LXXXV

Madame Crescent était une petite femme grasse et courte, avec une tournure boulotte où il y avait quelque chose de fallot, de cocasse, de comique. Deuxcouêttesde cheveux en désordre, couleur de chanvre, s'échappaient sur son front de la ruche de son bonnet. Ses yeux bleus tout clairs montraient un grand blanc quand elle les levait. Elle avait un petit nez étonné, un teint tout frais avec des pommettes du rose d'une pomme d'api. Il restait de l'enfant dans ce visage d'une femme de quarante ans, où l'on croyait voir par moments comme la figure et la peau d'une petite fille sous un bonnet de grand'mère.

Paysanne, elle était restée paysanne en tout, de corps, d'habitude, de langue et d'âme. Ses robes, faites à Paris, rappelaient, sur son dos, les paquets et les plis du village. Elle portait des souliers qui faisaient le bruit d'un pas d'homme. Elle racontait que son premier chapeau l'avait rendue sourde, et qu'elle avait manqué deux fois d'être écrasée dans la journée. Ses idées étaient les idées têtues de l'ignorance du peuple; elle en avait d'excentriques sur la médecine, de républicaines sur le gouvernement, sur une façon de gouverner à elle, de françaises contre les étrangers, d'économiques pour empêcher les Anglais d'acheter ce qu'on mange en France. Contre les Anglais particulièrement, elle nourrissait toutes sortes de préjugés: elle était persuadée qu'on faisait de Paris une pension de cent mille francs à la fille de la reine d'Angleterre. Tout cela jaillissait d'elle pêle-mêle, avec des observations fines de paysan, en saillies drôlatiques, dans une langue colorée des mots de son pays et des expressions faubouriennes de Paris, une langue moitié entendue, moitié créée, moitié inventée, moitié estropiée, une langue de raccroc et de chance brouillée avec la grammaire, et qui avait un fond d'arrière-goût des champs, l'originalité native et brute de cette nature restée champêtre.

Elle riait toujours et bougonnait toujours. C'était un mélange de bonne humeur et d'impatience, de grogneries sans amertume lui montant de la vivacité de son sang, et d'accès d'hilarité pouffante, de vraies cascades de rire, qui faisaient dans son gosier un bruit d'écroulement de piles de cent sous, et l'étranglaient presque.

Mais le plus curieux de cette créature, c'est qu'elle ne pouvait rien retenir de sa pensée. Elle ne pouvait la garder, intime, secrète, enfermée, cachée, comme tout le monde. Une sensation, une impression, était immédiatement chez elle sur ses lèvres. Son cerveau pensait tout haut avec des paroles. Tout ce qui le traversait, les idées les plus baroques, les plus saugrenues, les plus «endiablées», comme elle disait, lui venaient au même moment au bout de la langue. Les mots de choses qui lui passaient dans la tête s'échappaient d'elle par un phénomène étrange, dans l'espèce de bouillonnement d'un pot sans couvercle. Et cela était chez elle aussi involontaire qu'instantané. Souvent, aussitôt après un mauvais compliment lâché à la première vue de quelqu'un, elle devenait rouge comme une cerise, et malheureuse comme les pierres.

Cette singulière organisation faisait qu'elle parlait du matin jusqu'au soir, et qu'elle parlait à tout, aux murs, à la pièce où elle se trouvait. Dans un éternel monologue de confession, elle disait innocemment toute seule ce qu'elle faisait, ce qu'elle allait faire, ce qui l'occupait, ce qu'elle regardait, tous les riens de son imagination, l'annonce de ses moindres intentions. En travaillant, en faisant la cuisine, elle causait avec son travail; elle dialoguait avec tout ce que touchaient ses mains: elle prévenait une pomme de terre qu'elle allait la faire cuire. Elle interpellait le charbon, la cheminée, les casseroles, grondait toutes sortes d'objets qui la mettaient en colère, et qu'elle appelait sérieusement «horreurs», un mot universel qu'elle appliquait à tout.

Un amour, une passion remplissait la vie de madame Crescent: l'adoration des animaux. Les bêtes faisaient son bonheur et comme ses enfants. Il semblait qu'il y eût de la maternité dans sa charité et sa tendresse pour eux.

Elle avait été nourrie par une chèvre, qui ne la quittait pas, qu'elle menait avec elle aux champs, dans les bois. A douze ans, elle avait vu tuer et manger sa nourrice par ses parents. Depuis ce temps, la révolte, l'horreur de son estomac pour la viande avait été telle qu'elle avait passé toute sa jeunesse sans pouvoir toucher à uncretonde lard; et encore maintenant, elle ne mangeait pas volontiers de ce qui était de la chair, refusant de goûter au gibier, à ce qui lui rappelait un oiseau, vivant de légumes et de verdure, comme de la seule nourriture innocente et sans crime. Son instinct avait naturellement de la religieuse répugnance du brahme pour la bête qui a vécu et qu'on a tuée: pour elle, la boucherie ressemblait à de l'anthropophagie.

Les animaux lui tenaient comme physiquement au cœur. Il y avait d'elle à eux des liens secrets, une espèce de chaîne, des rapports comme d'une autre vie commune. Son allaitement par une chèvre, ce premier sang que fait une nourrice animale, ces mystérieuses attaches naturelles qu'elle met dans un être humain, lui avaient presque donné une solidarité de parenté, une communion de souffrances avec les bêtes. Leurs maux, leurs joies lui remuaient un peu les entrailles. Elle sentait vivre de sa vie en elles. Quand elle en voyait maltraiter une, il se levait de son petit corps, de sa timidité, des audaces, des colères, des apostrophes en pleine rue à se faire assommer. Contre les bouchers menant leurs bestiaux à l'abattoir, contre les charretiers abîmant de coups leurs attelages, elle entrait dans des fureurs qui la faisaient revenir au logis tout en feu, son bonnet de travers, avec des indignations terribles. Elle rêvait la nuit de tous les chevaux battus qu'elle avait vus dans la journée.

Elle ne pensait guère qu'à cela: les animaux. Sa grande joie était de voir un chien, un chat, n'importe quoi de vivant, de volant, de jouant, d'heureux d'un bonheur de bête sur la terre ou dans le ciel. Les oiseaux surtout lui prenaient ses pensées. Elle avait peur pour eux du froid, de l'hiver, de la neige, de la faim, de l'orage qui les éparpille piaillants.

Un oiseau qui chantait sur un toit lui faisait passer une heure, à demi cachée derrière une persienne, distraite, intéressée, absorbée, sans bouger, perdue dans une attention amoureuse, charmée, avec une immobilité de ravissement dans les plis de sa robe. Et quand, par un joli soleil de printemps, gaie de tout le corps, elle trottinait allègrement, il lui sortait, avec une voix qui avait l'air de remercier le beau temps et les premières pousses de verdure comme la charité du bon Dieu pour ces petits pauvres: «Les oiseaux sont riches cette année, il y a du mouron; ils vont se faire de bonnes petites panses.»


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