Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé dans le couvent de Plogastel, nous allons le prier de quitter le cloître souterrain et de retourner avec nous dans cette partie de l'abbaye où nous l'avons conduit déjà.
Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où le comte de Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se livrant à de sinistres pronostics à l'endroit de la jeune malade.
Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple d'Esculape, le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda aux préliminaires de l'opération. Il releva la manche de la jeune fille, mit à nu son bras blanc et arrondi, et, gonflant la veine par la pression du pouce, il la piqua de l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en abondance.
Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que le chevalier lui baignait les tempes avec de l'eau fraîche. Mais qu'il y avait loin de la contenance froide et presque indifférente de ces trois personnages aux soins affectueux que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, agissant plutôt comme opérateur que comme médecin. Hermosa se préoccupait d'empêcher les gouttelettes de sang de tacher sa robe. Le chevalier insouciant de l'état alarmant de la jeune fille, promenait ses regards animés sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette dans lequel se trouvait la malade.
—Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au comte.
—Je n'en sais rien, répondit celui-ci.
Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il l'arrêta et banda le bras de la jeune fille.
—Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire ici. Laissons la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune et vigoureux; il y a peut-être de la ressource.
—Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais Jasmin.
—Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux
—Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier. Nous allons avoir une succession d'ennuis à la place des jours de plaisirs que j'espérais.
—Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu? il faut prendre son mal en patience. Si la petite doit mourir ici, mieux vaut que ce soit aujourd'hui que demain; nous en serons débarrassés plus tôt.
—C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément.
—Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; tes galanteries sont donc en pure perte. Laisse-la reposer quelques heures, et peut-être qu'à son réveil tu pourras causer avec elle; en attendant, quittons cette chambre.
—Nous pouvons la laisser seule?...
—Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds; y songeât-elle, que les grilles et les verrous s'opposeraient à son dessein. Partons! c'est, je le répète, ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment. Il ne faut pas nous dissimuler, Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans lequel se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je pense que ma saignée et le repos ramèneront le calme et la raison. Néanmoins, si à son réveil elle voyait quelque chose qui l'effrayât, le délire pourrait revenir plus violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons.
—Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... je reviendrai dans deux heures!
Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite et ses violences avaient amenée aux portes du tombeau, Raphaël descendit l'escalier de l'abbaye et se rendit aux écuries pour s'assurer que ses chevaux étaient convenablement soignés.
—Bien décidément, se dit-il tout en passant la main sur la croupe arrondie et luisante de son cheval favori, bien décidément, cette petite est charmante, et je serais fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je remonterai tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières scènes de larmes et de cris, car elle sera trop faible pour me répondre.
Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution, se promena dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient du regard à travers l'étroite fenêtre.
—Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers Hermosa et en donnant à ses paroles un accent d'ironie amère, pauvre chevalier! sa douleur me fait mal!
—Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur! répondit Hermosa à voix basse.
—J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la tête.
—Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le seul amour que connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer ici, et s'il a enlevé cette enfant, c'est pour lui servir de passe-temps.
—On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?
—Je le hais!
—Très-bien!
—Pourquoi ce très-bien?
—Je m'entends, fit le comte avec un sourire.
—Et moi je ne t'entends pas.
—Quoi! il te faut des explications?
—Sans doute.
—Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant la porte de la cellule où se trouvait Yvonne et en entraînant sa compagne vers son appartement, combien avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan?
—Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en traites qu'en bijoux et en pierreries.
—Ce qui fait, après le partage?...
—Soixante-quinze mille livres chacun.
—C'est peu, n'est-ce pas?
—Fort peu.
—Surtout après ce que nous avions rêvé!
—Hélas!
—Cependant, si nous avions les cinquante mille écus à nous seuls, ce serait une fiche de consolation?
—Oui, mais nous ne les avons pas.
—Si nous héritions de Raphaël?
—Il est plus jeune que toi.
—Bah! la vie est semée de dangereux hasards.
—Cite-m'en un?
—Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et si Raphaël était atteint subitement d'une indisposition.
—Eh bien?...
—Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent la mort dans les vingt-quatre heures!
—Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Diégo? dit Hermosa en regardant fixement son interlocuteur.
—Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais bien que je n'aime que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. Si Raphaël venait à trépasser, Henrique hériterait de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui assureraient un commencement de dot.
—Tu me prends par l'amour maternel, Diégo.
—Enfin, es-tu de mon avis?
—Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se porte bien.
—Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de l'avouer.
—A quoi bon alors toutes ces suppositions?
—A quoi bon, dis-tu?
—Oui.
—Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. Et Diégo tira de sa poitrine une petite fiole en cristal, hermétiquement bouchée, contenant une liqueur incolore.
—Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.
—Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au vin, il n'en change le goût ni n'en altère la couleur.
—Et quel effet produit-il?
—Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.
—Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas, dit Hermosa en baissant encore la voix. Ce que contient cette fiole est un poison violent?
—Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante, permets-moi de le dire. Il ne s'agit nullement de poison. L'effet de ces douleurs d'entrailles cause un malaise général d'abord, puis détermine ensuite un épanchement au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à cette liqueur meurt, non pas empoisonné, mais par la suite d'une attaque d'apoplexie foudroyante. Voilà tout.
—Et tu nommes ce que contient ce flacon?
—De l'extrait «d'aqua-tofana!»
—Le poison perdu des Borgia?
—Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu en Italie.
—Cavaccioli, n'est-ce pas?
—En personne!
Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit quelques tours dans la chambre, ouvrit une tabatière d'or, y plongea l'index et le pouce, en écarquillant gracieusement les autres doigts de la main, et après avoir dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui eurent l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un magnifique solitaire qui brillait à son petit doigt. Puis, revenant près d'Hermosa:
—C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as l'habitude de nous verser le syracuse à la fin de chaque repas. Je te laisse ce flacon. Par le temps qui court cette composition peut devenir de la plus grande utilité. On ne sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice d'en faire l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai le coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!
Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table près de laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant une tarentelle. Arrivé près de la porte il se retourna. Hermosa avait la main appuyée sur la table, et le flacon avait disparu. Le comte sourit.
—Cette Hermosa est véritablement une créature des plus intelligentes, murmura-t-il en traversant le corridor pour gagner l'escalier du couvent. Il n'est vraisemblablement pas impossible que je consente un jour à lui donner mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est au mieux. Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante, et j'ai toujours jugé fort sage cette sorte de parabole diplomatique qui traite de la façon de faire tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est pas encore de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver jamais à ce degré de supériorité.
Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.
—Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un souper des plus délicats. Je me sens en disposition de fêter tes connaissances dans l'art culinaire!
Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte hâta le pas pour rejoindre son ami le chevalier, dont il passa le bras sous le sien avec une familiarité charmante. Puis tous deux continuèrent leur promenade. Pendant ce temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons de syracuse.
Une heure environ s'était écoulée depuis qu'Yvonne se trouvait seule dans la cellule où on l'avait transportée. Un profond silence régnait dans la petite pièce. Tout à coup la jeune fille fit un mouvement et entr'ouvrit les yeux.
Son front devint moins rouge, sa respiration moins pressée, son oeil moins hagard. Évidemment la saignée avait produit un mieux sensible. Yvonne se dressa péniblement sur son séant et regarda avec attention autour d'elle.
D'abord son gracieux visage n'exprima que l'étonnement. Elle ne se souvenait plus. Mais bientôt la mémoire lui revint.
Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise, plus terrible que les deux premières peut-être, faillit s'emparer d'elle. Elle demeura quelques minutes les yeux fixes, les doigts crispés. Elle étouffait.
Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux yeux et la soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à peu et la faiblesse causée par la saignée arrêta la crise. Après avoir pleuré, elle se laissa glisser silencieusement à bas de son lit et s'achemina vers la fenêtre.
—Mon Dieu! où suis-je? se demandait-elle avec angoisse.
En parcourant des yeux l'étroite cellule, ses regards rencontrèrent un crucifix appendu à la muraille. Yvonne se traîna jusqu'au pied du signe rédempteur, s'agenouilla, et pria avec ferveur. Puis, se relevant péniblement, elle étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour le baiser.
C'était un magnifique Christ, largement fouillé dans un morceau d'ivoire, et encadré sur un fond de velours noir. Yvonne le contempla longuement, et, par un mouvement machinal, elle le retourna. Sur le dos du cadre étaient tracées quelques lignes à l'encre rouge. Yvonne les lut d'abord avec une sorte d'indifférence, puis elle les relut attentivement, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres, tandis que ses yeux lancèrent un rayon d'espérance.
Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré.
«Le vingt-cinquième jour d'août mil sept cent soixante-dix-huit, voulant témoigner à ma fille en Jésus-Christ, tout l'amour évangélique que ses vertus m'inspirent, moi, Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et humble serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté de Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté Pie VI, à Marie-Ursule de Mortemart, abbesse du couvent de Plogastel.»
—Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exaucé ma prière! dit Yvonne en baisant encore le crucifix. Le couvent de Plogastel! C'est donc là où je me trouve?
«Le couvent de Plogastel! répétait-elle. Comment n'ai-je pas reconnu cette cellule de la bonne abbesse, moi, qui, tout enfant, y suis venue si souvent? Mais comment se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans ce saint-lieu?... Ah! je me rappelle! Dernièrement on racontait chez mon père que les pauvres nonnes en avaient été chassées. L'abbaye est déserte et les misérables en ont fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces hommes que je ne connais pas! que me veulent-ils donc?
En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. Elle se hâta de remettre le crucifix à sa place et de regagner son lit. Il était temps, car la porte tourna doucement sur ses gonds et le chevalier de Tessy pénétra dans la cellule.
En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement nerveux. Raphaël s'avança avec précaution. Arrivé près du lit, il se pencha vers la jeune fille, qu'il croyait endormie, et approcha ses lèvres de ce front si pur. Yvonne se recula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable à celui que l'on éprouve au contact d'une bête venimeuse.
—Ah! ah! chère petite, dit le chevalier, il paraît que cela va mieux et que vous me reconnaissez?
Yvonne ne répondit pas.
—Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la plus douce, je vous en conjure, dites-moi si vous voulez m'entendre et si vous vous sentez en état de comprendre mes paroles. De grâce! répondez-moi! Il y va de votre bonheur.
—Que me voulez-vous? répondit Yvonne d'une voix faible et en faisant un visible effort pour surmonter la répugnance qu'elle ressentait en présence de son interlocuteur.
—Je veux que vous m'accordiez quelques minutes d'attention.
—Qu'avez-vous à me dire?
—Vous allez le savoir.
Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s'assit familièrement au chevet de la malade. Yvonne s'éloigna le plus possible en se rapprochant de la muraille. Raphaël remarqua ce mouvement.
—Ne craignez rien, dit-il.
—Oh! je ne vous crains pas! répondit fièrement la Bretonne.
—Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez pas, avant tout, que vous êtes en ma puissance!
—Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi? s'écria Yvonne avec colère et indignation, car le ton menaçant avec lequel Raphaël avait prononcé la phrase précédente avait ranimé les forces de la malade. De quel droit m'avez-vous enlevée à mon père? Savez-vous bien que pour abuser de votre force envers une femme, il faut que vous soyez le dernier des lâches! Et vous osez me menacer, me rappeler que je suis en votre puissance!
Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les reproches d'Yvonne, et il avait fait une ample provision de patience, présumons-nous, car loin de répondre à la jeune fille indignée qui l'accablait de sa colère et de son mépris, il s'enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel il était assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit à tourner tranquillement ses pouces.
En présence de cette contenance froide qui indiquait de la part de cet homme une résolution fermement arrêtée, Yvonne sentit son courage prêt à défaillir de nouveau. Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans espoir d'échapper aux mains qui la retenaient prisonnière. Cependant son énergie bretonne surmonta la terreur qui s'était emparée d'elle. S'enveloppant dans les draps qui la couvraient, et se drapant pour se dresser, elle prit une pose si sublimement digne, que le chevalier laissa échapper une exclamation admirative.
—Corbleu! s'écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas digne de délacer les cordons de votre justin, ma belle Bretonne!
—Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si vous n'êtes pas le plus misérable et le plus dégradé des hommes, vous allez sortir de cette chambre et me laisser libre de quitter cet endroit où vous me retenez par la force!
—Peste! chère enfant! répondit Raphaël, comme vous y allez! Croyez-vous donc que j'ai fait la nuit dernière douze lieues à franc étrier et vidé ma bourse pour me priver aussi vite de votre charmante présence? Non pas! de par Dieu! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de force, bien qu'à vrai dire je préférerais vous garder près de moi sans avoir recours à la violence.
—Mais, encore une fois, s'écria la pauvre enfant, de quel droit agissez-vous ainsi que vous le faites? Où suis-je donc ici? Qui êtes-vous? Vous me retenez par la force, vous l'avouez! Vous violentez une femme et vous osez encore l'insulter! Au costume que vous portez, monsieur, je vous eusse pris pour un gentilhomme. N'êtes-vous donc qu'un bandit et avez-vous volé l'habit qui vous couvre!
—Là! ma toute belle! répondit le chevalier en souriant et en s'efforçant de prendre une main qu'Yvonne retira vivement; là, ne vous emportez pas! Si mes paroles vous ont offensée, je ne fais nulle difficulté de les rétracter, et cela à l'instant même.
—Répondez! dit Yvonne avec violence, répondez, monsieur!... De quel droit avez-vous attenté à ma liberté? je ne vous connais pas; je ne vous ai jamais vu! Qui êtes-vous et que me voulez-vous?
—Quel déluge de questions! Ma chère enfant, je veux bien vous répondre; mais, s'il vous plait, procédons par ordre! Vous me demandez de quel droit je vous ai enlevée.
—Oui!
—Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devinez-vous pas?
—Parlez, monsieur, parlez vite!
—Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous voulez sans doute me contester maintenant, ce sont, vos beaux yeux qui me l'ont donné jadis!
—Vous osez dire cela! s'écria Yvonne, stupéfaite de l'aplomb de son interlocuteur.
—Sans doute.
—Vous mentez!
—Non pas! je vous jure...
—Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne voyez-vous pas que vous me torturez?
—Calmez-vous, de grâce!
—Répondez-moi!
—Eh bien! je vous ai dit la vérité!
—Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne vous ai vu qu'au moment où vous avez accompli votre infâme dessein.
Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforçait d'arrêter les sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordait ses mains dans des crispations nerveuses. Semblable à la tourterelle se débattant sous les serres du gerfaut, elle s'efforçait de lutter contre cet homme, dont l'oeil fixé sur elle dégageait une sorte de fluide magnétique.
—Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le chevalier, et de vous rappeler ce certain jour où vous reveniez de Penmarckh avec votre père et un gros rustre que l'on m'a dit depuis être votre fiancé? Vous avez rencontré sur la route des falaises deux cavaliers qui vous ont arrêtés tous trois pour se renseigner sur leur chemin.
—En effet, je me le rappelle.
—L'un d'eux vous promit même d'assister à votre prochain mariage et de vous porter un cadeau de noce.
—Oui.
—Eh bien! vous ne me reconnaissez pas?
—Ainsi, ce cavalier?
—C'était moi, chère Yvonne.
—Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune fille dont la tête commençait de nouveau à s'embarrasser.
—Pendant cette courte conférence, continua le chevalier, vous avez peut-être remarqué que je n'eus de regards que pour vous, que pour contempler et admirer cette beauté radieuse qui m'enivrait.
—Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement, bien qu'elle ne devinât pas encore dans son innocence virginale où en voulait venir son interlocuteur.
—Ne vous effarouchez pas pour un compliment que bien d'autres avant moi vous ont adressé sans doute. Écoutez-moi encore, et sachez que cette beauté dont je vous parle a allumé dans mon coeur une passion subite. Oui, à partir du moment où je vous ai rencontrée, un amour violent s'est emparé de moi. Si les sentiments que je viens de vous peindre vous déplaisent, ne vous en prenez qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de votre personne! Ne vous en prenez qu'à ces yeux si beaux, qu'à ce front si pur, qu'à cette perfection de l'ensemble capable de rendre jalouses toutes les vierges de Raphaël et toutes les courtisanes du Titien. Et c'est là ce qui me fait vous ce droit dont nous parlons, que ce droit que vous me reprochez si amèrement d'avoir pris, c'est vous-même qui me l'avez donné en faisant éclore en moi ce sentiment invincible que je ne puis vous exprimer.
—Je ne vous comprends pas! répondit Yvonne atterrée par cette révélation.
—Vous ne me comprenez pas?
—Non.
—Vous ne devinez pas que je vous aime?
—Vous m'aimez! s'écria la jeune fille qui, bien que s'attendant à cet aveu, ne put retenir un mouvement de terreur folle.
—Oui, je vous aime!
—Vous m'aimez! répéta Yvonne. Oh! seigneur mon Dieu! ayez pitié de moi!
—Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier en se levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et nobles dames ont été fort heureuses d'entendre de semblables paroles sortir de mes lèvres. Corbleu! que l'on est farouche en Bretagne! Allons, chère petite! tranquillisez-vous! nous vous humaniserons!
—Sortez! laissez-moi! s'écria la pauvre enfant avec désespoir et colère. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous hais et je vous méprise!
—C'est de toute rigueur ce que vous dites là. Une jeune fille parle toujours ainsi la première fois, puis elle change de manière de voir, et vous en changerez aussi.
—Jamais!
—C'est ce que nous verrons.
Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait Yvonne, voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne poussa un cri d'horreur, mais elle ne put éviter l'étreinte du chevalier qui couvrait ses épaules de baisers ardents. Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa violemment le misérable.
—Au secours! à moi! cria-t-elle avec désespoir.
Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande qui enveloppait son bras blessé s'était dérangée. La veine se rouvrit et le sang coula à flots. Yvonne, épuisée, retomba presque sans connaissance. En la voyant ainsi à sa merci, Raphaël s'avança vivement.
Yvonne était d'une pâleur effrayante et incapable de faire un seul mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël s'arrêta. La vue du sang qui teignait les draps parut faire impression sur lui. Il prit le bras de la jeune fille, rétablit la bande de toile qui empêcha la veine de se rouvrir, et s'occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il marcha silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps de se remettre.
Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front, tour à tour sombre et joyeux, exprimait le combat de ses passions tumultueuses. Enfin, il sembla s'arrêter à une résolution. Il revint vers la jeune fille.
—Écoutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez mes paroles, vous refusez de vous laisser aimer; c'est là un jeu auquel je suis trop habitué pour m'y laisser prendre. Vous ne pouvez regretter le paysan grossier auquel vous êtes fiancée, et qui est indigne de vous. Moi, je vous aime, et vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à moi. Inutile, par conséquent, de continuer une comédie ridicule. Je n'y croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous dire. Je suis riche. Laissez-vous aimer, consentez à vivre quelque temps auprès de moi, et vous aurez à jamais la fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous serez libre. Alors, vous pourrez retourner auprès de votre père et devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel vous êtes fiancée. Mais si, comme je l'espère, vous sentez tout le prix de mon amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là, vous commanderez ici en souveraine, et chacun vous obéira, tant, bien entendu, que vous ne voudrez pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la noble dame qui vous a déjà prodigué ses soins. Vous quitterez ces vêtements grossiers, pour la soie, le velours et les riches joyaux. Puis, une fois à Paris, ce seront des fêtes, des bals, des plaisirs de toutes les heures. Vous jetterez à pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire vos caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous me trouverez prodigue. Voilà l'existence que vous mènerez et à laquelle il n'est pas trop cruel de vous soumettre. Maintenant que vous êtes éclairée sur votre situation présente, je ne vous fatiguerai pas par un long verbiage. Réfléchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce soir même. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premières paroles: Je vous aime, vous êtes en ma puissance, vous serez à moi!
Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcée d'un ton calme, froid et résolu, sortit à pas lents de la cellule et poussa les verrous extérieurs avec le plus grand soin.
Pendant les quelques instants qui suivirent le départ du chevalier de Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, sans voir et sans penser. La fièvre qui s'était emparée d'elle redoublait de violence sous le poids de ces secousses successives. Un miracle de la Providence fit qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de calme même prit naissance dans la solitude profonde où elle se trouvait.
Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements épars sur son lit, et essaya de s'en couvrir. A force de patience et de courage, elle parvint à s'habiller à peu près. Elle se leva.
Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement Dieu de lui faire trouver, c'était une arme, un couteau, un poignard à l'aide duquel elle pût essayer de se défendre ou de se donner la mort. Cependant le temps s'écoulait rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait venir la surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car ses regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nues de la cellule.
Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait dans la petite chambre que deux sièges: un divan, et une sorte de bahut en ébène adossé à la muraille. Ce fut vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant à chaque pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle sollicitait si ardemment.
Deux portes massives et finement sculptées le fermaient extérieurement. La jeune fille essaya en vain de les ouvrir. Elles étaient fermées à clef. Yvonne passa plus d'une heure à user ses ongles roses sur les boiseries du bahut.
Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre, pouvant à peine se soutenir, elle se laissa glisser sur les dalles, en proie au plus sombre désespoir. Un bruit qu'elle entendit extérieurement la fit revenir à elle.
C'étaient des pas dans le corridor: mais personne n'entra dans la cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne pouvant y parvenir, elle chercha un point d'appui en s'appuyant sur le meuble.
Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze qui ornait l'un des angles. Dans le mouvement que fit Yvonne, elle attira à elle la cariatide.
Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette s'abattit sur deux charnières qui la retenaient au pied, et découvrit une petite plaque de cuivre au centre de laquelle se trouvait un anneau de même métal. Sans se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau céda.
Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans le bahut, qui tourna sur un de ses deux angles appuyés à la muraille, et découvrit une ouverture étroite, mais néanmoins assez grande pour qu'une femme y pût passer facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour remercier le ciel.
—Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, dont j'ai tant entendu parler.
Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen de salut. Elle alla jusqu'à la porte et écouta attentivement. Elle n'entendit rien qui pût l'inquiéter.
Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur, elle s'avança doucement. Le bahut en s'écartant avait donné libre accès sur un escalier qui descendait dans les profondeurs du cloître. Seulement une obscurité complète ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais Yvonne n'hésita pas.
Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la cariatide qui pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant le pied sur les premières marches, elle attira le bahut à elle. Le meuble vint reprendre sa place avec un bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant contre la muraille commença à descendre.
L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement profonde que la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec les plus grandes précautions. Trois fois elle trébucha sur les marches usées, et trois fois elle se releva pour continuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là son embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.
Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains de l'abbaye; mais où ces souterrains aboutissaient-ils? Elle ne le savait pas.
Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées lorsqu'on avait expulsé les nonnes? Si cela était, ou même si la fièvre et la maladie empêchaient Yvonne de continuer à se traîner vers une ouverture praticable, une mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un moment elle eut regret de sa fuite.
Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit que mieux valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle fût, que d'être restée entre les mains de pareils misérables. Soutenue par cette pensée, elle s'engagea dans le dédale des souterrains.
Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle avait découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient enlevée; car, si cela était, on se mettrait à sa poursuite dès qu'en pénétrant dans la cellule on s'apercevrait de son évasion. Cette autre pensée, plus effrayante que la perspective de la mort, lui rendit complètement le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu de forces qui lui restaient par une suprême énergie, et s'avança courageusement.
Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se rendre compte du temps écoulé. Aucun point lumineux indiquant une ouverture ne brillait à l'extrémité des galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide inondait son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait à peine le long de la muraille humide. De distance en distance, ses pieds rencontraient des flaques d'eau bourbeuse creusées par les pluies qui, filtrant à travers le sol supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient dans les galeries.
Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de frayeur. Des hallucinations étranges s'emparaient de son cerveau. Peu à peu la fièvre redoublant d'intensité ramena avec elle le délire.
Une force factice la faisait encore avancer cependant, mais il était évident que celle force se briserait à la première secousse. Il lui semblait entendre tourbillonner et voir voltiger autour d'elle des monstres aux proportions gigantesques, des insectes hideux, des êtres aux formes indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale. Des paroles confuses étaient murmurées à son oreille. Le souterrain tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant tomber, elle s'appuya contre le mur, et demeura immobile, la tête penchée sur son sein agité par la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent, et un frissonnement agita tout son être.
—Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle d'une voix brisée et saccadée, et en se rendant si peu compte du sentiment qui faisait mouvoir ses lèvres, que le bruit des paroles qu'elle prononçait augmentait encore son trouble et son effroi en venant frapper son oreille.
Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux visions fantastiques que causait son imagination affolée; mais, loin de s'évanouir, ces visions devenaient alors plus effrayantes, et se transformaient pour ainsi dire en réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait entendre voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable causé par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires des endroits humides et délaissés.
Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sentiment et de calme. Se soutenant toujours à la muraille, elle continua sa marche sans paraître se soucier des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait fuir de tous côtés.
Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, car deux fois elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla être celle causée par la lumière du ciel pénétrant par une étroite ouverture. Ces lueurs successives émanaient de vers luisants rampant sur la voûte des galeries souterraines. Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artères de ses tempes battaient avec violence et lui martelaient le cerveau. Tout à coup le point d'appui que lui offrait le mur lui manqua. Sa main ne rencontra que le vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela, perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle avait perdu entièrement connaissance.
C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir exhalé de sa poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. Le vieux serviteur, le corps penché, demeura immobile et silencieux, les traits contractés par l'épouvante. Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il revint vers son maître.
—Eh bien? demanda le marquis.
—J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; mais je suis certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries.
—Tu as entendu parler?
—Non, j'ai entendu marcher.
—Un pas d'homme? demanda la religieuse.
—Je ne puis vous le dire, madame.
—Et ces pas se sont éloignés?
—Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir, puis plus rien.
—C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! s'écria le marquis. Allons, viens, Jocelyn.
—Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le marquis, Philippe, ne me quittez pas!
—Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à celles de Julie, monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre.
—Faire découvrir notre retraite! continua Julie.
—Et qui sait si ce n'est pas une ruse!
—Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une créature humaine qui peut-être a besoin de nous.
—De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit que l'autre aile du couvent était habitée par des gens que je ne connaissais point. Ils ont découvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans laquelle nous sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous!
—Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt venir; alors je sortirai par l'ouverture secrète d'en haut; je connais les autres entrées des souterrains; je ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en conjure, ne tentons rien!
—Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.
Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le marquis s'était déjà avancé.
Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le vieux serviteur se disposa à accomplir son dessein. Seulement, au lieu de se diriger vers la porte secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait toujours évanouie, il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé au sommet il pénétra dans une pièce voûtée qu'il traversa, et, au moyen d'une clé qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture, artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies.
Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, caché derrière un pilier, il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fenêtres de l'aile gauche étaient splendidement éclairées.
Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa rapidement. Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans l'intérieur, et de connaître les nouveaux habitants. Malheureusement les vitraux des fenêtres étaient peints, et ne permettaient pas aux regards de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna la petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterrains par une des issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait à merveille les entrées.
Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperçut un homme qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vêtu du costume des paysans bretons, était méconnaissable. Il attendit donc assez tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui sans le voir, et se dirigea tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte avait converti en écurie. Cet homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende aux chevaux.
Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une inspiration subite. Dévoré par le désir de connaître de quelle espèce étaient les gens qui habitaient si près de son maître, et pouvaient d'un moment à l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans la cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça devant l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.
En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtiment, en entendant les chevaux hennir à l'approche de leur avoine, Jocelyn avait supposé la vérité, et il avait mentalement calculé qu'il avait le temps d'accomplir son projet avant que le domestique eût terminé ses fonctions de palefrenier.
Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui permettait de plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il fut saisi d'un tremblement nerveux, et qu'il sauta à terre plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn venait de reconnaître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et la première marquise de Loc-Ronan.
Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient deviné et la supercherie de son maître, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle à sa place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il franchit la distance qui le séparait de l'entrée du cloître mystérieux où l'attendaient Julie et Philippe.
En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l'oeil égaré, le marquis et la religieuse poussèrent une exclamation d'effroi.
—Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.
—Que se passe-t-il? demanda la religieuse.
Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion l'étouffait.
—Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, monseigneur, fuyez! fuyez sans retard!
—Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel propos?
—Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...
—De qui parles-tu?
—D'eux!... de ces misérables!
—Du comte et du chevalier?
—Oui!
—Impossible!
—Si, vous dis-je!
La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger ni de se mêler à la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux serviteur.
—Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger dont il était menacé, Jocelyn, ton dévouement t'abuse; tu te crées des fantômes.
—Plût au ciel, monseigneur!
—Mais alors, qui te fait supposer?...
—Ils sont ici!
—Ces hommes dont tu parles?
—Oui!
—Ils sont à Plogastel?
—Dans l'abbaye même.
—Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.
—Hélas! oui, madame!
—Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.
—Je les ai vus! répondit Jocelyn.
—Quand cela?
—A l'instant même!
—Dans les souterrains?
—Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!
Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il dit que lorsque ses regards plongèrent dans la chambre éclairée, il avait aperçu le comte et le chevalier à table, et auprès d'eux une autre personne encore.
—Une femme? demanda le marquis.
Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se tut.
—Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée subite.
—Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.
Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La religieuse, agenouillée, priait avec ferveur. De sombres résolutions se lisaient sur le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il était manifeste que le comte et le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis à sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l'abbaye déserte?
Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui plus était, s'y retrouver en entraînant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui faudrait sans aucun doute accéder aux propositions qui lui avaient été faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était rien, mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque crime qui déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux.
Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la pensée d'en finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la mort. La vue de Julie priant à ses côtés le retint.
Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son maître de fuir promptement sans tarder d'un seul instant.
—Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun me connaît dans la province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans être salué par une voix amie. Oh! si Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas! J'irais lui demander un refuge à bord de son lougre!
—Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermière connaissait mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dépositaire du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement à mes ordres et consentira à faire tout ce qui dépendra d'elle pour nous être utile, j'en suis certaine. Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous pouvons encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons chez elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, près d'Audierne. Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les îles anglaises, et une fois là, vous serez en sûreté.
—Et vous, Julie? demanda le marquis.
—Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je reviendrai ici.
—Ici!... oh! je ne le veux pas!
—Pourquoi, Philippe?
—Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misérables! Vous ne savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables!
—Qu'ai-je à craindre?
—Tout!
—Ils ne me connaissent pas.
—Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, ils vous devineront.
—Qu'importe?
—Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.
—Laquelle?
—Vous m'accompagnerez en Angleterre.
—Cela ne se peut pas, Philippe.
—Alors, je reste!
—Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse désolée. Partez! consentez à fuir!
—Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!
—Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermière. Je ne reviendrai à l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.
—Non! je ne pars pas sans vous!
—Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint à abandonner votre maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel.
—Dieu nous voit, Julie; il m'absout!
—Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de résolution sublime.
Jocelyn se dirigea vers les souterrains.
—Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils déjà. Partons par le cloître.
Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue lui-même quelques minutes auparavant. Pour plus de précaution, Jocelyn sortit seul d'abord. Il s'assura que le cloître était désert. Puis il revint prévenir le marquis et Julie.
Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, ainsi que l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les arcades, et bientôt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils parcoururent avec mille précautions dans toute sa longueur. A l'extrémité de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne.
Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de genêts hauts et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, certains d'être ainsi à l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se mit en devoir de les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne.
Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force, elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.