La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit était sombre encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps à autre d'apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points de la campagne, formaient une illumination pittoresque.
En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent dans un sentier encaissé et bordé d'un rideau d'ajoncs entremêlés de chênes séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il devait cette dénomination à des vestiges de monuments druidiques noircis par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de Penmarckh, et auxquels il conduisait.
Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets, négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir, un homme, traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son pen-bas à la main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois. En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant sans bruit et avec des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il prêta l'oreille d'abord, puis ensuite il avança lentement la tête. Il entendit les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux amoureux. Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots à la main, il courut parallèlement au sentier jusqu'à un endroit où celui-ci décrivait un coude pour s'enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait, il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le canon de sa carabine, il attendit:
Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils avançaient dans le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d'oeil féerique d'une splendide illumination.
—Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous; elle nous a sauvés de la tempête. Elle a calmé l'orage pour que nous puissions achever la route sans danger.
—La première fois que nous retournerons à Groix, il faudra faire présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine pour son autel, répondit la jeune fille.
—Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mariage.
—Ah! prenez donc garde! votre jument vient de butter!
—C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que nous atteignons le coude du sentier, et de l'autre côté, la chaussée est meilleure.
Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit où Keinec se tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec était prêt à faire feu.
Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et Jahoua ne songeait guère à lui faire hâter sa marche.
De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa sur ses yeux. Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux jeunes gens étaient passés, et c'était maintenant Yvonne qu'il allait frapper la première. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main tremblante releva son arme inutile.
—Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage.
Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fût si près d'eux, menaçante, presque inévitable.
Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit ravin, il se heurta contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En même temps il sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place, sans qu'il lui fût possible de faire un pas en avant.
—Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les tuer?
—Ian Carfor! s'écria Keinec.
—Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, et Yvonne n'est pas encore la femme de Jahoua!...
—Elle le sera dans sept jours!
—En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé! Crois-tu qu'il ne puisse en sept jours délier un mariage?
—Que dis-tu, Carfor?
—Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...
—A quelle heure?
—A minuit.
—Où cela?
—A la baie des Trépassés.
—J'y serai.
—Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes balles et ta poudre.
—Ensuite?
—J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu.
Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles aboutissait le chemin creux.
Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment où il disparut dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement perdu de vue, il désarma sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du chemin et il se laissa glisser le long du talus.
Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant à voix basse:
—Il faut que je la revoie encore!
En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population tout entière dansait joyeusement autour d'un immense brasier.
La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année, est une des solennités les plus remarquables et les plus religieusement célébrées de la Bretagne. La veille, on voit des troupes de petits garçons et de petites filles, la plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de moutons dont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds nus les routes et les chemins creux. Une assiette à la main, ils s'en vont quêter de porte en porte. Ce sont les pauvres qui, n'ayant pu économiser assez pour faire l'acquisition d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi acheter les quelques branches destinées à illuminer un feu en l'honneur demonsieur saint Jean.
Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Armorique, de l'orient au couchant, du sud au septentrion, sur la plage baignée par la mer, sur la montagne s'élevant vers le ciel, dans la vallée où serpente la rivière, il n'est pas à l'horizon un seul point qui demeure plongé dans les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la voûte céleste, les feux de saint Jean luttent de scintillement avec ces diamants que la main du Créateur a semés sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie, l'espérance éclatent en rumeur confuse.
Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l'expression du bonheur dans le retentissement du bruit, les enfants, disons-nous, sentant leurs petites voix frêles étouffées parmi les clameurs de leurs pères, ont imaginé un moyen aussi simple qu'ingénieux d'avoir une part active au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc aux deux parois opposées, puis ils passent le doigt sur cette chanterelle d'une nouvelle espèce, qui rend une vibration mixte tenant à la fois du tam-tam indien et de l'harmonica. Un pâtre du voisinage les accompagne avec son bigniou. C'est aux accords de cette musique étrange que jeunes gens et jeunes filles dansent autour du feu de saint Jean, surmonté toujours d'une belle couronne de fleurs d'ajoncs.
Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des psaumes. Une superstition touchante fait disposer des siéges autour du brasier; ces siéges vides sont offerts aux âmes des morts qui, invisibles, viennent prendre part à la fête annuelle. Il est de toute notoriété que lespennères(jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit, trouvent un époux dans le cours de l'année qui commence, surtout si elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant jeter une épingle de leurjustin(corset en étoffe) dans la fontaine du bois de l'église. De temps à autre on interrompt la danse pour laisser passer les troupeaux; car il est également avéré que les bêtes qui ont franchi le brasier sacré seront préservées de la maladie.
A minuit les feux s'éteignent, et chacun se précipite pour emporter un tison fumant que l'on place près du lit, entre un buis béni le dimanche des Rameaux, et un morceau du gâteau des Rois.
Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir des parcelles de la couronne roussie. Ces fleurs sont des talismans contre les maux du corps et les peines de l'âme. Les jeunes filles les portent suspendues sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme personne ne l'ignore, pour guérir instantanément les douleurs nerveuses.
Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté leurs demeures pour accourir sur la place principale du village, où s'élevait majestueusement une immense gerbe de flammes. L'entrée de Jahoua et d'Yvonne fut saluée par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis étaient en mer, et que la tempête avait été rude.
Au moment où la jument grise s'arrêta sur la place, un beau vieillard aux cheveux blancs et à la barbe également blanche, accourut appuyé sur son pen-bas.
—Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la sainte Vierge de Groix! s'écria-t-il en tendant ses bras vers Yvonne qui, plus légère qu'un oiseau, s'élança à terre et se jeta au cou du vieillard.
—Vous avez eu peur, mon père? demanda-t-elle d'une voix émue.
—Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne t'abandonnerait pas. Le lougre a-t-il eu des avaries?
—Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger....
—Lequel mon enfant?
—Celui d'aller sombrer dans la baie des Trépassés, père Yvon!... dit Jahoua en serrant la main du vieux Breton.
En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous les assistants se signèrent.
—Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit Yvon après un moment de silence et en embrassant de nouveau sa fille.
—Oh! je vous en réponds! Il courait sur les rochers de Penmarckh sans plus s'en soucier que s'ils n'existaient pas...
—Il a donc manoeuvré bien habilement?
—Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n'est pas lui qui a sauvéle Jean-Louis...
—Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-être?
—Non, mon père; c'est...
—Qui?
—Keinec.
—Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était donc à bord?
—Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s'est brisée contre les bordages au moment où elle accostait.
—Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon avec un soupir.
—Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court à la conversation, ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter monsieur saint Jean?
—Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard en mettant la main de sa fille dans celle du fermier. Allez à la danse, et chantez des noëls pour remercier Dieu.
Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le bras de son fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens et aux jeunes filles qui s'empressèrent de leur faire place dans la ronde.
Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors du cercle des siéges consacrés aux défunts. Près de lui se trouvait un personnage à la physionomie vénérable, à la chevelure argentée, et que sa longue soutane noire désignait à tous les regards comme un ministre du Seigneur. C'était le recteur de Fouesnan.
Les Bretons donnent ce titre derecteurau curé de leur paroisse, n'employant cette dernière dénomination qu'à l'égard du prêtre qui remplit les fonctions de vicaire.
Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les consciences du village, était le grand ami du père de la jolie Bretonne. Lui aussi s'était levé lors de l'arrivée des promis, et avait manifesté une joie franche et cordiale en les revoyant sains et saufs. Le mécontentement d'Yvon, en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé. Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il examina attentivement la figure de son ami. Elle était sombre et sévère.
—Yvon, dit-il en se penchant vers lui.
Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha du bout du doigt.
—Yvon, reprit-il.
—Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant comme si on l'arrachait à un songe pénible.
—Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes un chagrin, là au fond de ton coeur, et tu ne me permets pas de le partager.
—C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? chacun a ses peines ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur soit béni! je ne me plains pas...
—Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en moi?
—Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant la main du prêtre.
—Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!
—Tu le veux?
—Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant que les jeunes gens dansent et que les hommes et les femmes chantent les louanges du Seigneur, veux-tu que nous causions sans témoins? Voici ta fille de retour. Jahoua ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage. Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je devine bien, tes chagrins proviennent de l'union qui se prépare...
—Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste.
—Viens donc alors, Dieu nous éclairera.
Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la demeure d'Yvon, située précisément sur la place du village. Yvon offrit un siége à son ami, approcha une table de la fenêtre, posa sur cette table un pichet plein et deux gobelets en étain; puis éclairés par les reflets rougeâtres du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se disposèrent, l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée et attendue.
—Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour où je conduisis en terre sainte le corps de ma pauvre défunte? Tu avais béni la fosse et prié pour l'âme de la morte. Yvonne était bien jeune alors, et je demeurais veuf avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer; mes filets étaient en mauvais état; il y avait peu de pain à la maison. La mort de ma femme m'avait porté un tel coup que ma raison était ébranlée et mon courage affaibli...
«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme de Penmarckh qui se nommait Maugueron. C'était le père de Keinec. Son fils, de quatre ans plus âgé qu'Yvonne, était déjà fort et vigoureux. Un matin que je demeurais sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.
—Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la mer; tu n'as plus de barque et tu as une fille à nourrir. Mon canot de pêche est à flot; apporte tes filets; viens avec moi, nous partagerons l'argent que nous gagnerons.
—Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la maison? répondis-je. Tout le monde est aux champs et la petite a besoin de soin.
«—Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la gardera.
«J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous pêchâmes ensemble. Yvonne fut élevée par Keinec, qui l'adorait comme une soeur. Les enfants grandirent. Entre Maugueron et moi, il était convenu que, dès qu'ils seraient en âge, les jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j'avais mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me délier de ma parole, car je ne voulais pas la forcer.
«Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller secourir un brick en perdition sur les côtes, il fut brisé sur les rochers. Keinec avait quatorze ans. Le gars a toujours été d'un caractère sombre et résolu. Un an après qu'il était orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit à part un soir en rentrant de la pêche.
«—Père, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait depuis qu'il avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre, et je le suis aussi. Yvonne aime les beaux justins de fine laine et les croix d'or. Je veux la rendre heureuse. J'ai trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons courir le monde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendrai riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans la mienne et nous serons vos enfants.
«Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlable. Le jour où il partit, après avoir embrassé ma fille qui pleurait à grosses larmes, je l'accompagnai jusqu'à Audierne, où il devait s'embarquer.
«—Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine, car je l'aime comme s'il était mon fils, mon gars, reviens vite; mais rappelle-toi encore que ma parole n'engage pas Yvonne.
«—J'ai la sienne, me répondit-il. Et il partit.
«Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au bout de ce temps Marcof revint; mais il était seul. Il avait été faire la guerre là-bas, de l'autre côté de la mer, et il nous raconta que le pauvre Keinec était mort en combattant, dans un débarquement sur la terre ferme. Il le croyait, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement, avait été recueilli par des mains charitables, qu'il était guéri et qu'il attendait une occasion pour revenir en Bretagne. Cette occasion, il l'attendit cinq années. Deux fois il avait tenté de s'embarquer, deux fois, le navire, à bord duquel il était, avait fait naufrage.
«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous avait dit Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré, et tu sais combien tu as dit de messes pour lui.
—Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi tout ce que tu viens de dire.
—N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la fin. Écoute encore: Yvonne grandissait et devenait la plus belle fille du pays. Pendant quatre ans passés elle ne voulut écouter aucun demandeur. Enfin, bien persuadée que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière, à aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours les pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la Cornouaille. Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau garçon. Jamais je n'avais pu rêver un gars plus fortuné pour lui donner Yvonne. Quand il vint me parler et me dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma fille et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant s'était aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour Keinec n'était qu'une affection toute fraternelle.
«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer le bonheur d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: ils étaient heureux tous deux. Il y a deux mois seulement, Keinec revint au pays. Le pauvre gars apprit par d'autres qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me voir; il n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me dire que c'était lui qui avait sauvéle Jean-Louis. S'il a sauvé le lougre, vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien qu'Yvonne était à bord, et c'est qu'il aime toujours Yvonne!...
«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime Jahoua et mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur ce qui me fait souffrir et m'inquiète. J'ai peur que le pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il ne fasse un coup de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne peux pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que dois-je faire?»
Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait parler, lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre la lueur jetée par le feu qui brûlait sur la grande place et la petite fenêtre auprès de laquelle causaient les deux vieillards. Un homme, caché sous l'appui de cette fenêtre et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement. Le recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant le nouveau venu pour un ami, lui tendit vivement la main.
—C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, mon gars?
—Parce que au moment où j'allais entrer chez vous, j'ai aperçu Keinec qui rôdait au bout du village, et que je ne voulais pas le perdre de vue. Maintenant je vous dirai, Yvon, et à vous aussi, monsieur le recteur, que c'est dans la crainte que mon nom prononcé tout haut ne parvint à l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est le bon Dieu qui l'a voulu sans doute, car je venais vous parler à tous deux d'Yvonne et de Jahoua.
—Et Keinec? demanda Yvon.
—Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me suis montré....
—Qu'avez-vous à nous dire, Marcof? fit le recteur dès que le marin eut franchi le seuil de la porte.
—Des choses graves, très-graves. D'abord, j'ai peur que le pauvre Keinec ne soit fou!
—Comment cela?
—Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est pas trompé en redoutant un coup de désespoir.
—Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur avec anxiété.
—Peut-être bien; mais avant tout, il tuera Jahoua, c'est moi qui vous le dis!...
Marcof n'osa pas exprimer toute sa pensée devant le père de la jeune Bretonne, mais il ajouta à part lui:
—Et, bien sûr, il tuera Yvonne!...
Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet, au sommet d'une colline dominant le pays, s'élevait jadis un château seigneurial dont il ne reste aujourd'hui que des ruines pittoresques. A l'époque vers laquelle nous avons fait remonter nos lecteurs, c'est-à-dire au milieu de l'année 1791, ce château, planté fièrement sur le roc comme l'aire d'un aigle, dominait majestueusement les environs. Il appartenait à la famille des marquis de Loc-Ronan, dont il portait le nom et les armes. Les seigneurs de Loc-Ronan étaient de vieux gentilshommes bretons, compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu pour but de conserver ou de rétablir les droits féodaux, et qui, trop puissants pour ne pas être charitables, trop véritablement nobles pour ne pas être simples, trop Bretons pour ne pas être braves, étaient adorés dans le pays.
Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis plusieurs années. Jeune encore, âgé de quarante ans à peine, il avait quitté complètement Versailles et s'était retiré dans ses terres. Jadis grand chasseur, il avait déserté les bois. Une profonde mélancolie semblait l'accabler. Recherchant la solitude, évitant soigneusement le bruit des fêtes, n'allant nulle part et ne recevant personne, le marquis vivait entouré de quelques vieux serviteurs, dans le château où avaient vécu ses pères. Quelquefois, mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant sur un bidet du pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement leurs grands chapeaux, s'inclinaient humblement et saluaient leur seigneur d'un:
—Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis!
—Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! répondait invariablement le gentilhomme en ôtant lui-même son chapeau pour rendre le salut à son vassal, circonstance qui faisait qu'à dix lieues à la ronde, il n'y avait pas un paysan qui ne se fût détourné volontiers d'une lieue de sa route pour recevoir un si grand honneur.
Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses vasseaux, le marquis leur remettait leurs fermages et leur venait encore en aide. Rempli d'une piété bien entendue, il ne manquait pas un office et partageait son banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la main.
Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhomme, retiré dans une petite pièce située dans une des tourelles, était en train de consulter deux énormes manuscrits in-folio placés sur une table en vieux chêne admirablement travaillée. Cette petite pièce, formant bibliothèque, était le séjour favori du marquis. Éclairée par une seule fenêtre en ogive, de laquelle on découvrait les falaises d'abord, la pleine mer ensuite, elle était garnie de boiseries sculptées. D'épais rideaux et des portières en tapisseries masquaient la fenêtre et les portes.
Une cheminée armoriée, petite pour l'époque, mais sous le manteau de laquelle on pouvait néanmoins s'asseoir, faisait face à la porte d'entrée donnant sur l'escalier. Quatre corps de bibliothèques, ployant sous la charge des livres qui y étaient entassés, ornaient les boiseries. Près de la fenêtre se trouvait la petite table.
Le marquis était un homme de quarante ans environ. Sa taille élevée, noble et majestueuse, n'était nullement dépourvue de grâce. Son front haut, ombragé par une épaisse chevelure brune (depuis son retour en Bretagne le marquis ne portait plus la poudre), son front haut, indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux grands et sérieux décelaient une réelle profondeur de jugement. Ses extrémités étaient de bonne race; et sa main surtout, blanche et fine, eût fait envie à plus d'une grande dame.
L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan inspirait tout d'abord le respect et la confiance; mais l'expression de ce beau visage était si profondément soucieuse et mélancolique, qu'on se sentait malgré soi attristé en le contemplant.
Une heure et demie du matin venait de sonner. La tempête entièrement dissipée avait fait place à un calme profond, troublé seulement par le mugissement sourd et monotone des flots se brisant contre les rochers. La lune, débarrassée de son rempart de nuages, étincelait comme un disque d'argent au milieu de son cortége d'étoiles. Le vent, s'affaiblissant d'instants en instants, ne soufflait plus que par courtes rafales.
Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète immobilité d'une statue. La fenêtre ouverte laissait librement pénétrer les rayons blancs de la lune, qui venaient livrer un combat inoffensif aux faibles rayons d'une lampe placée sur la petite table. En entendant le marteau de la pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête.
—Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien!
Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il le porta à ses lèvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit aussitôt, et un homme de quarante à cinquante ans parut sur le seuil.
—Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penmarckh?
—Oui, monseigneur.
—Il t'a dit qu'il viendrait!
—Cette nuit même.
—Il tarde bien!
—Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh?
—Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue.
—Qu'importe?
—Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu abuses de tes forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn; tu le sais bien.
—Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe?
—Elle m'occupera toujours, mon vieil ami.
—Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn après un moment de silence, et en cherchant évidemment à détourner le cours des idées de son maître; ne voulez-vous pas prendre un peu de repos?
—Impossible! J'attends celui que tu as été chercher.
—Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est lui sans doute.
—Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder.
Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le replaça dans les rayons de la bibliothèque. A peine avait-il achevé, qu'un homme, enveloppé dans un caban de matelot en toile cirée, parut sur le seuil. Il salua le marquis avec aisance, entra, referma la petite porte, fit retomber la lourde portière, ôta vivement son caban qu'il jeta à terre, et, s'avançant vers le marquis, il lui prit la main et voulut la baiser. Le marquis retira vivement cette main, et attira le nouveau venu sur sa poitrine.
—Êtes-vous fou, Marcof? dit-il.
—Non, monseigneur, répondit le marin, car c'était lui qui venait d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas fou; mais il s'en faut de bien peu, car vos bontés pour moi me feront perdre la tête!
—N'êtes-vous pas mon ami?
—Oh! monseigneur!
—Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a mérité ce titre? Vous m'avez quatre fois sauvé la vie; vous avez reçu deux blessures en me couvrant de votre corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre d'Amérique. Vous m'avez donné la moitié de votre pain lorsque nous ne savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous n'avez jamais trahi un secret duquel dépend mon honneur, et dont le hasard vous a fait dépositaire. Que diable un homme peut-il faire de plus pour un autre homme? et, en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi seul qui dois être fier de votre affection!...
Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya une larme.
—Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez donc jamais de toutes ces choses passées qui n'en valent pas la peine, et qui peut-être vous compromettraient si elles étaient entendues.
—Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis. Donc, plus de gêne! Frère, embrasse-moi.
Marcof lança autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour plus de précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivement et à deux reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa en murmurant:
—Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir.
Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par la main, demeurèrent pendant quelques minutes immobiles en face l'un de l'autre. Leurs bouches étaient muettes, leurs regards seuls lançaient des éclairs joyeux.
Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensations tumultueuses qui agitaient son coeur. Il prit un siége, s'assit, et, après avoir encore passé une fois la main sur ses yeux:
—Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour Dieu! remets-toi; si quelqu'un de tes gens entrait, notre secret ne serait plus à nous seuls.
—Jocelyn veille, répondit le marquis.
—Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien savoir.
—Tu te défies de lui?
—Quand il s'agit d'un secret pareil au nôtre, je me défie de moi-même.
—Et pourquoi donc éterniser ce secret?
—Parce qu'il le faut.
—Frère!
—Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur les lèvres du marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont l'un est le serviteur de l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan et Marcof le Malouin!
—Encore!
—Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure!
—Soit donc!
—A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de choses sérieuses.
—Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence, et en faisant un effort visible pour traiter son interlocuteur avec une indifférence apparente; mon cher Marcof, vous avez été à Paris dernièrement.
—Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos ordres.
—Ce que l'on m'a écrit est-il vrai?
—Parfaitement vrai. Le roi n'a plus de sa puissance que le titre de roi, et, avant peu, il n'aura même plus ce titre.
—Quoi! le peuple de Paris oublierait à ce point ses devoirs?
—Le peuple ne sait pas ce qu'il fait. On le pousse, il va!
—Et la noblesse?
—Elle se sauve.
—Elle se sauve? répéta le gentilhomme stupéfait.
—Oui; mais elle appelle celaémigrer. Au demeurant, le mot seul est changé; mais il signifie bienfuite.
—Qu'espère-t-elle donc, cette noblesse insensée?
—Elle n'en sait rien. Fuir est à la mode; elle suit la mode.
—Et la bourgeoisie?
—La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse à la révolution; et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette révolution éclate, la bourgeoisie seule en profitera.
—Mon Dieu!... pauvre France! murmura le marquis.
Puis, relevant la tête, il ajouta avec fierté:
—Toute la noblesse ne fuit pas, au moins! La Bretagne est pleine de braves gentilshommes. Que devrons-nous faire?
—Ce qui a été convenu.
—La guerre?...
—Oui, la guerre! Que le roi revienne parmi nous, et nous saurons bien le défendre.
—Avez-vous été à Saint-Tady?
—Hier même j'étais à l'île de Groix, et j'en arrive.
—Vous avez rencontré le marquis de La Rouairie?
—Nous sommes restés deux heures ensemble.
—Que vous a-t-il dit?
—Il m'a montré deux lettres de Paris, trois de Londres, deux autres datées de Coblentz. De tous côtés on le pousse, on le presse, on le conjure d'agir sans retard.
—Et La Rouairie est prêt à agir?
—Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont être rassemblés. Les armes sont en suffisante quantité pour en donner à qui jurera d'être fidèle au roi et à l'honneur! Avant deux mois la conspiration éclatera, si toutefois l'on doit donner ce nom à la noble cause qui nous ralliera tous.
—Allez-vous donc vous joindre à eux?
—Provisoirement, oui; plus tard, je servirai le roi à bord de mon lougre quand la guerre maritime sera possible.
—Quand devez-vous rejoindre La Rouairie?
—Dans quinze ou vingt jours seulement.
Le marquis, en proie à de sombres réflexions, parcourut vivement la petite pièce: puis, s'arrêtant enfin brusquement devant Marcof, et lui prenant la main:
—Frère, lui dit-il à voix basse, la guerre va bientôt éclater dans le pays. Qui sait si nous pourrons encore une fois causer ensemble comme nous sommes libres de le faire aujourd'hui. Écoute-moi donc: Si je suis tué par une balle sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon lit de ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu vois ce casier de la seconde bibliothèque?
—Oui, répondit Marcof, je le vois.
—En dérangeant les livres, on découvre la boiserie.
—Ensuite?
—A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de bois sculpté en forme de gland de chêne. Ce bouton est mobile. En le pressant, il fait jouer un ressort qui démasque une porte secrète donnant dans une armoire de fer. Moi mort, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais des papiers. Il te faudrait, tu m'entends bien, il te faudrait les lire avec une profonde et religieuse attention.
—Je te le promets!
—C'est tout ce que j'avais à te dire; et, maintenant que j'ai ta promesse, je suis tranquille.
—Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof à voix haute.
—Quand vous reverrai-je?
—Dans douze jours; le temps d'aller à Paimboeuf et d'en revenir.
—Avez-vous besoin d'argent?
—J'ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon lougre.
En ce moment, la cloche du château retentit de nouveau et avec force.
—Qui diable peut venir à pareille heure? s'écria Marcof.
—Des voyageurs égarés peut-être, qui demandent l'hospitalité.
—Pardieu! nous allons le savoir. J'entends Jocelyn qui monte.
En effet, le vieux serviteur, après avoir discrètement gratté à la porte, pénétra dans la petite pièce. Marcof tenait respectueusement son chapeau à la main et il avait repris son caban.
—Qu'est-ce donc, Jocelyn? demanda le marquis.
—Monseigneur, répondit Jocelyn dont la physionomie décelait un mécontentement manifeste, ce sont deux voyageurs qui demandent à vous parler sur l'heure.
—Vous ont-ils dit leur nom?
—Ils m'ont remis cette lettre.
Le marquis prit la lettre que lui présentait Jocelyn et l'ouvrit. A peine en eut-il parcouru quelques lignes qu'il devint très-pâle.
—C'est bien, fit-il en s'adressant à Jocelyn. Faites entrer ces étrangers dans la salle basse; je vais descendre.
Jocelyn n'avait pas franchi le seuil de la porte que, se retournant vivement vers Marcof, le marquis ajouta:
—Il ne faut pas sortir par la grille.
—Pourquoi?
—Ne m'interroge pas! Tu sauras tout plus tard. Passe par l'escalier secret qui aboutit à ma chambre. Tiens, voici la clef de la petite porte qui donne sur les falaises... Pars vite!
—Qu'as-tu donc? demanda Marcof en remarquant la subite altération des traits du marquis.
—Va! je n'ai pas le temps de t'expliquer. Seulement souviens-toi de l'armoire secrète, et n'oublie pas ta parole.
Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s'élança vivement au dehors. Marcof, demeuré seul, resta quelques moments pensif, puis il sortit à son tour; il traversa un corridor, et, en homme qui connaissait bien les aîtres du château, il ouvrit une porte donnant sur une vaste chambre éclairée par les rayons de la lune. En traversant cette pièce, le marin s'arrêta devant un magnifique portrait de vieillard. Il inclina la tête, il murmura tout bas quelques paroles, une prière peut-être; puis s'approchant du cadre, il déposa un respectueux baiser sur l'écusson placé dans l'angle gauche du tableau. Cela fait, il ouvrit une autre porte, et il descendit les marches d'un petit escalier pratiqué dans l'épaisseur de la muraille.
Les deux étrangers que Jocelyn avait introduits dans la salle basse du château, d'après les ordres de son maître, y entraient à peine lorsque le marquis de Loc-Ronan se présenta à eux. Ils échangèrent tous trois un salut cérémonieux.
—Monsieur le marquis, dit l'un des deux personnages, nous devons faire un appel à votre indulgence; nous eussions dû arriver à une heure plus convenable, et nous l'eussions fait (ayant pris nos mesures en conséquence), si la tempête qui nous a assaillis dans la montagne n'était venue mettre une entrave à notre marche.
—Je joins mes excuses à celles du chevalier de Tessy, dit le second des deux étrangers en s'avançant à son tour.
—Je les reçois, comte de Fougueray, répondit le marquis avec une extrême hauteur.
Après cet échange de paroles, les trois hommes demeurèrent quelques moments silencieux. Le marquis froissait dans sa main droite avec une colère sourde la lettre que lui avait remise Jocelyn, et qui avait précédé l'introduction des deux gentilshommes. Enfin, se calmant peu à peu, il reprit:
—Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une centaine de lieues pour venir me trouver, sans un autre motif que celui d'en appeler à mon indulgence pour votre arrivée inattendue. Nous avons à causer ensemble; vous plaît-il que cela soit immédiatement?
—Nous craindrions d'être indiscrets et de vous fatiguer, répondit le chevalier de Tessy.
—Aucunement, messieurs. A cette heure avancée, nous n'en serons que moins troublés, et c'est, je crois, ce qu'il faut avant tout pour la conversation que nous allons avoir?
—Cette salle me paraît fort convenable, monsieur, dit le comte de Fougueray en regardant autour de lui. Seulement, notre souper ayant été des plus mauvais, je vous serais infiniment obligé de nous faire servir quoi que ce soit...
—Dites plutôt, interrompit brusquement le marquis, que vous connaissez la vieille coutume bretonne qui veut qu'un homme soit sacré pour celui sous le toit duquel il a brisé un pain.
—Quand cela serait?
—Vous osez en convenir?
—Eh! pourquoi diable me gênerais-je? Ne sommes-nous pas de vieilles connaissances? Vous savez bien, marquis, qu'entre nous il n'y a pas de secret!...
Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de Loc-Ronan se mordit les lèvres avec une telle violence que quelques gouttelettes de sang jaillirent sous sa dent convulsive. Il agita une sonnette. Jocelyn parut.
—Servez à ces messieurs ce que vous trouverez de meilleur à l'office, dit-il.
Le domestique s'inclina et sortit. Cinq minutes après il rentra.
—Eh bien? lui demanda son maître.
—Monseigneur, je n'ai rien trouvé à l'office; mais, en revanche, il y avait cette paire de pistolets tout chargés sur la table de votre chambre, et je vous les apporte.
—Est-ce un guet-apens? s'écria le chevalier en portant la main à la garde de son épée.
—Ce serait tout au plus un duel, répondit tranquillement le marquis, car vous voyez que votre digne compagnon a pris ses précautions...
Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main. Jocelyn s'avança près de son maître en levant son pen-bas. Mais le marquis, posant froidement ses pistolets sur un meuble voisin, ordonna au serviteur de sortir. Jocelyn hésita, mais il obéit.
—Nous nous passerons donc de souper? demanda le comte en remettant ses armes à sa ceinture.
—Finissons, messieurs! s'écria le marquis; si nous continuions longtemps sur ce ton, je sens que la colère me dominerait bien vite. Vous êtes venu ici pour me proposer un marché. Ce marché est infâme, je le sais d'avance; mais n'importe! détaillez-le. J'écoute.
—Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui un siége et s'y installant sans façon, vous avez une façon d'exprimer votre pensée qui ne nous semblerait nullement parlementaire (comme le dit si bien Mirabeau du haut de la tribune de l'Assemblée nationale), si nous vous connaissions moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles que ce qu'il faut y voir, c'est-à-dire que vous êtes prêt à nous donner toute votre attention.
Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que le marquis, se laissant tomber dans un vaste fauteuil, passait une main sur son front, où perlait une sueur abondante.
—Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer l'entretien?
—Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille, et vous avez, comme l'on dit, la langue fort bien pendue. J'imiterai M. de Loc-Ronan; je vous écouterai.
—Avec votre permission, monsieur le marquis, je commence. Laissez-moi cependant vous dire que, pour établir correctement l'affaire que nous allons avoir l'honneur de débattre avec vous, il est de toute utilité de bien poser tout de suite les jalons de départ. Puis il n'est peut-être pas moins essentiel que vous sachiez jusqu'à quel point nous sommes instruits, le comte de Fougueray et moi...
Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta:
—Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous prier de remonter avec moi jusqu'à l'époque où, après avoir perdu votre père et recueilli son immense héritage, vous vous décidâtes à venir présenter vos hommages à Sa Majesté Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux ans alors, et vous étiez véritablement fort beau.
—Monsieur le marquis n'a jamais cessé de l'être! interrompit le comte.
—Sans doute, reprit l'orateur: mais, en outre, à cette époque, le marquis possédait le charme entraînant de la première jeunesse. Croyez bien que je n'ai nullement l'intention de détailler ici vos nombreux succès, mon cher hôte; je les mentionne seulement en masse, afin de vous rendre la justice qui vous est due...
—Au fait! dit le marquis d'une voix impatiente.
—J'y arrive. A cette époque donc, après avoir fait tourner bien des têtes féminines, il arriva que la vôtre devint elle-même le point de mire des traits du petit dieu malin. Le 15 août 1776, jour d'une grande fête, celle du roi, pardieu! à l'occasion de je ne sais quel tumulte et quelle perturbation causée par la foule en démence, vous eûtes le bonheur de sauver et d'emporter dans vos bras une jeune fille, belle comme la déesse Vénus elle-même. En échange de la vie que vous lui aviez conservée, elle vous ravit votre coeur et vous donna le sien...
—Dorat n'aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau le comte.
Le marquis demeurait toujours impassible. Évidemment il avait pris le parti d'écouter jusqu'au bout ses deux interlocuteurs et de ne leur point mesurer le temps.
—Cette jeune fille, dont la beauté avait fait sur vous une si vive impression, appartenait à une famille honorable de vieux gentilshommes de Basse-Normandie, dont M. le comte de Fougueray et moi avons l'honneur d'être les uniques représentants mâles. Il s'agit donc de notre soeur qui, vous le savez aussi bien que nous, se nomme Marie-Augustine. Il est inutile, je le pense, de vous rappeler que vous vous fîtes présenter dans la famille, que vous demandâtes la main de Marie-Augustine, et qu'enfin, d'heureux fiancé devenant heureux époux, vous conduisîtes cette chère enfant aux pieds des autels, où vous lui jurâtes fidélité et protection... Cela nous conduit tout droit à la fin de l'année 1777.
«Vous êtes d'une humeur un peu jalouse, mon cher marquis; les adorateurs qui papillonnaient autour de votre femme vous donnèrent quelques soucis... En véritable femme jolie et coquette qu'elle était, Marie-Augustine se prit à vous rire au nez lorsque vous lui proposâtes de quitter Versailles. Malheureusement la pauvre enfant ne savait pas encore ce que c'était qu'une cervelle bretonne. Elle ne tarda guère à l'apprendre.—Sans plus de cérémonies, vous fîtes enlever la marquise, et huit jours après votre départ clandestin, vous étiez installés tous deux dans ce vieux château de vos ancêtres. Marie-Augustine pleura, pria, supplia. Vous l'aimiez et vous étiez jaloux; double raison pour demeurer inébranlable dans votre résolution de vivre isolé avec elle dans cette farouche solitude.
Vous n'aviez oublié qu'une chose, mon cher marquis, c'était l'histoire de notre grand'mère Ève et celle du fruit défendu... Marie-Augustine se voyant en prison, ne rêva plus qu'évasion et liberté. Tous les moyens lui semblèrent bons, et elle n'hésita pas même à se compromettre pour voir tomber les barreaux et les grilles. Comment s'y prit-elle? Par ma foi, je l'ignore. Toujours est-il qu'elle trouva moyen d'entretenir une correspondance active avec un beau gentilhomme de Quimper, qui jadis avait été votre compagnon de plaisirs...
—Comment elle s'y prit? s'écria le marquis en se levant brusquement. Je vais vous l'expliquer!... A prix d'or, cette misérable femme, indigne du nom que je lui avais donné, séduisit le valet et parvint à se ménager plusieurs entrevues avec son amant, car vous oubliez de le dire, messieurs, votre soeur était devenue la maîtresse du baron d'Audierne!
—Vous l'avez dit depuis, mais nous ne l'avons jamais cru! répondit le comte de Fougueray.
—En voulez-vous les preuves? J'ai les lettres ici.
—Inutile, continua le chevalier. Que notre soeur soit coupable ou non, là n'est pas la question. Permettez-moi d'achever. Donc les deux... comment dirais-je? les deux amants, puisque vous le voulez absolument, ayant pris d'avance toutes leurs mesures, attendaient une nuit favorable pour accomplir leur projet. Ils ne savaient pas, qu'instruit de tout, vous les faisiez épier, et que vous attendiez le moment d'agir... Aussi, la nuit où la fuite devait avoir lieu, vous trouvèrent-ils sur leur passage. Le baron tira son épée; Marie-Augustine s'évanouit. Ils ne vous connaissaient pas encore!... Vous emportâtes votre femme dans vos bras en priant le baron de vous suivre. Le gentilhomme, sommé par vous au nom de son honneur, obéit.
Ah! pardon, fit le chevalier en s'interrompant, j'oubliais, pour la clarté de ce qui va suivre, de mentionner ici que votre mariage avait eu lieu sur les terres mêmes de mon frère, et que les témoins d'usage assistaient seuls à la cérémonie...
—C'était le comte de Fougueray qui l'avait voulu ainsi, répondit le marquis.
—Je m'empresse de le reconnaître, ajouta le comte en s'inclinant. Continuez, chevalier.
—C'est moi seul qui continuerai! s'écria le marquis. Écoutez-moi tous deux à votre tour. Lorsque je tins entre mes mains la misérable qui avait déshonoré mon nom, et son indigne complice, ma première pensée fut de les tuer tous les deux. Cependant j'hésitai!... Mon mépris pour cette femme était tellement profond, que ma main dédaigna de verser son sang!... D'ailleurs, j'avais mieux à faire!
—Oui, c'était fort ingénieux ce que vous avez trouvé, fit observer le comte en chiffonnant coquettement la dentelle de son jabot.