—Même l'affection d'une femme dévouée?
Le vieux médecin regarda, avec une sincère angoisse, la jeune fille, et, d'un ton très bas, comme s'il faisait un aveu très douloureux:
—Même l'affection la plus tendre et la plus clairvoyante. Ils se sauvaient comme des malfaiteurs, ils mentaient, ils devenaient capables de tout. J'en ai vu qu'on enfermait, et qui s'enivraient avec de l'eau de Cologne, de l'élixir dentifrice, et même du vernis à bottines.
—Des fous!
—Des alcooliques.
—N'y a-t-il donc pas de remède? Vous luttez, vous, docteur, cependant. Je sais que vous êtes un des promoteurs de la ligue contre ce véritable fléau social.
—Oui, nous luttons, par la parole, par la plume, dans des conférences, dans des brochures, dans des journaux. Mais quels résultats obtenons-nous? De bien médiocres. Faire appel à la raison humaine? Quelle chimère! Pour déraciner l'alcoolisme, il faut fermer tous les cabarets de France, ceux où il y a de la dorure et des tables de marbre, comme ceux où l'on consomme sur le zinc du comptoir. Et pour cela, une loi est nécessaire. Vous m'entendez, on n'obtiendra le salut de ce pays, pourri par l'alcoolisme, qu'en défendant de vendre de l'alcool, comme si c'était du poison. Tant qu'on n'aura pas pris chez nous les mesures qu'on a édictées en Suède, en Russie, et ailleurs, on boira, on s'enivrera, on se tuera, et les hôpitaux regorgeront, ainsi que les prisons et les bagnes.
Geneviève avait écouté les paroles enflammées du médecin avec une attention extrême. Elle hocha la tête, puis:
—Un dernier mot, docteur. A l'âge qu'a M. Christian, l'organisme est-il encore capable de se purger des germes malfaisants qui y ont été introduits? Enfin, est-il encore temps de sauver ce malheureux garçon?
—Certes!
—Que faudrait-il pour avoir des chances de réussir!
—Lui imposer une expérience de sobriété absolue pendant trois mois.
—Qu'appelez-vous sobriété absolue?
—Boire de l'eau. Si, dans trois mois, il a observé ce régime, sans une infraction, on pourra espérer sa guérison physique et morale.
La jeune fille, tendit la main au vieillard. Il la prit avec un respect attendri:
—Je crains, mon enfant, que, dupe de votre générosité, vous n'entamiez une lutte bien périlleuse pour vous.
Elle dit d'un ton grave:
—Réussit-on jamais sans peine? Et réussir, quelle joie! Surtout quand il s'agit de sauver un être en danger de se perdre!
Elle fit un gracieux signe de tête:
—Je vous remercie de tout ce que vous m'avez dit de bon et de raisonnable, docteur. Je vais essayer d'en tirer parti. Nous verrons, dans trois mois, ce que vous penserez de ma tentative.
Et, souriante, elle rentra dans le salon.
Étiennette Dhariel, dans son magnifique cabinet de toilette, était fort occupée à se tirer les cartes, lorsque MmeMauduit, sa manucure, vêtue ainsi qu'une bourgeoise cossue, un sac noir à la main, entra sans être annoncée, comme chez elle.
—Bonjour, Nénette, dit la manucure en posant son sac sur un canapé Louis XVI foncé de canne dorée, tu vas bien, ce matin?
—Pas trop! J'ai un rossard de valet de trèfle qui ne veut pas marcher dans mon jeu!
—Ah! ah! Toujours le jeune Christian? J'en apporte des nouvelles, plus fraîches et plus sûres que celles fournies par tes cartes....
—Dis voir!
—Avant, fais-moi donc donner un biscuit et un verre de Porto. J'ai l'estomac dans les talons.... J'ai fait tout Paris, depuis ce matin....
—Fouille dans le bonheur du jour.... Tu vas y trouver ton affaire....
MmeMauduit ouvrit le battant d'un délicieux petit meuble en marqueterie, et, au lieu de tout ce qu'il fallait pour écrire, elle découvrit un plateau en verre de Bohême, des gâteaux secs, des carafons de vin d'Espagne. Elle prit deux verres, les emplit, en offrit un à Étiennette, qui le plaça, sans y toucher, sur la table; et, après s'être restaurée convenablement:
—J'ai vu Pavé, ce matin, chez Lise Taupin.... Il m'a donné sur ton fugitif des tuyaux très sûrs.... Il paraît qu'il est devenu tout à fait vertueux.... Un petit saint!
Étiennette fit seulement:
—Ah!
Mais cette interjection claqua comme la batterie d'un pistolet qu'on arme.
—C'est une jolie cure qu'elle vient de faire, la mijaurée qui t'a soufflé ton petit homme. Elle vaut un sanatorium, cette enfant-là! Je ne croyais pas qu'il existât ta pareille. Et cependant, la voilà. Mais dans l'autre sens.
Étiennette se tut, mais ses mâchoires se serrèrent et devinrent anguleuses comme celles d'une bête de carnage. La Mauduit continua:
—Notre cher Christian se couche à onze heures, fait le bridge de son papa, ne va plus qu'à la Comédie-Française, et boit de l'eau à tous ses repas. Dans l'intervalle, rien. Il est sage comme une image. Pavé en est malade d'indignation.
—C'est tout ce qu'il sait faire, cette moule-là? Quelle influence a-t-il sur Christian?
—Aucune. Personne n'en a plus que la jolie blonde qui tient notre petit Vernier à la laisse, comme un caniche.
Étiennette, devenue soucieuse, dit avec amertume:
—Si c'est pour me raconter ces choses-là que tu es venue me siffler mon Porto, tu aurais pu aussi bien prendre une correspondance et rentrer chez toi.
—Ne te frappe pas, ma bichette. Il faut savoir entendre la vérité, ne fût-ce que pour en tirer parti. Est-ce que tu vas jeter le manche après la cognée? Ça ne serait pas digne de toi. Comment, la femme à qui on n'a jamais pris ses amants et qui les mettait tous à la porte, toi, Étiennette Dhariel, tu resterais avec la honte d'avoir été plaquée? Et tu ne t'en vengerais pas?
—Je ne pense qu'à ça!
—A la bonne heure. La petite n'est pas encore dans sa robe de mariée! Tu as le temps de travailler. Et tant qu'il y a place entre le pot et la gueule, il ne faut pas désespérer. Imagine-toi que Clamiron m'a raconté quelles conditions la chaste enfant avait posées à notre Christian.... Ah! c'est vraiment fort! Et il faut qu'il soit rudement pincé pour y avoir consenti.
—Eh bien?
—Pendant trois mois, il doit vivre chez son père. S'il a le malheur, pendant ce temps d'épreuve, de faire une seule frasque et qu'on le sache, il est rasé, sans rémission. L'épreuve est sévère. Le baccalauréat ès-mœurs, quoi!
Étiennette resta un moment pensive, et la Mauduit en profita pour boire le verre de Porto qu'elle avait versé pour son amie. Convenablement lestée, elle prit sur la table, dans une coupe en bronze d'un splendide travail italien, une cigarette, et l'alluma. La belle Dhariel parut sourire à une idée qui venait de s'offrir à elle. De sa main blanche elle prit une cigarette, comme la Mauduit, puis d'un ton presque indifférent:
—Ah! ce pauvre Pavé est si vexé d'assister à la conversion de Christian? Eh bien! dis lui donc de passer ici. Je lui apprendrai la résignation.
—Toi?
—Mais, oui, fit Étiennette avec un sourire.
—Oh! ma fille, s'écria la Mauduit, tu as dû trouver quelque chose: tu n'as plus les mêmes yeux qu'il y a un instant. Qu'est-ce que tu mijotes? Dis-le moi....
—Tu es trop curieuse. Tu le sauras en temps utile.... Ah ça, qu'est-ce que tu m'apportes aujourd'hui?
—Ah! du soigné!
La manucure se leva, prit sur le canapé son sac noir, l'ouvrit, et en tira un écrin, dans lequel étincelaient deux perles grosses comme des noisettes, d'un orient admirable et d'une rondeur parfaite.
—Mais ce sont les boucles d'oreilles de Maud Gray que tu as là....
—Ce sont elles.
—Elle s'en défait?
—Elle les donne en nantissement. Elle a besoin de trente mille.
—Pour Poivrier?
—Non, pour le petit marquis d'Aubusserolles....
—Quoi? Elle s'est toquée de ce gigolo?
—Non! Il lui a promis de l'épouser à la mort de son père, le duc de Candare.
—Tu m'en diras tant! Et alors il lui faut quinze cents louis? Pourquoi?
—Pour payer une culotte du marquis au club....
—Mince!
Elle prit les perles, les mania comme un orfèvre, les soupesa, les respira, semblant jouir, par le toucher, la vue et l'odorat, de ce splendide joyau. Puis elle les remit dans l'écrin.
—Elles valent cinquante mille, au bas mot.
—Tu parles! Il n'y a pas les pareilles à Paris. Fontana les prendrait tout de suite. Mais Maud ne veut pas vendre et «ma tante» n'offre que vingt mille.... Elle donne en gage les perles, pour six mois, avec trois mille de commission.... Si, dans six mois, elle ne paye pas, le nantissement se transforme en vente moyennant cinq mille francs de plus....
—Trois mille pour six mois, c'est du 20 p. 100. Ça peut aller.... Mais pas les cinq mille de plus! Elle rendra les trente mille, plus trois.... Ou on gardera les perles....
—On, c'est-à-dire toi, Étiennette....
—Non, toi, MmeMauduit, moyennant les 10 p. 100 habituels. Moi, je ne fais pas d'affaires.
—Convenu. Où est l'argent?
—Le voici.
Étiennette ouvrit le bas d'un petit meuble décoré en vernis martin, et démasqua une caisse de fer. Dans un tiroir elle prit trente billets de mille francs, referma avec précision son coffre-fort, et posa la somme sur la table. Puis elle dit:
—C'est tout?
—Non! J'ai encore là des dentelles anciennes, du point de Venise....
—Des dentelles... j'en ai trop. J'en vendrai si l'on veut.
—Elles sont avantageuses.
—Je m'en moque!
—Alors veux-tu un tableau de Van Dyck? Il vient de chez le comte de Conflans.... C'est le portrait de Lord Sommerset enfant, un chef-d'œuvre!
—Où le voit-on?
—Je te l'enverrai.
De son sac noir, la Mauduit sortit ses outils, ses flacons et ses brosses:
—Si nous nous occupions de tes mains, à présent....
—Tu es pressée?...
—Non. C'est pour que tu sois libre....
—Je ne sors pas aujourd'hui. J'ai à détacher les coupons de ma rente russe....
—Veux-tu que je t'aide?
—Avec plaisir. Tu dîneras avec moi....
—Donne-moi des ciseaux.
Étiennette étala une énorme liasse de titres. Les deux femmes en prirent chacune la moitié, et, avec application, elles commencèrent à couper les petits carrés de papier.
A la suite de cette conversation entre MmeMauduit et Étiennette Dhariel, Clamiron, qui, depuis la conversion de Christian n'avait pas mis les pieds chez son ami, reparut un beau matin. Il trouva le fiancé de Geneviève dans son fumoir, très occupé à examiner des chiffres dans lesquels étaient entrelacées les lettres H et V. Sans paraître avoir remarqué la longue abstention de Clamiron, Christian le consulta sur différents modèles, le recevant comme s'il l'avait vu la veille. Pavé, avec sa malice à froid, retrouva rapidement le ton de la familiarité, et d'un air goguenard interrogea son ami sur son état d'esprit:
—Eh bien! mon jeune seigneur, nous voilà décidément rentré dans le giron de la famille? C'est un bel exemple que tu donnes aux camarades. Le père Clamiron en pleure d'admiration, tous les soirs, à l'heure de la soupe, qui, pour cet ancien maçon devenu, du reste, un des richards de Paris, est demeuré un aliment de première nécessité.... Il m'embête bien, avec ta conversion! Dis donc, comment t'en trouves-tu? Est-ce que ça rend très malade?
—Mais non, ça rend, au contraire, très bien portant.
—Il est vrai que tu es moins «vanochard» que jadis, au temps de nos fêtes. Ah! vieux Christian, c'est égal, nous en avons fait des fameuses ensemble, hein? Moi, je continue; mais si tu savais ce que tu me manques!
—Bah! tu me remplaceras. Il y en a d'autres.
—Pas comme toi!... Ah! dis donc, je viens de me payer une Mercédès de trente chevaux.... Elle est à la porte; veux-tu la voir?
—Avec plaisir.
—Prends ta pelure et une casquette, nous irons faire un tour.
Christian fit un pas en arrière et marqua très nettement sa volonté de résister à la tentation.
—Impossible. Mon père m'attend dans une heure, rue de Châteaudun, au bureau....
—Je t'y conduis.
—Non! non! Ma voiture est commandée. Je te remercie.
—Ah! tu te défies de moi, gémit Pavé, avec un geste plein de reproche. Mon vieux copain! Qu'est-ce que tu crains donc?
—Rien du tout! Mais j'ai affaire, je ne peux pas aller en balade....
—Es-tu changé! Qu'est-ce qu'on t'a fait? Ah! mon coco, si on le savait!
—Il est inutile de le dire, répliqua Christian avec une soudaine vivacité.
—Allons! on ne parlera pas. On ménagera ta renommée. Mais, avec tes idées nouvelles, est-ce que cela t'est agréable de me recevoir? Si je t'embête, il faut prévenir.
—Pas du tout. J'ai plaisir à te voir, au contraire....
—Bon! Mais il était possible de s'y tromper. Alors, à un de ces jours.
Le soir même, après le dîner qui avait réuni les familles Harnoy et Vernier, Christian raconta la visite de Clamiron et, quoiqu'il eût, par politesse, affirmé à son ami que sa présence lui avait été agréable, il manifesta l'intention de s'arranger pour ne plus le rencontrer. Comme Vernier applaudissait à cette détermination et encourageait son fils à rompre avec tous ses anciens compagnons, Geneviève intervint:
—Peut-être serait-il préférable de s'en écarter peu à peu. Toute mesure de rigueur pourra paraître dictée par la famille de Christian. Et comme il n'en est rien, et que tout ce qu'il fait provient de son initiative personnelle, il vaudrait mieux, je crois, ne pas rompre brusquement. D'ailleurs, ne serait-ce pas avoir l'air de craindre le contact des anciens amis? Et même, dans une certaine mesure, ne serait-ce pas se dérober à leur influence? Christian n'a plus rien à redouter et peut risquer l'aventure, s'il lui plaît.
En prononçant ces paroles, Geneviève regardait Christian. Elle se pencha vers lui et, ajouta ce commentaire:
—Êtes-vous assez sûr de vous pour affronter vos anciens compagnons de folies? C'est là que, vraiment, on verra si vous êtes radicalement guéri, ou si vous êtes capable d'une rechute. Si vous éloignez de vous Clamiron, est-ce parce que vous avez peur qu'il ne vous entraîne à mal faire? Et si vous avez pareille crainte, quelle garantie est-ce que j'ai, moi, que vous ne retomberez pas dans vos fautes anciennes? Allons! il faut être beau joueur et accepter la partie telle qu'elle se présente, avec toutes ses tentations et tous ses périls. Il faut voir Clamiron, il faut voir aussi les autres: les Vertemousse, les Longin et les Fabreguier. Leur fréquentation sera la pierre de touche de votre conversion. Sans elle, l'expérience ne serait pas complète.
Christian écouta en souriant la jeune fille et répondit:
—Oh! je crains plutôt l'ennui que la tentation, dans leur compagnie. Heureusement pour moi, je sais faire la différence entre les plaisirs d'autrefois et les satisfactions d'aujourd'hui. Je n'affligerai pas Clamiron, en le consignant à ma porte. Mais je me montrerais dehors, auprès de lui, avec une certaine répugnance. Il a une forme d'esprit qui ne me plaît plus. Il me semble que nous ne parlons plus le même langage.
—Surtout, vous ne pensez plus de même. Et c'est cela qui vous choque. Mais vous ne devez pas vous exposer à la raillerie des sots. Et comme il est impossible que, dans la vie, vous vous dérobiez à tout ce qui ne vous plaira pas et ne voyiez que les gens avec qui vous sympathiserez, il faut, dès maintenant, prendre l'habitude de supporter les corvées avec sérénité.
—Hein? Christian, s'écria l'oncle Mareuil, qui eût dit qu'un jour tu considérerais comme une corvée de rencontrer tes inséparables? Ah! la vie offre des surprises! C'est égal, ma chère enfant, vous avez fait là une belle cure!
Ce que venait d'exprimer le vieux garçon était profondément senti par toute la famille. Vernier s'était mis à chérir sa future belle-fille. Il la gâtait de toutes les manières et s'apprêtait à la combler. Il avait chargé Emmeline de choisir la corbeille, et MmeVernier s'entendait, avec un goût exquis, à jeter l'argent par les fenêtres. Geneviève, très virile d'esprit, peu sensible aux séductions du luxe, trouvait tout trop beau et laissait tomber des regards presque indifférents sur les parures splendides et les dentelles précieuses que des commis attentionnés faisaient passer cérémonieusement devant ses yeux. Elle n'observait avec un intérêt réel que l'attitude de Christian et n'était attentive qu'à ses paroles. L'entreprise qu'elle avait tentée la passionnait et sa victoire morale l'enthousiasmait bien autrement que son triomphe mondain.
Elle était cependant l'objet de tous les commentaires et de toutes les jalousies de la part des mères de famille ayant des filles à marier. Certaines d'entre elles possédaient un répertoire des plus riches héritiers de France. Et sur leur grand livre matrimonial Christian était coté comme un des plus beaux partis. Même débauché et vicieux, le fils de Vernier était couché en joue par toutes les marieuses de Paris. Et ses fiançailles avec MlleHarnoy, annoncées officieusement, avaient causé une déception profonde dans la haute finance et l'aristocratie. Le faubourg Saint-Germain avait compté recommencer avec le fils l'admirable spéculation réussie, une première fois, avec le père. Et c'était la fille d'un petit négociant presque en mauvaises affaires qui l'emportait.
Étiennette Dhariel en était devenue presque sympathique. L'Ariane de Christian se cloîtrait depuis sa séparation, cuvant sa colère. Elle n'avait pas publié le chiffre de l'indemnité énorme allouée par le père Vernier à la veuve illégitime de son fils. Elle se donnait donc tout à fait l'air d'une victime. On la plaignait. D'autant plus qu'elle avait repoussé, assez brutalement, les propositions d'un Russe très épris d'elle et qui mettait à ses pieds le fruit de ses déprédations dans le gouvernement d'une province limitrophe de la Chine. Étiennette jouait son rôle avec une habileté extrême et passait véritablement pour inconsolable dans le monde de la galanterie. Toutes ces histoires, racontées par Clamiron, divertissaient Christian et le chatouillaient même dans sa vanité. Il n'était pas ordinaire d'inspirer de pareils regrets à une femme aussi positive qu'Étiennette. Et tout en étant bien décidé à ne jamais la revoir, le jeune homme ne pouvait se défendre d'un peu d'attendrissement, bien humain, pour l'abandonnée.
—Qui diable aurait pu la croire si sensible? dit-il à Clamiron. Elle qui se vantait si haut de ne pas connaître la pitié et d'avoir laissé ce pauvre Kennedy se loger une balle dans la tête, à Monte-Carlo, parce qu'elle refusait de rentrer à Paris avec lui!
—Kennedy était décavé, tu sais, et Étiennette n'a jamais eu de considération pour les gens dans la purée. Tandis que toi! Mais j'ai tort de comparer. Pour toi, c'est le cœur qui parle. Oh! mon cher, elle en devient stupide! Elle m'a chargé de le demander si tu ne consentirais pas à lui dire un dernier adieu avant de te marier....
—Rien du tout! En voilà une idée! C'est rompu. Restons comme nous sommes.
—Ah! tu en as une force de caractère! Moi, quand elle m'a flanqué à la porte pour te prendre, je n'ai pas pu me résigner à ne plus la voir et je suis revenu chez elle, en ami.
—Et même autrement.
—Ça, jamais! Christian, je te le jure.
—Si tu crois que ça me fait quelque chose, à présent! Je n'ai jamais eu de grandes illusions sur Étiennette. Je sais qu'elle m'a trompé tant qu'elle a pu. Je ne restais pas avec elle à cause de ses qualités de cœur, mais parce qu'elle savait me distraire. Avec cette femme-là, il n'y avait pas moyen de s'ennuyer une minute. Et c'est capital.
—Et maintenant, insinua Clamiron, t'amuses-tu?
—Je ne m'amuse pas, dit Christian avec tranquillité, je suis heureux.
—C'est épatant! Toi, Christian, tu es heureux, dans les conditions où tu vis?
—Oui, mon garçon. Et tu peux le proclamer.
Peu à peu, à la faveur de ces entretiens, où Clamiron, avec une singulière adresse, naturelle ou enseignée, flattait Christian, les deux anciens copains étaient sortis ensemble. Pavé avait décidé son ami à essayer la fameuse automobile de trente chevaux et il avait amené triomphalement Christian au Pavillon Bleu. Là, s'étaient trouvés Vertemousse, Longin et Fabreguier. Toute la bande s'était embarquée et on avait fait du quatre-vingts à l'heure dans la direction de Versailles. Le soir, à l'heure du dîner, sans accident et sans rencontre inopportune, Christian avait été déposé à sa porte par Clamiron.
Cette partie avait ramené la confiance dans l'esprit du fiancé de Geneviève. Il n'avait plus appréhendé de revoir ses camarades. Il était retourné au cercle avec une assurance nouvelle. Il s'était senti maître de lui. Désormais, il ne craignait plus rien. Il y avait près de trois mois que durait l'épreuve imposée par Geneviève. Pas un jour il n'avait contrevenu à sa volonté. Il demeurait d'une sobriété parfaite, il s'occupait au bureau, il allait à Moret inspecter l'usine. Il faisait, par la même occasion, remettre en état, au château, l'appartement de sa mère, qui était resté inhabité et dans lequel il comptait s'installer avec sa femme pour passer les premières semaines de sa vie conjugale. Les bans venaient d'être publiés, lorsque Clamiron dit à Christian:
—Cette fois, c'est fini, nous te perdons. Il n'y a plus à s'en dédire, tu es affiché à la mairie et on t'a annoncé au prône, à l'église. Nous n'avons plus qu'à endosser nos habits pour te servir de garçons d'honneur....
—Tu ne le voudrais pas, s'écria Christian. On ne pourrait pas te prendre au sérieux. On attendrait toujours de toi quelque blague. Non, mes enfants, ce seront de bons petits cousins en bas âge qui rempliront cet office.... Vous vous réserverez pour donner à la quête.
—Alors tu vas au moins nous payer à dîner, pour enterrer ta vie de garçon?
—Pas davantage!
—Quoi! tu auras le cœur de nous quitter à sec?... Après avoir tant de fois trinqué avec nous!
—C'est justement parce que j'ai trop trinqué avec vous que je juge inutile de le faire une fois de plus.
—Tu deviens économe, mon vieux.
—Ah! ça n'est pas pour l'argent! Je vous régalerai, si vous voulez, mais à la condition de ne paraître qu'au dessert.
—Ça serait déjà ça! Mais tu es vraiment chiche de tes faveurs.
Ils ne parlèrent plus de cette idée de dîner. Mais les paroles de Clamiron avaient fait leur trajet dans l'esprit de Christian. Qu'est-ce qu'il risquait à convier ses amis au Café de Paris, dans un salon, pour leur faire ses adieux? N'allait-il pas, maintenant, à chaque instant, en leur compagnie, au Chalet du Cycle, à Madrid, déjeuner, sans qu'il en résultât aucun inconvénient? Il ferait les invitations lui-même. Il n'y aurait que des hommes, et, dans ces conditions, il ne courait pas grand danger. Cependant il ne prit pas de décision. Une incertitude troublait sa pensée. Il avait le pressentiment qu'il allait faire là une chose au moins inutile. Mais sa vanité le poussait à ne pas reculer. Entre ces deux impressions, il hésitait, lorsque Pavé se chargea de mettre fin à ses irrésolutions. Il arriva triomphant un matin, et dit:
—Eh bien! mon fils, les camarades sont plus chics que toi: le repas des adieux que tu ne veux pas leur payer, ce sont eux qui te l'offrent. On ne dînera pas, puisque ça te fait si peur. On déjeunera tout bonnement. Ça colle-t-il?
—Eh bien! oui! s'écria Christian. Quel jour?
—La veille du mariage à la mairie.
—Il y a soirée de contrat chez mon père.
—Eh bien, on déjeunera à midi, chez Joseph.... A deux heures, tu seras libre, vieux frère. Tu nous laisseras, dans les larmes, achever nos cigares, et tu rentreras mettre des fleurs dans les vases pour ta fiancée.
—Convenu.
—A la bonne heure!
Pourtant, une sorte d'inquiétude subsistait dans l'esprit de Christian. Malgré l'épreuve jusqu'à ce jour victorieusement supportée, il savait combien ses nerfs étaient facilement excitables. Et le milieu tapageur dans lequel il allait se trouver une fois de plus lui inspirait une sage défiance. Il avait promis. Il lui était impossible de se dédire sans s'exposer aux plaisanteries, il ne le voulut, pas, mais il résolut de se surveiller avec soin, de ne boire que d'un seul vin, quoi qu'on en pût penser, et de parler avec une extrême réserve. Il voyait juste, en cette circonstance, et le péril qu'il appréhendait était plus sérieux qu'il ne pouvait le soupçonner.
Le soir même du jour où il avait accepté l'invitation de Clamiron, celui-ci était allé chez MlleDhariel qui l'attendait. Il avait trouvé la jolie fille en grande tenue, son chapeau sur la tête. Il lui avait dit sans même s'asseoir:
—Tu sors?
—Oui, je vais à la première du Palais-Royal. Mais j'ai le temps, j'en verrai toujours assez. Cause.
—Eh bien! c'est une affaire bâclée. Christian viendra.
—Vrai?
—Puisque je te le dis.
—Comment as-tu obtenu ça?
—En lui assurant qu'on se ficherait de lui s'il ne marchait pas. Tu sais comme il a de l'amour-propre. Il n'a pas voulu renâcler.
—Et ça se passe?
—Chez Joseph, lundi. Rien que des hommes, mais choisis. Les «poteaux»! Et des biberons, tu les connais! L'addition sera corsée!
—Bien! Tu me retiendras le cabinet voisin, je ne veux pas aller le retenir moi-même, crainte d'indiscrétion....
—Oui, mais dis-donc, si Christian apprend que c'est moi qui ai manigancé l'affaire, il m'en voudra.
—As-tu peur de lui?
—Peur de rien! Mais le procédé....
—Eh! une farce comme tu en as fait cent, dans ta belle carrière de fantaisiste. Es-tu Pavé, ou ne l'es-tu plus? Si tu l'es, tu dois à l'honneur de ton nom de faire des excentricités énormes.... Ou bien donne ta démission de prince des loustics parisiens. On en couronnera un autre. Et ce sera tout!
—Oui, tu as raison! Mais si ça allait tout de même faire rater le mariage?
—Parce que Christian aura assisté à une dernière fête avec ses amis, et qu'il se sera pochardé à leur santé.... D'abord, qui dit qu'il se pochardera?...
—Moi, je le dis! Sacredieu! Car s'il ne se met pas dans les brindezingues, nous sommes tous de petits garçons bons à jouer au cerceau, et non les joyeux noceurs que tout Paris connaît....
—Et admire!
—Il faut donc que la partie soit complète, triomphale, féerique!
—Et moi je serai là pour couronner le héros, au moment de l'apothéose.
—Il en aura une surprise!
—S'il est en état d'en jouir.
—Ah! prends garde, s'il est à moitié gris, qu'il ne se fâche. Alors tout rate. Et nous en sommes pour notre honte.
—J'en fais mon affaire. Alors, à lundi, je compte sur toi. Viens me mettre en voiture.
La semaine se passa pour Christian en préparatifs. Il eut à peine le temps de penser à la fête projetée par ses amis. Il ne quittait pas Geneviève, dont le père, mis en possession de ses nouvelles attributions dans la maison Vernier, exultait de joie et ne tarissait pas en éloges sur son futur gendre et sur toute la famille.
Le dimanche soir, cependant, Christian dit à sa fiancée:
—Je déjeune demain avec mes amis. Ils ont tenu à se réunir tous pour enterrer ma vie de garçon.... Cela m'ennuie prodigieusement, mais il m'a été impossible de refuser....
—Eh bien! amusez-vous. Je trouve cela très naturel. Du reste, le baron Templier doit en être, je pense....
—Oh! non! Il n'est pas de la bande.... Il a horreur de tous les joyeux garçons qui seront présents.... C'est un homme rangé, lui.
Le sourcil de Geneviève se fronça légèrement, mais elle continua de sourire:
—J'aurais préféré qu'il fût présent. Pourtant je ne pense pas que vous ayez besoin d'être accompagné, ni surveillé. Vous n'avez pas de meilleur censeur que vous-même.
—Je suis vraiment touché de votre confiance, dit Christian avec une soudaine émotion. Je ferai tout pour la justifier.... Comptez sur ma sagesse.
Elle ne répondit pas, mais elle lui serra la main. Il eut une vive poussée de joie, et dit:
—Oh! moralement gardé par vous, car votre souvenir est sans cesse présent à ma pensée, je n'ai rien à redouter.
Le lundi matin, vers onze heures et demie, Clamiron vint prendre Christian dans son automobile. Ils arrivèrent rue Marivaux, descendirent à la porte du restaurateur, gravirent l'escalier et, conduits par les garçons empressés, firent leur entrée dans le salon où devait avoir lieu le déjeuner. La table était couverte de fleurs toutes blanches, comme pour une fiancée. De gros nœuds de moire blanche cravataient les candélabres, et le lustre était orné de boutons d'oranger. A peine sur le seuil, Christian fut accueilli par une acclamation, et tous les convives, avec un ensemble parfait, imitèrent avec leur bouche la sonnerie «aux champs». Clamiron, prenant Christian par le bras, passa devant les amis, comme pour une revue solennelle. Puis, s'arrêtant devant Vertemousse, qui courba sa haute taille avec condescendance, il le fit sortir des rangs, prit dans son gilet une énorme rosette du Mérite agricole, la mit à la boutonnière de la jaquette du tireur de pigeons stupéfait, l'embrassa sur les deux joues, en disant avec la voix de M. Prudhomme:
—C'est vous qui êtes le maigre? Continuez, mon ami, continuez!
Puis il fit asseoir Christian, se plaça à côté de lui, et se tournant vers le maître d'hôtel, il cria:
—Que la fête commence!
Ils étaient douze, tous connus sur le pavé de Paris. Le plus vieux comptait trente ans. Il y avait déjà deux divorcés dans le nombre, et cinq jouissaient de conseils judiciaires, ce qui ne les empêchait pas de se ruiner, bien au contraire, les usuriers étant devenus leur suprême recours. Presque aucun de ces brillants seigneurs n'avait fait de folies pour les femmes. La passion n'était point leur affaire. Ils s'adonnaient aux sports, se livraient à de grandes dépenses de vigueur, mangeaient et buvaient solidement, mais méprisaient l'amour, qui leur paraissait beaucoup trop énervant. La plupart étaient joueurs, et c'était sur les tables des cercles ou aux baraques du pari mutuel qu'ils laissaient leur argent.
Génération très particulière et nouvelle en France, qui n'avait plus rien de la fougueuse spontanéité de l'espèce, se montrait très pratique, très avertie, très froide, et d'une férocité d'égoïsme indicible. Ces gaillards-là étaient bien incapables d'aller chez le bijoutier acheter une parure ou un bracelet pour donner à une jolie fille, mais ils ne dédaignaient pas de s'offrir à eux-mêmes des boutons de chemises en pierres précieuses, des épingles et des coulants de cravate somptueux, des chaînes de montre variées, pour toutes les circonstances de la vie, des cannes à monture d'or, et des bagues qui faisaient étinceler leurs mains à chaque geste. Curieux de sensations imprévues, jusqu'à la manie, ils réalisaient dans toute son intégrité le type dusnob, plein d'admirations factices, qui court avec empressement au divertissement à la mode, et s'en régale pendant le temps qu'il sera bon genre de s'y amuser. Race inquiétante qui a contribué à pervertir le goût, par la bassesse instinctive de ses tendances et par une recherche de tout ce qui était outrancier dans la vulgarité, comme si sa veulerie blasée avait besoin d'être excitée par des sensations ordurières. Mais toujours regardant, jamais agissant, voyeuse émasculée de la décadence, incapable d'un sursaut viril, dans son avachissement progressif.
Et cette réunion de douze jeunes gens, sans femmes, dans ce salon de restaurant, était symptomatique de cet état moral et physique qui poussait toute une génération à une chasteté presque honteuse. Ils mangeaient et buvaient entre eux, joyeux viveurs dont la dégénérescence eût humilié les ancêtres. Mais ils buvaient et mangeaient ferme, car ils savaient ce qu'était la gastronomie et appréciaient à leur juste mérite les vins que le sommelier versait dans leurs verres. Le menu avait été soigneusement rédigé et les crus étaient de choix. Clamiron avait bien fait les choses, et le chef célèbre qui officiait avait su être à la hauteur de sa mission. Déjà les cailles en caisses apparaissaient escortées d'un Yquem 84, et Christian, qui faisait honneur au déjeuner, n'avait pas encore touché à son verre. Clamiron se pencha vers lui:
—Tu vas avoir la pépie! Bois au moins de l'eau, si tu ne bois pas de vin.... Crains-tu qu'on ne t'ait versé du poison?
Christian sourit, et prenant sa coupe à Champagne:
—Mais, non, je vais porter votre santé à tous.
Il se leva, et s'adressant à ses compagnons avec une souriante ironie:
—Mes chers amis, je suis très touché de la pensée affectueuse qui vous a réunis, aujourd'hui, autour de moi. Nous avons fait bien des bêtises ensemble. Nous n'en ferons plus à l'avenir. Je compte me ranger et devenir aussi sérieux que j'ai été déraisonnable. Cela n'est pas aussi difficile que vous pouvez l'imaginer. C'est une habitude à prendre, et une fois le trantran commencé, il n'y a plus qu'à suivre.... On se figure que c'est ennuyeux de s'occuper à des choses qui ne sont pas stupides ou ruineuses, et quelquefois ruineuses et stupides à la fois, c'est une complète erreur. On trouve autant d'intérêt à gagner de l'argent qu'à le dépenser. Je crois même pouvoir affirmer qu'à partir d'un certain moment de la vie, gagner de l'argent devient un besoin et n'en pas dépenser une passion....
Il ne put aller plus loin. Une tempête de cris s'éleva autour de lui:
—Hourrah pour Christian! Il se paye notre tête! Ah! tu en as un culot, mon garçon! Non! mais il nous fait un cours de bonnes mœurs! A ta santé! A tes futurs enfants!
Sans se démonter, le jeune homme leva sa coupe et la vida d'un trait, puis il se rassit au milieu du tapage général. La voix perçante de Clamiron parvint à dominer le tumulte:
—Messieurs, le jeune récipiendaire a fort bien parlé. On peut lui ouvrir les portes de l'institution du mariage. Il est digne d'y entrer. Sa future est, du reste, charmante.... Je propose la santé de MlleHarnoy.
Il remplit la coupe de Christian et lui dit chaleureusement:
—Choquons nos verres, mon vieux, et de tout cœur!
Christian lui fit raison sans hésiter. Une légère rougeur monta à ses pommettes, une excitation soudaine tendit ses nerfs. Et comme Clamiron avait versé du vin dans la coupe reposée sur la table, le fiancé de Geneviève cria dans le bruit des verres tintant aux mains des convives:
—Je vous en souhaite une pareille à chacun, mes petits!
Et, sans qu'on l'y eût invité, il porta encore une fois la coupe à sa bouche. Ses yeux s'allumèrent, comme une lampe dont la flamme s'avive. Dans son cerveau purifié par une abstinence prolongée, un trouble soudain se manifesta. Machinalement, et comme retrouvant ses habitudes anciennes, il but de nouveau. Au milieu du tapage, parmi les interpellations qui s'échangeaient dans la chaleur de la pièce où flottaient les odeurs des mets et le bouquet des vins, il eut le sentiment qu'il se laissait entraîner à un danger certain. Il regarda autour de lui d'un air de défi, et ne vit que des physionomies souriantes, des yeux bienveillants, n'entendit que des rires. Nul dessein de lui nuire, le seul projet de se divertir entre soi, et bien tranquillement. Le dessert était servi, et la glace circulait autour de la table. Vertemousse avait même allumé une cigarette et fumait en contant ses exploits cynégétiques. Christian se rassura, mais il sentit que sa tête était déjà plus échauffée qu'il ne convenait, il se pencha vers Clamiron et lui dit:
—Fais-moi donc donner un verre d'eau.
—Tout de suite.
Pavé appela le maître d'hôtel et lui parla à voix basse. Celui-ci mit sur la table une bouteille qui avait la forme et la couleur d'une bouteille d'eau d'Evian, Christian prit la bouteille et emplit lui-même son verre. Puis, distraitement, il le vida aux trois quarts. Il lâcha un juron, reposa le verre si fort sur la table qu'il le brisa, et, d'un ton furieux, il cria:
—Maître d'hôtel, est-ce que vous êtes fou? C'est du kirsch que vous me donnez là.
Une longue acclamation étouffa sa voix. Ainsi qu'à travers un brouillard, il voyait tous ses amis debout, des fleurs dans les mains, et s'avançant vers lui. Il sentit que Clamiron lui couronnait la tête avec une guirlande de boutons d'oranger qu'il avait décrochée du lustre. Une stupeur commençait à l'envahir, contre laquelle il voulut réagir. Mais l'alcool maintenant était redevenu son maître. Il réussit à dompter son engourdissement; il se mit sur ses pieds, et comme pris de frénésie, oubliant ses craintes, mentant à ses promesses:
—Si c'est ma dernière fête, qu'elle soit mémorable!
Et d'une main mal assurée il but le vin qui remplissait les verres laissés intacts par lui, depuis le commencement du repas.
Ses amis hurlèrent avec enthousiasme:
—Ah! vieil ami, tu es toujours notre chef!
—Et puis, qu'est-ce que tu crains? Il est deux heures. Jusqu'à ce soir, tu as le temps de prendre l'air.
—Au lieu d'enterrer ta vie de garçon, flambons-la; Du punch!
—Une belle incinération!
Dans l'atmosphère obscurcie par la fumée des cigares, les flammes du rhum dansèrent, bleues, blanches, se courbant, près de s'éteindre, puis ravivées, s'élevant en langues ardentes. Emporté par une sorte de fureur, comme si sa raison submergée luttait encore contre le vice triomphant, Christian, avec des éclats de rire terribles, se mit à arroser la nappe de punch brûlant. La toile s'alluma, les mousses des compotiers crépitèrent. Les garçons durent intervenir pour que le feu ne prît pas aux tentures. Le patron, inquiet, risqua un œil par l'entrebâillement de la porte. Mais Christian semblait en proie aux bizarreries de ses plus mauvais jours d'ivresse. Il avait amassé des réserves de folie pendant ses jours de sagesse, et maintenant laissait libre cours à sa fantasque brutalité. Vertemousse ayant voulu le raisonner, reçut une carafe à la tête, qu'il évita à grand'peine, et qui brisa une glace derrière lui. En même temps, Christian éclatait d'un rire nerveux que rien n'arrêtait, et qui crispait ses traits, contractait ses lèvres, le montrait impuissant et hagard, à la merci du délire alcoolique.
—Il va faire quelque malheur! murmura Longin.
—Finissons-le, dit cyniquement Clamiron. Quand il sera sous la table, il n'essaiera plus de nous tuer.
Et, prenant la cuillère à punch, il en emplit un verre qu'il plaça devant Christian. Silencieux, sombre, le front bas, celui-ci buvait à présent, d'une main tremblante. Ses amis, effrayés de leur crime, l'entouraient sans mot dire. Il cria tout à coup:
—Eh bien! Tas de fêtards! Vous avez l'air tout ahuris! Qu'est-ce qui vous arrive? Vous me regardez comme un phénomène! Vous m'avez mis en train et vous restez en route? En voilà des gaillards! Nous n'avons pas encore commencé les liqueurs. Allons qu'on apporte du Vernier-Mareuil-Carte jaune! Il ne serait pas convenable qu'on ne dégustât pas à cette table des produits de la maison! M'entendez-vous, maître d'hôtel....
Et comme le garçon, inquiet, restait immobile devant lui, il brailla:
—Vous dormez! Je vais vous réveiller!
Il saisit deux assiettes et les brisa l'une contre l'autre, puis il écrasa ses verres avec la cuillère à punch, et il se préparait, avec un ricanement féroce, à renverser la table sur les convives, lorsque, ses forces le trahissant, il poussa un faible soupir et retomba sur le dossier de sa chaise, les yeux chavirés par l'ivresse, balançant sa tête de gauche à droite, inconscient, perdu. Au même moment, la porte du salon s'ouvrit et, vêtue d'une longue robe noire, une dentelle sur ses blonds cheveux, un peu pâle, mais pleine d'assurance, Étiennette Dhariel parut.
—Ah! vous manquiez à la fête! dit amèrement Longin à la belle fille. Voyez dans quel état s'est mis ce malheureux!
—Eh bien, il est mûr pour le mariage, il me semble, dit Étiennette avec un ironique sourire. Qu'est-ce que vous allez faire de ce brillant fiancé?
—Le diable m'emporte si nous le savons, dit Vertemousse. On ne peut pas le laisser là, on ne peut pas le reconduire chez lui. Le voilà propre!
—On s'amuse entre soi, chacun à sa petite pointe, ajouta Clamiron. Mais, lui, il fait tout en grand. Et mon animal se charge à éclater!
—Je vais vous en débarrasser, répondit Étiennette. Descendez-le jusqu'à mon coupé, qui est à la porte. Je le conduis chez moi, je le soigne, et le remets sur pied.
—Ah! vous êtes une vraie amie, ma petite Dhariel.
—N'est-ce pas? Voilà ma façon de me venger des saletés que Christian m'a faites.
Une lueur diabolique flambait dans les regards de la délaissée. Elle ajouta:
—Je passe devant pour avertir mon cocher.... Suivez-moi.... Si, après ça, la famille n'est pas reconnaissante, c'est à guérir pour toujours du dévouement!
—Ange, va! murmura Clamiron. Si jamais tu as besoin de mon témoignage pour le prix Montyon, ne te gêne pas!
Il prit Christian sous un bras, Longin le prit par-dessous l'autre. Ils réussirent à le mettre sur ses jambes. Vertemousse lui campa son chapeau sur la tête, et portant presque ce cadavre vivant, qui marchait mécaniquement, les jambes tremblantes, livide et sans regard, ils descendirent l'escalier, traversèrent le trottoir et poussèrent Christian dans le coupé d'Étiennette. Ce brusque mouvement sembla tirer l'ivrogne de son engourdissement; il releva ses paupières alourdies, jeta un regard autour de lui, et, d'une voix sourde, grommela:
—Allons, bon! une femme, maintenant! Qu'est-ce qu'ils veulent que j'en fasse?
Et, se calant dans le coin de la voiture, il se mit à dormir près d'Étiennette sans même l'avoir reconnue.
La belle fille se pencha vers Clamiron et Longin, leur sourit, et s'adressant à son cocher:
—A la maison.
L'hôtel Vernier-Mareuil, ce soir-là, flamboyait, par toutes ses fenêtres, dans la nuit. Sur la place Malesherbes, une foule, difficilement contenue par un service d'ordre, se pressait aux abords de la porte cochère pour voir entrer les voitures amenant chez le grand industriel la fleur du Paris élégant, riche et titré. Un brouhaha joyeux saluait le passage des femmes éclairées brusquement, au fond de leurs voitures, par les lampadaires, élevés de chaque côté du large trottoir. La file des coupés et des landaus se succédait, lente et solennelle, s'engouffrant, avec des roulements sourds, dans la cour verdoyante et fleurie, rayonnante de lumière électrique, comme une scène de théâtre pour l'apothéose d'une féerie.
Sur chaque marche du haut perron, surmonté d'une marquise dorée, se tenait un valet de pied immobile dans sa livrée rouge, bas de soie et chevelure poudrée. Dans le vestibule, les maîtres d'hôtel, en habit noir à la française, faisaient la haie devant la porte du vestiaire. Et c'était sur le dallage de marbre une suite ininterrompue de couples souriants et compassés, femmes vêtues de leurs élégants manteaux de bal, coiffées de fleurs, maris ou pères enveloppés dans leurs fourrures, et se saluant, causant, dans la sonorité de l'orchestre qui recouvrait, de ses ondes harmonieuses, le roulement incessant des voitures.
A l'entrée de ses salons, dans le grand hall où se trouvent réunis les plus merveilleuses toiles des peintres modernes et les chefs-d'œuvre de la sculpture contemporaine, Vernier, debout, se tenait, recevant ses invités. A trois pas de lui, Emmeline causait avec le baron Templier. Aux arrivants qui venaient la saluer, la jeune femme tendait machinalement la main, adressait un sourire, ou offrait quelques paroles de bienvenue, avec un air de détachement qui accentuait encore la distance morale qui la séparait de son mari. Vernier, cependant, à la vue d'un vieillard tout couvert de cordons et de plaques d'ordres, qui s'avançait, se tourna vers sa femme d'un air d'autorité et dit:
—Emmeline, Son Excellence l'ambassadeur des Pays-Bas....
MmeVernier s'approcha avec une bonne grâce aisée pour accueillir le personnage officiel. Le jeune baron, profitant de ce court éloignement de la maîtresse de la maison, entra dans les salons et, avisant dès l'entrée un groupe composé des inséparables Vertemousse, Clamiron, Fabreguier et Longin, il se dirigea vers eux avec empressement.
—Enfin! Templier, s'écria Clamiron, vous avez donc lâché la patronne? Elle vous tenait de court, cependant, tout à l'heure.
—Il y a temps pour tout, dit Raymond d'un air jovial. J'ai assez fait le planton à la porte. Je prétends me distraire un peu avec vous.... Vernier est aux prises avec le corps diplomatique. Sa femme est à faire des révérences et des sourires à un vieux monsieur couvert d'une importante quincaillerie.... J'ai pris la tangente.... Où en est-on ici?
—A avaler sa langue, déclara d'une voie enrouée Vertemousse. En voilà un déballage de rasoirs! Si qu'on s'en irait chez Maxim?
—Qu'est-ce que tu y feras chez Maxim, à dix heures du soir? Il n'y aura personne.
—Je pourrai m'y asseoir et y fumer. Ce sera déjà un avantage sur ici. On s'embête vraiment dans cette turne familiale et somnifère. Venez-vous, mes enfants?
—Et qu'est-ce que Christian dira, s'il ne nous voit pas à sa soirée de contrat?
A cette question, les quatre copains échangèrent un regard soucieux, mais ne répondirent pas. Ils étaient venus chez Vernier-Mareuil autant pour apprendre des nouvelles que pour faire acte de présence. Mais ils se sentaient mal à l'aise dans cette maison en fête, où les invités compassés et cérémonieux continuaient d'arriver, et où Christian, pour qui se donnait la fête, n'avait pas encore paru. Les harmonies de l'orchestre passaient par bouffées sonores, rythmant les valses. Par l'ouverture des larges baies, au travers de l'encombrement des habits noirs, du tourbillon des danseurs, s'apercevait le scintillement des épaules diamantées, l'éparpillement des robes claires dans un cadre de lumière et de joie.
Assise dans le salon d'entrée, à côté de sa mère, complimentée et saluée par les arrivants, Geneviève Harnoy accueillait avec un doux et modeste sourire les paroles flatteuses. Une expression d'inquiétude au milieu de cette cérémonie, assombrissait son délicat et charmant visage. Elle était, ce soir-là, un objet d'envie. Elle épousait le fils unique de la puissante maison Vernier-Mareuil. Elle était destinée à une colossale fortune. Et pourtant elle était triste. Christian, elle le savait, n'avait pas paru de la journée chez son père. Vernier, plein de trouble, cachait sous un air de joie ses appréhensions. Chacun des membres de la famille s'efforçait de sourire. Tous tremblaient, comme sous le coup d'un malheur. Cependant, le chœur des mères dépitées daubait à l'envi sur le mariage de Geneviève.
—Certes, cette petite Harnoy fait un beau rêve.... Mais que de risques elle court! Il a fallu la fâcheuse position du père pour la décider, sans doute, à devenir la femme de ce fou furieux de Christian?
—Vous savez qu'il passe pour s'être rangé complètement.
—Ah! qui peut répondre de l'avenir? Il a de trop mauvaises fréquentations! Des Vertemousse, des Clamiron, que voulez-vous qu'un pauvre garçon devienne dans un milieu pareil? Ils l'entraîneront de nouveau.
—Oui, mais le père Vernier est si riche!
—Quarante millions de fortune. Et le Royal-Carte jaune rapporte quinze à seize cent mille francs de bénéfices nets tous les ans....
—Ça n'empêche pas qu'il a eu de sales aventures au début de sa vie. On a parlé de la police correctionnelle, pour falsification. Il fabriquait on ne sait quel infâme mélange, avec des sulfitartres et des acides acétiques. Si l'on cherchait bien à la préfecture, on trouverait de fâcheux dossiers sur son compte....
—Si l'on s'en donnait la peine, on découvrirait des horreurs à l'origine de toutes les grandes fortunes.... C'est impossible autrement! On ne devient pas très riche sans commettre des infamies.... Moi, je vous avouerai que j'ai reculé devant l'alliance des Vernier-Mareuil.
—Ce qui ne vous empêche pas de conduire votre charmante fille chez eux.
—Ah! Tout Paris y vient....
—Et on peut y trouver d'autres jeunes gens à marier que le fils de la maison....
—En somme, les Harnoy sacrifient ignoblement leur fille à leur ambition....
—Vernier-Mareuil a sauvé Harnoy de la faillite....
—Elle n'est pas mal, cette petite Geneviève....
—L'air un peu bécasse.
—C'est ce qu'il faut pour vivre avec un scélérat comme Christian....
La conversation fut interrompue par l'entrée dans le salon de la jeune MmeVernier. Elle traversa, souriante et gracieuse, la presse des invités qui encombraient le passage; elle s'avança vers le groupe où se trouvait le baron Templier, et d'un signe de son éventail elle l'appela auprès d'elle. Il s'empressa, et penché dans un salut:
—Qu'y a-t-il? Vous avez besoin de moi?
—Oui. Mon mari et moi, nous sommes tout à fait tourmentés. Il est onze heures et Christian n'est pas encore rentré à l'hôtel. Que fait-il? Où est-il? Quand sa présence est indispensable ici....
—Voulez-vous que je monte chez lui et que je m'informe?
—Je vous en serai obligée.... Son père ne peut quitter la place.... Il reçoit nos invités, mais il est au supplice.... Faites le nécessaire.... Je m'en remets à vous....
—Comptez sur moi....
—Et surtout, le silence.
—Naturellement.
Il s'inclina et, traversant le salon, gagna une porte donnant sur les dégagements intérieurs de l'hôtel. Il suivit un couloir et montant un large escalier de cinq marches, il pénétra dans une antichambre sur la banquette de laquelle un valet de chambre, assis, attendait.
En voyant entrer Templier le domestique se leva précipitamment et prit une attitude respectueuse.
—M. Christian n'est donc pas encore rentré, Edmond? interrogea le jeune homme.
—Non, monsieur le baron.... J'attends M. Christian. Ah! monsieur le baron doit comprendre combien je suis tourmenté... un jour pareil!
—Où croyez-vous qu'il soit?
Le valet baissa la tête avec un air navré, il laissa tomber ses bras le long de son corps:
—M. Christian est parti ce matin, à midi moins le quart, avec M. Clamiron. Il devait déjeuner avec ses amis.... En voyant que M. Christian n'était pas rentré pour dîner à l'hôtel, j'ai, sur l'ordre de MmeVernier, été m'informer au restaurant, et là j'ai appris....
—Eh bien, terminez.
—Là, j'ai appris que M. Christian, vers quatre heures, avait été emmené par MlleDhariel....
—Étiennette! Elle avait pourtant bien promis de se tenir tranquille! On l'a payée assez cher pour cela!
—Ah! monsieur le baron, on ne lâche pas si facilement un amant comme M. Christian. Elle l'a emmené chez elle, et je suis sûr qu'il y est encore.
—Ah! c'est trop fort! grommela Templier. La coquine! Elle aura affaire à moi. Je vais chez elle....
Il n'eut pas le temps d'en dire plus. Une porte battit, un pas lourd se fit entendre sur les marches, la porte s'ouvrit, et celui qu'on attendait si impatiemment se présenta, chancelant, sur le seuil. Il était vêtu d'une pelisse de loutre déboutonnée, sous laquelle apparaissaient sa jaquette froissée et sa cravate dénouée, comme s'il avait dormi tout habillé. Son chapeau, enfoncé sur le derrière de la tête, laissait voir crûment, sous la clarté blanche de l'électricité, son beau visage livide, marbré de taches rouges, dans lequel ses jeux vacillaient sans regard, pendant qu'un rictus tirait nerveusement ses lèvres. Malgré les stigmates affreux de l'ivresse, l'hébétude de sa physionomie, l'incertitude de sa démarche, il conservait cependant encore le charme de l'élégance et la séduction de la jeunesse. Il jeta son chapeau loin de lui, laissa glisser à terre sa fourrure, aussitôt ramassée par le domestique, et dit d'une voix railleuse.
—Hé! c'est le sire de Templier! Quel bon vent t'amène, mon cher? Edmond, des cigares, et du thé avec du rhum.... J'ai soif!
Son ami le saisit par le bras d'un geste brusque qui fit chanceler le malheureux:
—Christian, ne sais-tu plus véritablement ce que tu fais? D'où viens-tu? A quoi as-tu pensé? Quoi! après toutes les promesses et les gages que tu as donnés! Oublies-tu que la maison est pleine de tous nos amis et que c'est en ton honneur?
—Ah! c'est donc cela qu'il y avait foule sur la place quand ma voiture est arrivée?... Il y avait là des voyous: je crois qu'on m'a un peu attrapé!... Mon cocher alors est entré par la cour des écuries.... Templier, qu'est-ce que tous ces gens-là viennent faire chez nous?...
—Mais, insensé, n'es-tu donc plus capable de raisonner?...
—Ah! je suis tout ce qu'il y a de plus lucide! Mais je ne sais pas pourquoi il y a tant de monde ici, ce soir... Écoute, on va s'y assommer! J'ai eu tort de rentrer.... Allons au bal de l'Opéra.... Nous y retrouverons Clamiron, Vertemousse et Longin.... On finira la soirée ensemble.
—La soirée est finie, Christian, et tes amis sont ici qui t'attendent....
—Envoie-les chercher.... Nous nous enfermerons pour éviter les raseurs....
—Et demain, dans tout Paris, on racontera qu'à la fête donnée en l'honneur de ton mariage, il ne manquait que toi.... Ton père sera bafoué, ta fiancée insultée par la pitié hypocrite des jaloux.... Est-ce cela que tu veux?...
—Je veux qu'on me fiche la paix!
Il eut un geste d'insouciance, hocha la tête d'un air résolu et entra dans sa chambre, où il se laissa aller dans un fauteuil profond. Il soupira avec béatitude, ses yeux se fermèrent, et il parut prêt à s'endormir. Templier regarda un instant, avec une douloureuse émotion, ce beau garçon de vingt-six ans, aux traits fins, à la svelte tournure, étendu inerte, sans regard et sans pensée, comme une véritable brute. Mais il ne voulut pas s'avouer vaincu. Il le prit par la main, le secoua pour réveiller la vie dans ce corps paralysé par l'ivresse:
—Voyons, Christian, écoute-moi.... Tu sais que je t'aime.... Ne me fais pas le chagrin de ne pas tenter un effort pour me satisfaire.... Tous nos amis sont en bas.... Paris entier s'est donné, ce soir, rendez-vous dans ta maison, pour te voir, te complimenter. Il est inadmissible que tu ne descendes pas.... Ta belle-mère est au désespoir. Elle m'a envoyé te chercher.... Christian... m'entends-tu?
—Très bien! dit le jeune homme, en soulevant ses paupières et en lançant sur son ami un regard railleur.... Tu m'apportes les doléances de MmeVernier-Mareuil.... Entre nous, tu as un rude toupet!...
—Christian! protesta le baron.
—Oh! moi, tu sais, quand je suis dans mes heures de franchise, je dis tout ce que je pense.... Mon ami, tu as tort d'abuser de ce que tu es l'amant de ma belle-mère, pour me faire de la morale.... Je ne te demande pas de respecter la maison de mon père, moi.... Alors pourquoi es-tu plus royaliste que le roi?...
Il s'était soulevé en parlant ainsi, et sa figure avait pris une soudaine expression de dignité douloureuse:
—Nous sommes de bien jolis spécimens de l'éducation moderne, mon cher baron, et on ne donnerait pas cher de nos consciences, si on avait le loisir de les connaître à fond. Moi, je suis une sale crapule, qui bois comme un cocher de fiacre. On avait essayé de me corriger, mais mes amis m'ont entraîné, et tu vois dans quel état je reviens! Est-ce qu'on guérit un ivrogne?... C'est si bon de boire, d'oublier le vide de ses jours, l'inutilité de sa vie, l'ennui effrayant de son oisiveté.... Ah! oui, je sais ce que tu vas me raconter.... Je suis le fils de Vernier-Mareuil, riche à millions, et je ne sais même pas manger proprement la fortune de mon père.... Mais toi, baron Templier, qu'est-ce que tu es? Un joli jeune homme qui vis dans la maison de l'homme dont tu as détourné la femme.... On dit que le mari t'intéresse dans ses spéculations et augmente ainsi ton revenu.... Tu payes donc les libéralités de l'un en gentillesses avec l'autre.... C'est un brillant métier que tu as là.... Et qui nourrit bien son homme! Mais tu es sobre, toi.... Tu dois conserver toute ta tête pour conduire tes affaires.... Sans ça, qu'est-ce qui prouve que tu ne boirais pas comme moi?... Nous nous valons, va. Nous sommes frères dans la débauche.... Seulement, écoute ça, baron, moi, la mienne me coûte, et la tienne te rapporte!
—Malheureux! cria Templier, avec un geste terrible pour frapper Christian.
Mais il se calma aussitôt, et murmura:
—Il ne sait pas ce qu'il dit!... Il aura tout oublié demain....
Il se pencha sur son ami, retombé au fond de son demi-sommeil, et l'examinant avec soin:
—Jamais je ne pourrai le remettre sur ses pieds à temps pour qu'il paraisse au salon. Que faire?...
Il ouvrit la porte du vestibule et à voix basse:
—Edmond, descendez et prévenez M. Vernier qu'il est urgent qu'il monte. Le docteur Augagne est dans la maison.... Cherchez-le et priez-le de monter aussi. Ne perdez pas un instant.
—Bien, monsieur le baron.... J'y cours....
Templier revint auprès du malheureux, étendu dans le fauteuil et cuvant son ivresse:
—Oui, son père et un médecin, voilà ce qu'il lui faut.
Il s'accouda à la cheminée, et, assombri, car il prévoyait les désastreuses conséquences que pouvait entraîner cet incident, il attendit. Dans l'éloignement la musique des danses se faisait entendre, et le contraste était lugubre de l'inertie accablée du malheureux qui soufflait péniblement, noyé dans l'ivresse, avec la fête qui se poursuivait joyeuse, donnée en son honneur. La voix brève et un peu rude de Vernier résonna dans le vestibule et, précédant le docteur Augagne, le père entra dans la chambre.
D'un geste désolé, Templier montra Christian, qui n'avait même pas bougé et, saluant le médecin qui accompagnait Vernier, il dit:
—Je me retire, je vais prévenir MmeVernier que vous êtes auprès de votre fils....
—Oui, c'est cela, mon cher baron, allez....
Le père se tourna vers Augagne et, la bouche crispée, pâle de douloureuse angoisse:
—Voyez, mon ami. Voilà où est retombé ce malheureux!
Le docteur hocha tristement la tête, prit la main de Christian, tâta le pouls, et demanda au valet de chambre empressé et attentif:
—Une serviette et de l'eau....
Il trempa la serviette, lotionna le front et les joues du jeune homme. Celui-ci poussa un long soupir, et se détendit, comme sous une impression de soulagement. Le docteur reprit:
—Avez-vous une pharmacie, ici? Il me faudrait de l'alcali, un verre et une cuillère....
Déjà, le domestique revenait du cabinet de toilette, avec un flacon marqué d'une étiquette rouge, un gobelet de cristal et une cuillère d'argent. Augagne versa de l'eau dans le gobelet, dosa l'alcali et, avec la cuillère prenant quelques gouttes du mélange, il écarta les lèvres de Christian, puis lui renversant la tête comme à un enfant, il le contraignit à avaler. Le jeune homme fit une grimace de dégoût, ses yeux s'entr'ouvrirent, il reconnut le docteur et son père. Un sourire détendit sa bouche; il balbutia:
—Ah! c'est vous, docteur? J'aurais dû m'en douter au sale goût de ce que vous venez de me faire avaler....
—Alors, encore une cuillerée, pendant que nous y sommes? dit Augagne en introduisant à nouveau son médicament dans la bouche de Christian.
Une faible rougeur monta aux joues du malade. Son cerveau parut se dégager; il fit un mouvement pour se redresser, mais le médecin s'y opposa:
—Restez-là, ne bougez pas encore.
Un pli creusa le front de Christian. Son père venait de sortir du coin où il se tenait dans l'ombre et de s'avancer vers lui. Il gardait le silence, mais son visage exprimait une telle colère contenue que le jeune homme, avec une ironique inquiétude, murmura:
—Ah! il n'a pas l'air content, M. Vernier-Mareuil!...
Le père crispa ses mains, mais retenu par un impérieux regard du docteur, il ne répondit pas. Il marcha, mâchant sa fureur et sacrifiant le plaisir de la laisser se répandre librement à la nécessité de ménager le malheureux qu'il fallait essayer de rendre à lui-même. Mais Christian, comme excité par un irrésistible besoin de pousser à bout ce père à qui la patience paraissait si lourde, reprit d'un ton gouailleur:
—Rassure-toi, je ne t'ai pas fait d'infidélités. Ce n'est pas avec les produits de tes concurrents que je me suis chargé....
—Oh! c'en est trop! bégaya Vernier, en s'élançant vers son fils. Brute! Brute affreuse!... Ah! c'est lui qui ose parler ainsi.... Et à moi... à moi! Oh! qu'ai-je fait pour cela?
Il resta muet, le visage injecté, ne trouvant plus un mot, et des larmes se répandirent sur ses joues.
—Ce que tu as fait? reprit Christian avec une lucidité de plus en plus grande. Tu as fait, parbleu, ta liqueur de grande marque, le Vernier-Mareuil-Carte jaune.... Voilà ce que tu as fait!... Il n'en faut pas davantage pour gagner une grosse fortune, en empoisonnant l'humanité!... Tu te plains que j'en boive?... Eh! pour qui donc le fabriques-tu? Pour ceux que tu ne connais pas, dont tu ignores la déchéance, et dont les excès ne frappent pas tes regards.... La multitude des buveurs attablés dans tous les cafés du monde et qui vident leur apéritif pour que tu récoltes des millions.... Eh bien! moi, je fais comme eux, qu'est-ce que tu as à dire? Tu es marchand de poison! Ne te plains pas qu'on en boive!
—Oh! misérable! cria le père bouleversé par l'horreur de ces effroyables paroles. Ne t'ai-je pas élevé avec l'exemple de la sobriété sous les yeux?...
—Ah! c'est une justice à te rendre.... Il n'y a que chez toi qu'on ne trouve pas tes liqueurs....
—Ce sont d'infâmes créatures qui t'ont perdu! T'ai-je assez supplié de renoncer à les fréquenter? Ne l'avais-tu pas promis? N'avais-tu pas commencé même à t'assagir?... Et c'est quand tu nous avais donné l'espoir de ta guérison que tu retombes plus bas que jamais! Malheureux! Et tu as l'atroce cruauté de me reprocher ton vice.... A moi! Ah! c'est une dérision trop cruelle!
—Que tu es difficile à satisfaire, reprit Christian avec une sorte de joie farouche. J'ai été pour toi une réclame vivante. On ne pouvait pas dire que tu fabriquais de mauvaises liqueurs puisque je ne consommais que celles-là! Si elles étaient inférieures, n'est-ce pas, je le saurais!... Mais elles sont remarquables, il n'y a pas à dire! Et si on se tue, au moins, c'est pour quelque chose!
Le docteur Augagne avait pris Vernier par le bras, et l'emmenant à l'autre bout de la chambre:
—Ne lui répondez pas. Il n'est pas responsable de ses paroles. Il est dans un état de demi-lucidité, où il suit ses idées, sans se rendre compte de leur portée. Dans quelques instants, quand il aura retrouvé complètement la raison, s'il se souvient de ce qu'il a dit, ce sera pour en rougir et s'en excuser. Je n'ai plus besoin de vous. Redescendez; je vous conduirai Christian tout à l'heure. Racontez ce que vous voudrez pour expliquer son retard.... Moi, je vous réponds qu'il fera son entrée dans vos salons avant une heure.
—Merci. Je vous obéis.
Le père étouffa un profond soupir, jeta sur son fils un regard navré et s'éloigna. Le docteur Augagne s'assit près de son malade, sa belle tête penchée vers ce jeune homme qu'il avait vu naître. Et il pensait avec mélancolie aux fatalités de la vie qui avaient donné pour fils ce faible, inconscient et voluptueux Christian à ce rude, laborieux et tenace Vernier. Comme si la destinée décevante se plaisait à renverser l'échafaudage des ambitions humaines, à Vernier, acharné à construire vaste et haut l'édifice de sa fortune, elle donnait Christian, agent de destruction, chargé de ruiner l'œuvre paternel.
Cependant, le docteur Augagne le regardait dormir, suivant sur sa physionomie, peu à peu calmée et adoucie, les progrès de l'apaisement du système nerveux.
Enfin Christian poussa un soupir. La pendule venait de sonner une heure du matin et le timbre vibrant paraissait réveiller la pensée du malade. Il ouvrit les yeux et son regard n'était plus le même. Il était clair et intelligent. Il s'étira sans se redresser, comme s'il se trouvait bien, couché dans ce fauteuil. Il sourit au médecin et, d'une voix tranquille, comme s'il ne se souvenait plus de la scène affreuse où il venait de déchirer le cœur de son père:
—Tiens! c'est ce bon docteur.... Ah! j'ai eu besoin de votre secours, cher monsieur Augagne?
Il roula d'un air dolent sa tête sur le dossier du fauteuil:
—J'ai encore fait des bêtises, tantôt.... Et vous êtes venu pour me soigner?...
Le médecin lui fit signe de ne pas parler; et prenant sur la table le gobelet au fond duquel restait encore une partie de la potion préparée par lui:
—Buvez ceci, dit-il, après nous causerons.
Christian, avec la docilité d'un enfant, vida le gobelet que le docteur lui présentait. Alors seulement il parut vaguement se souvenir:
—Mon père n'était-il pas là tout à l'heure?
—Oui. Il est redescendu auprès de ses invités.
—Ne lui ai-je pas adressé quelques paroles malsonnantes?
—Ne pensons pas à cela, dit le docteur avec autorité, il s'agit de choses plus importantes. Votre père sait la part qu'il faut faire à la déraison dans votre façon de vous conduire. Mais les étrangers ne sont pas tenus à une semblable indulgence. Or, en ce moment, mon ami, la maison est pleine des invités qui se sont rendus à la fête donnée en l'honneur de votre mariage. Depuis deux heures, on vous attend, on vous cherche. Et déjà les commentaires vont leur train. Il est donc indispensable que vous paraissiez sans retard. Vous mettre en état d'affronter les regards, voilà à quoi je me suis engagé vis-à-vis de votre père. C'est à cela seulement qu'il faut tendre, entendez-vous, Christian, afin que demain, dans tous les journaux, on ne raconte pas à mots couverts, ou même clairement, que pendant que votre fiancée vous attendait en compagnie de sa famille et de la vôtre, au milieu de tous les amis de votre père, vous étiez incapable de vous montrer, anéanti, paralysé par la débauche.