[23]Revue du Monde musulman, septembre 1910.
[23]Revue du Monde musulman, septembre 1910.
Notre Protectorat a forcément changé tout cela. En pacifiant, en organisant, il a unifié et donné précisément au Maroc cette armature intérieure qui lui manquait. Le makhzen, reconstitué, a développé ses rouages ; les limites du Maroc sont désormais assises et le sultan va d’Ouezzan à Marrakech. La route, l’automobile, le téléphone ont aboli les distances dans un pays où les voyages et les échanges étaient, il y a seulement une décade, longs, malaisés et périlleux ; et Allah sait si le Marocain s’est mis furieusement à voyager ! Pour ses 30 ou 40 francs, il prend l’autocar et fait 300 kilomètres comme nous montons en tramway. Les chefs et fonctionnaires indigènes, soit dans des cérémonies chérifiennes, soit dans les nôtres, c’est-à-dire plusieurs fois par an, ont de multiples occasions de se rencontrer et de s’entretenir ; à l’ancien particularisme succède peu à peu une certaine fusion des esprits et des intérêts qui les animent. Enfin, la longue guerre a familiarisé la mentalité indigène, attentive à en suivre les phases, avec la notion de patrie. Alors que, naguère, la majeure partie des Marocains, sauf peut-être dans les villes de la côte où existaient des consuls, ne se représentait pas très clairement les différences nationales entre Européens, à l’heure actuelle, l’idée de nation tend à devenir plus claire. A laeddoula, collectivité imprécise, s’oppose maintenant lagensou nation ;gensest le mot latin importé par les Berbères et non déformé. L’intégration que nous avons fait subir à l’organisme marocain, la généralisation de nos méthodes, le fait aussi que le sultan, soutenu par nous, perd fatalement son caractère de monarque absolu et religieux et devient en pratique quasi constitutionnel ; le principe d’hérédité dont nous préparons l’adoption pour l’accession au trône, la façade de prestige qu’on laisse à un makhzen, gouvernement sans vergogne d’ailleurs, tout cela et bien d’autres choses encore, font acquérir à l’ensemble du Maroc une physionomie une qu’il ne possédait pas autrefois aux yeux de ses habitants. L’idée nationale peut naître au Maroc beaucoup plus facilement et plus rationnellement qu’en Algérie. Le Maroc constituait un État incomplet et amorphe, mais tout de même il avait figure d’État. L’Algérie, où derrière les garnisons du beylik s’étendait un chaos de tribus divisées et anarchiques, ne fut jamais un État. La Tunisie, province turque, pas davantage.
Le nationalisme, qui s’avère actuellement en Turquie, en Égypte et dans l’Inde britannique, peut fort bien surgir au Maroc. La période de crise qui suit toute conquête, à échéance plus ou moins lointaine mais certaine, offrira sans doute à l’éclosion de ce sentiment national, d’abord confus et vague, un terrain favorable.
Prenons garde alors qu’il ne se fortifie, en effet, et ne s’enrichisse du sentiment, demeuré toujours vivace, quoique assoupi, dans les classes populaires, de la profanation que le chrétien, par sa présence, fait subir à la terre d’Islam. Le vieux mythe de son départ inéluctable reviendra sous mille formes, y compris celle de la légende du sabre de Sidna Ali qui, jaillissant du ciel, doit faire sauter, d’un seul coup de revers balayant le sol, les têtes des infidèles.
Le pays est alors mûr, si l’on n’y prend garde, pour des troubles, des soulèvements ou tout au moins de brusques sursauts.
Le deuxième stade de la conquête, le moins brillant sans doute, mais le plus délicat, c’est de prévenir cette crise presque fatale et de l’apaiser avant qu’elle ne s’envenime.
Il ne faut pas concevoir la pacification en pays d’Islam sous la forme exclusive d’une ombre teintée ou hachurée qui s’avance peu à peu sur la carte, c’est-à-dire comme une simple occupation militaire après laquelle il n’y a plus qu’à administrer sans péril et sans gloire.
La conquête est une conception dynamique ; plusieurs années après le silence imposé aux coups de fusil, elle doit se poursuivre encore et se maintenir en adaptant.
Il n’y a aucun inconvénient à ce que nous fassions une large publicité à notre libéralisme ingénu et souvent médiocrement heureux à l’égard de l’Islam. Il permet des discours et des manifestations ; c’est merveille. Mais il importe aussi que leMemento tu regeresoit une formule toujours présente à l’esprit d’un peuple colonisateur. Le sens et comme l’instinct de l’imperiumne doit jamais l’abandonner.
Une tutelle peut être souple, bienveillante et juste, mais ces qualités n’excluent pas la vigilance et la fermeté ; elle doit aussi prévoir et diriger. Protéger et conduire vont de pair.