Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l'abbaye un homme chevauchant sur un magnifique étalon anglais, galopait à fond de train sur la plage, dans la direction d'Audierne. Cet homme étant le comte de Fougueray. Arrivé dans la petite ville, et se jugeant à l'abri, il s'était arrêté pour réfléchir à sa situation et prendre un parti quelconque.
—J'avais tort d'accuser Hermosa, pensait-il tandis que son cheval reprenait haleine, et que la vapeur s'échappant de ses flancs enveloppait le cavalier dans un nuage de brouillard. Évidemment elle est tombée entre les mains des paysans. Pourquoi ne l'ai-je pas emmenée de suite à Audierne? Les drôles ont fait main basse sur l'or qui se trouvait dans le coffre! Je suis ruiné, complètement ruiné! mauvaise nuit! C'est ce Raphaël maudit qui est cause de tout cela avec sa manie d'enlever les jeunes filles! Que Satan torture ce bélître amoureux, et j'espère pardieu qu'il n'y manque pas à cette heure. Que dois-je faire? M'embarquer? A peine me reste-il dix louis! Ah! si j'avais eu le temps d'emporter cette argenterie massive que nous avons découverte dans l'abbaye! J'aurais dû la fondre en lingots; rien n'était plus facile.... Je réponds qu'il y en a bien pour vingt mille livres! Vingt mille livres! continua-t-il en soupirant. Joli denier pour un homme qui n'a pas le sou! Ah! si je pouvais... Pour quoi pas? fit-il tout à coup en se redressant sur sa selle. Les souterrains du château m'offrent un asile, et, en quelques heures, j'aurai terminé mon opération métallurgique. Excellente idée! Oui; mais ces damnés chouans gardent les alentours. Ah! bah! qui ne risque rien n'a rien! Risquons!
Et, rassemblant ses rênes, Diégo se remit en marche; mais cette fois au pas de son cheval. Au moment de s'engager de nouveau sur la route de l'abbaye, il s'arrêta encore.
—Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer à me faire prendre pour une cible par ces fusils bas-bretons! N'ai-je pas, pour pénétrer dans l'abbaye, les entrées des souterrains qui donnent dans la campagne! Réfléchissons un peu! La galerie que nous avons explorée en premier donne dans la forêt de Plogastel. N'y songeons pas. La forêt doit servir de quartier général à ces royalistes endiablés. La seconde est sur la route de Penmarckh. Si Yvonne a fui c'est par là qu'elle ramènera du secours. Mais la troisième?...
Et Diégo réfléchit profondément. Puis il reprit:
—La troisième, si j'ai bonne mémoire, aboutit près de Douarnenez, entre ce village et Pont-Croix, à quelque distance de la mer. Environ à une lieue d'ici. Vingt minutes de galop m'y conduiront, et, comme je suivrai la plage, je n'aurai pas la crainte de rencontrer les chouans qui n'occupent que le haut pays. En route!
Diégo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne, et s'élança dans la direction indiquée. Diégo montait un excellent coursier. En un quart d'heure il eut atteint Pont-Croix. Rien n'était venu inquiéter sa marche. Là il s'orienta.
Lorsque, après avoir pris possession de l'abbaye quelques jours auparavant, il avait soigneusement visité les souterrains, il avait attentivement examiné les entrées qui y donnaient accès. Celle située sur le bord de la mer, à peu de distance des falaises, était cachée aux regards des passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile. Elle donnait dans une petite grotte étroite et fort basse dans laquelle il fallait pénétrer en se glissant sur les genoux. Une porte, enduite d'une épaisse couche de granit, était pratiquée au fond de cette grotte, et, se mouvant par un ressort artistement dissimulé, s'ouvrait sur la galerie. Diégo avait découvert le ressort faisant céder la porte intérieurement. Donc, lorsqu'il eut dépassé Pont-Croix, il mit pied à terre, et conduisant son cheval par la bride, il se dirigea vers la grotte qu'il atteignit bientôt.
Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se glissa dans l'intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il avait sur lui une bougie et un briquet. Il fit du feu à l'aide de l'un, et, le feu fait, il alluma l'autre. Puis il pressa le ressort; la porte s'ouvrit et il pénétra dans la galerie.
Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa, Jasmin et Henrique étaient amenés devant le comte de La Bourdonnaie, M. de Boishardy et Marcof. Il y avait six heures environ que la pauvre Yvonne gisait à terre en proie à la fièvre et au délire.
Diégo, certain d'être seul, avança hardiment. Par mesure de précaution, il tenait un pistolet à la main. Diégo avait été doué par la nature prodigue d'une imagination des plus vives. Son esprit, continuellement éveillé, travaillait sans relâche. En traversant les souterrains, le projet d'Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan, lui revint en tête. Il sourit.
—J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les chouans m'ont rendu grand service. Ils m'ont pris soixante-quinze mille livres, mais ils me mettent en possession de plus de deux millions. «Ils m'ont ruiné pour le moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre pour le présent. Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle est entre leurs mains, qu'elle y reste! C'est le seul souhait que je forme. J'irai seul à Rennes. Je verrai Julie de Château-Giron, et je saurai bien la contraindre à m'abandonner sa fortune, lors même qu'elle aurait appris la mort du marquis. Elle ne voudra pas que l'on déshonore sa mémoire. L'argenterie de la mère abbesse me mettra à même de faire le voyage et d'attendre, s'il le faut, pour mieux réussir. Allons! saint Janvier le patron des lazzaroni, veille toujours sur moi! Grâce lui soient rendues! Ah! fit-il tout à coup en poussant un cri de surprise et en trébuchant. Il se retint à la muraille. Mais la bougie lui avait échappé et s'était éteinte en tombant. Diégo était brave. Cependant sa position était assez critique pour qu'il fût excusable de ressentir un mouvement de terreur.
Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longtemps. Quelque bête fauve avait pu en avoir fait son repaire. Il avait heurté du pied un obstacle que l'on devait supposer être un corps étendu en travers de la galerie.
Aussi, s'appuyant à la muraille, son pistolet à la main, il s'efforça de sonder les ténèbres. Il s'attendait à voir des yeux flamboyants luire dans l'obscurité. Il n'en fut rien. Rassuré par le silence qui régnait, Diégo se baissa et chercha sa bougie. Bientôt il la retrouva et l'alluma promptement. Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé gisait sur le sol humide, et c'était l'obstacle causé par ce corps qui avait fait trébucher l'Italien.
—Une femme! s'écria Diégo en s'approchant davantage et en se baissant pour mieux éclairer l'être privé de sentiment qui demeurait immobile à ses pieds. Une femme! répéta-t-il en posant la bougie sur la terre.
Ce corps, le lecteur l'a deviné, était celui de la malheureuse Yvonne. Lorsque les forces avaient manqué à la jeune fille, elle était tombée en avant la face contre terre. Depuis elle n'avait pas bougé. Diégo l'enleva dans ses bras.
—Yvonne!... dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne!... morte peut-être! Non, continua-t-il, son coeur bat encore. Comment a-t-elle pu se traîner jusqu'ici? Oh! je devine! Elle aura découvert dans la cellule quelque ouverture secrète que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand service en la débarrassant de Raphaël, et elle m'en devra quelque reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie tête! Per Bacco! Hermosa n'avait pas eu tort d'en être jalouse. Que diable vais-je en faire?
Diégo se mit à réfléchir.
—Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un parti. Elle est sans connaissance, incapable de se défendre. Si Je l'enlevais à mon tour? Oui, mais elle m'embarrassera. D'un autre côté, j'ai la solitude en horreur! Elle remplacera Hermosa!
Sur cette détermination, Diégo prit dans ses bras le corps de la jeune fille, retourna vivement sur ses pas et atteignit bientôt l'entrée du souterrain.
—Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la déposant doucement à terre, près de la porte donnant dans la grotte. Maintenant faisons vite!
Et, pressant sa course, il revint vers l'abbaye. Il pénétra dans le corps de bâtiment, et gravit rapidement le premier étage de l'escalier. En poussant la porte de la chambre d'Hermosa, il recula.
—Raphaël ici! s'écria-t-il à la vue du cadavre couché sur le divan. N'est-il pas mort encore?
Il s'approcha vivement.
—Si fait, il est mort et bien mort! continua-t-il. Mais alors quelqu'un est venu ici! On l'a transporté dans cette pièce! Oh! pourvu que le misérable n'ait pas eu le temps de parler!
Diégo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au dehors. Diégo bondit vers le corridor.
—Je suis perdu! on pénètre dans l'étage supérieur.
Il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide. Une cellule était ouverte; il s'y précipita. Là, il retint sa respiration, pour être à même de mieux entendre. Keinec, Jahoua et Fleur-de-chêne venaient d'entrer dans l'abbaye.
—Montons-nous? demanda Fleur-de-Chêne.
—Oui, répondit Jahoua.
Diégo sentit une sueur froide inonder son visage. Le misérable craignait la mort, et il ne s'illusionnait pas sur sa position. Être pris était, pour lui, être tué.
Il ne doutait pas que les hommes qu'il entendait ne fussent des chouans, et lui, agent révolutionnaire, devait périr sans miséricorde. Fleur-de-Chêne s'était élancé sur l'escalier. Keinec le retint.
—Inutile, dit-il; nous avons fouillé les étages supérieurs. Allons de suite aux souterrains.
—Soit!
Les trois hommes s'éloignèrent. Diégo sentit une joie suprême succéder à l'angoisse qui le torturait. Il n'était pas découvert, donc il y avait encore de l'espérance. Il entendit les pas résonner sur les dalles du corridor, puis s'éloigner rapidement. Alors Diégo sortit de la cellule. Il ne songeait plus à l'argenterie de l'abbesse.
Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles, il descendit les marches avec des précautions infinies. Une fois au rez-de-chaussé, il écouta attentivement.
—Si je fuyais par la cour? pensait-il.
Il fit quelques pas et s'arrêta.
—Non! elle est sans doute gardée; puis, je serais arrêté dans les genêts!
Il revint vers l'escalier conduisant aux souterrains.
—S'ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauvé! murmura-t-il.
Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne étaient demeurés à l'entrée des trois galeries, se consultant sur celle qu'ils devaient explorer la première. Diégo pouvait entendre leurs paroles de l'endroit où il était.
Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre dépendait son existence. Il essaya de balbutier une prière, mais ses lèvres ne trouvaient que des blasphèmes.
Pâle et tremblant, il écoutait comme le criminel qui attend l'arrêt de ses juges. Enfin les trois hommes prirent une décision. Ils continuèrent leurs recherches en poussant en avant. Seulement Diégo ne put deviner tout d'abord, au bruit de leurs pas, la direction qu'ils avaient prise.
Il resta au sommet de l'escalier souterrain, n'osant avancer encore, lorsqu'un nouveau bruit retentit derrière lui. Quelqu'un pénétrait dans le couvent. Diégo se précipita en avant et descendit quelques marches sous l'empire d'une terreur folle.
C'étaient les pas de Marcof que l'Italien avaient entendus. Le marin, arrivant en dernier, avait voulu retourner à la cellule qu'avait probablement occupée Yvonne. Une fois de plus, Diégo voyait s'éloigner le péril.
Bientôt la marche de Marcof résonna au-dessus de la tête du misérable. Alors il continua à descendre. Les trois galeries s'offrirent à lui. Toutes les trois étaient sombres, et aucun rayon de lumière ne lui indiquait celle qu'avaient suivie ceux qui venaient d'y pénétrer. C'était la galerie de gauche qui conduisait à la grotte.
Diégo examina d'abord attentivement celle de droite. Il avança doucement; il ne vit rien. Alors il prit celle du milieu. Au bout de quelques pas, il aperçut au loin la lueur d'une torche.
—Sauvé! murmura-t-il avec joie.
La galerie de gauche était libre. Diégo n'avait pas de lumière. Dans la précipitation de sa fuite, il avait laissé la bougie allumée dans les souterrains près du cadavre de Raphaël. Il se précipita donc dans l'obscurité, se guidant sur la muraille qu'il suivait de la main. Cependant il avançait rapidement. Déjà il avait franchi plus d'un tiers de la distance qui le séparait encore de la grotte, lorsqu'une porte s'ouvrit brusquement derrière lui et qu'un homme s'élança à son tour dans la galerie. Cet homme tenait une torche à la main. C'était Marcof.
Le marin, après avoir brisé le bahut d'ébène, avait facilement découvert l'ouverture secrète donnant dans la cellule de l'abbesse, et espérant être sur les traces d'Yvonne, il était descendu. En pénétrant dans la galerie, il vit un homme bondir devant lui et s'éloigner.
Marcof appela, croyant avoir affaire à l'un de ses compagnons qu'il savait être dans les souterrains. Ne recevant pas de réponse, il poursuivit celui qui fuyait.
—Arrête! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture, Arrête!... ou je fais feu!
Diégo continua sa course en augmentant de vitesse; il était protégé par l'obscurité. Marcof fut donc obligé d'ajuster au hasard et de tirer au juger.
La balle effleura la tête de l'Italien et se perdit dans la voûte. Mais Marcof, sa torche d'une main, sa hache de l'autre, bondissait comme un lion en fureur à la poursuite de sa proie.
Diégo s'aperçut promptement qu'il ne pouvait lutter d'agilité; il se retourna. Ne voyant qu'un seul homme, il tint ferme. Le marin arriva sur lui. La torche qu'il portait le mettait en pleine lumière.
—Marcof! s'écria Diégo dont les dents grincèrent de rage. Marcof! je vais te payer la dette que je te dois!
Et levant son pistolet, il fit feu presque à bout portant. La balle atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof poussa un cri rauque, tourna sur lui-même et tomba. En ce moment Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne, attirés par le bruit de la première détonation, accouraient en toute hâte.
Diégo était à l'extrémité du souterrain. Il saisit Yvonne toujours étendue sans connaissance à l'endroit où il l'avait laissée, et faisant jouer le ressort, il s'élança dans la grotte en attirant vivement la porte à lui.
—Sauvé, vengé, j'emporte la jolie Bretonne! fit-il en souriant et en pressant Yvonne sur sa poitrine. C'est trop de bonheur! A moi maintenant le plaisir, la liberté et les millions de la marquise!
Puis il se glissa avec son fardeau par l'étroite ouverture, courut à son cheval, le détacha, plaça Yvonne sur l'encolure, sauta en selle, et disparut au galop dans la direction de Brest au moment où Keinec, après avoir arraché les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua le suivait.
Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle qu'ils aimaient. L'expression de leur physionomie était effrayante. On y lisait, comme ont eût lu dans un livre ouvert, les sentiments terribles de la colère, de la haine, de la rage, de la soif du sang. Leur impuissance présente ajoutait encore à l'horreur de leur situation morale, car ils ne pouvaient espérer, à pied, atteindre le ravisseur qui fuyait sur un bon cheval. Ils se regardèrent muets de douleur.
Puis, par un mouvement admirable qui décelait tout ce que ces deux jeunes et vaillants coeurs renfermaient de richesses, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Ces deux hommes, ennemis la veille, s'étreignirent en frères.
—Jahoua! s'écria Keinec, si tu sauve Yvonne je te jure, par le Dieu vivant, que je ne m'opposerai pas à votre union.
—Je fais le même serment, Keinec! répondit le fermier.
—Alors, elle sera à celui qui l'aura sauvée!
—A celui qui l'aura sauvée! répéta Jahoua.
Pendant ce temps Fleur-de-Chêne essayait d'arrêter le sang qui coulait à flots de la poitrine de Marcof, et Diégo, longeant les falaises, disparaissait à l'horizon. La coiffe blanche d'Yvonne, dont la tête ballottée par le galop du cheval vacillait sur le bras du ravisseur, se distingua quelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage de poussière.
Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment? Yvonne devait-elle demeurer la proie du bandit? Marcof devait-il mourir? Que ceux de mes lecteurs, que la longueur de ce volume n'aura pas lassés, veulent bien s'adresser au Marquis de Loc-Ronan et ils auront réponse aux précédentes questions.
FIN.