LXXXII

Voyant son monde heureux, Coriolis s'était résigné à patienter. Le trio restait à l'auberge, continuant sa vie de promenade et de paresse, jouissant de l'air, de la forêt, de la campagne, quand un soir il apparut à la table deux nouveaux visages: un gros gaillard épanoui, de large encolure, les mains énormes; et une petite femme, sa femme, une petite brune, toute sèche et nerveuse, aux grands yeux noirs, aux traits fins, découpés, presque pointus, à l'amabilité aigrelette, à l'œil dédaigneux, à la parole coupante, à l'élégance correcte et pincée du haut commerce parisien; un type de cette femme légitime de l'artiste chez laquelle une sorte de puritanisme grinchu, une dignité hérissée, une susceptibilité agressive, toujours en garde contre un manque de respect, une honnêteté nette, aiguë, reiche, presque amère, dessinent dans la petite bourgeoise une petite madame Roland manquée.

Du premier coup, elle vit ce qu'était Manette; et, pendant le dîner, elle laissa tomber sur elle deux ou trois de ces regards avec lesquels les femmes honnêtes savent jeter leur mépris et leur haine à la figure des autres.

En sortant de table, Manette demanda à la femme de l'aubergiste ce que c'était que ces gens-là, et s'ils resteraient longtemps. Elle apprit qu'ils s'appelaient M. et madame Riberolles; qu'ils venaient passer tous les ans une partie de la saison. Le mari, le gros homme, par un contraste fréquent dans tous les arts entre la tournure de l'individu et le genre de son talent, avait la spécialité de peindre des branches de groseillier et de cerisier sur de petits panneaux, dont il laissait le fond et les veines de bois. Sa femme passait toute la journée avec lui, ne le quittait pas: elle en était très-jalouse.

Le lendemain, à déjeuner, Manette retrouva le dédain de madame Riberolles se reculant de son voisinage, se garant d'elle, affectant de ne pas la voir, de ne pas l'entendre; et elle remarqua la gêne, l'embarras, l'espèce de honte troublée qu'avait vis-à-vis d'elle la femme du professeur, évitant son regard et se levant, la première au dessert, pour ne pas la rencontrer.

A partir de ce jour, Coriolis fut tout étonné de trouver chez Manette un écho, une voix qui se mêla peu à peu à ses plaintes. Les choses en étaient là, quand un soir, un des Américains se mit à dire que dans son pays, le métier de modèle était considéré comme honteux; et, comme exemple du préjugé, il conta qu'un jour où il avait dessiné un modèle de femme dans une académie de New-York, pas une jeune personne, à un petit bal où il était allé le soir, n'avait voulu danser avec lui. L'honnête Américain avait raconté cela fort innocemment, et en toute ignorance du passé de Manette. Son histoire, malgré tout, blessa Manette à fond: elle y trouva un outrage direct; elle voulut absolument y voir une intention d'allusion et d'offense. En dépit de tout ce que Coriolis put lui dire, elle resta attachée à cette idée, avec l'entêtement bête et enragé, enfoncé pour toujours dans la cervelle d'une femme du peuple, et que rien n'en arrache, ni le raisonnement, ni l'évidence. Elle déclara à Coriolis qu'elle ne reparaîtrait plus à une table où on l'outrageait.

Anatole ne disait rien. Au fond, il n'eût pas été trop fâché qu'on quittât l'auberge: l'endroit lui reprochait un crime. En grisant d'eau-de-vie le corbeau favori de la maison, il l'avait foudroyé. Le croyant échappé, on le cherchait partout.

Coriolis promit à Manette qu'elle ne dînerait plus à la table des peintres. Ils se feraient servir à part, tous les trois. Il n'était guère plus content qu'elle de l'auberge; mais, quoi qu'il fût tout prêt à s'en aller, il lui demandait de rester encore quelques jours. On lui avait parlé de Chailly: il irait voir par là s'ils ne pourraient pas s'établir un peu mieux.

Et l'on s'était arrêté à cet arrangement, lorsqu'à la suite d'un pannotage pour la destruction des grands animaux dont se plaignaient les paysans, un peintre de l'endroit, une des popularités du pays, le fameux paysagiste Crescent, ayant reçu un chevreuil du garde général, invita à venir le manger chez lui tous les artistes faisant séjour à Barbison, Coriolis, «sa dame» et Anatole.


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