts, les assiettes de Creil avec les mêmes rébus. Le petitjingletdu cru lui irritait l'estomac. Il se faisait un peu lui-même l'effet d'un homme ruiné, tombé à la table d'hôte d'une ferme. En vivant dans sa chambre, il y avait découvert tous les dessous de la chambre garnie des champs: le fané des siéges, la pauvreté sale du papier, le rapiéçage du couvre-pied, la couleur mangée des rideaux, la corde de la descente de lit, le déplaquage de la commode d'occasion. Et il lui venait là les instinctives inquiétudes qui prennent les délicats et les souffreteux, jetés hors de chez eux dans ces logis de hasard et de pauvreté, entre ces quatre murs où gondolent de mauvaises lithographies dans des cadres de bois noir.

Il avait usé ce premier moment de contentement qu'a le Parisien à sortir de chez lui, à changer ses aises contre l'imprévu et les privations de l'auberge. Il ne se trouvait plus d'indulgence pour un manque de tous les bien-êtres qu'il eût bien encore supportés en Orient, mais qu'il trouvait dur et exorbitant de subir à dix lieues de Paris: sa patience d'un mauvais lit, d'un dîner sans lampe, du carreau sans tapis, avait fini avec sa distraction, avec le plaisir de la nouveauté. Il ne pouvait s'empêcher, par instant, de s'indigner intérieurement de l'arriérédu pays, de ce reste de sauvagerie entêtée et de paysannerie inculte qui reste aux bords des forêts, s'y défend si longtemps contre la civilisation et le confortable moderne, et garde toujours un peu de cette France d'il y a cent ans, voisine des bois, qui couchait les caravanes d'artistes sur des oreillers de coquilles d'œufs.

Puis il avait une habitude d'être servi qui était comme toute dépaysée par le service de l'endroit, une sorte de service bénévole dont on semblait faire la gracieuseté aux gens, et où se trahissait l'indépendance du forestier, mêlée à la supériorité du paysan qui a du bien. On sentait une auberge habituée à des gens de vie presque ouvrière, au ménage à peine soigné par une femme de ménage, tout prêts, au besoin, à remplir l'ordre qu'ils donnaient, à aller chercher une assiette au buffet et l'eau de leur pot à l'eau au puits. Les hôtes, hébergés par la maison, y semblaient reçus comme des amis avec lesquels on ne se gêne pas; et l'aubergiste, qui leur donnait la main, paraissait les traiter, quoiqu'ils payassent, uniquement pour les obliger, et continuer à mériter le surnom de «Bienfaiteur des artistes», inscrit en grandes lettres sur la tombe de son prédécesseur.


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