[27]On nomme ainsi par dérision le Bourreau.
[27]On nomme ainsi par dérision le Bourreau.
Je fus sensiblement touchée de leur sort; & loin de blâmer la conduite qui les y avoit entrainés, je ne pus m'empêcher de les justifier en mon cœur, me rappellant cette judicieuse réflexion de l'Avocat Patelin, qu'il est bien difficile d'être honnête homme quand on est gueux. En effet, que de gens qui passent pour la probité même, parce que rien ne leur manque, qui auroient fait pis s'ils s'étoient trouvés en pareille situation! Il n'y a rien en ce monde, comme l'on dit, qu'heur & malheur. Ce sont les infortunés que l'on pend: & sans doute, si tous ceux qui le méritent étoient punis de la hard, l'Univers seroit bientôt dépeuplé.
Fondée sur cette opinion vraie ou fausse, je m'employai de tout mon crédit pour tirer ma mere de captivité, ne doutant pas que le changement de condition ne la rendît bientôt aussi honnête femme qu'une autre. Dieu merci! je ne m'abusai point. C'est aujourd'hui une des plus raisonnables personnes que l'on puisse voir. Elle a bien voulu se charger du soin de mes affaires domestiques; & j'avoue, à sa louange, que ma maison n'a jamais été mieux réglée. En un mot, si j'ai contribué à son bonheur, je puis dire qu'elle n'a pas moins contribué au mien par la tendre affection qu'elle me porte, & le zéle sincére avec lequel elle vole au-devant de tout ce qui peut flatter mes désirs.
Nous partageons notre tems entre la Ville & la Campagne, & jouissons, parmi un petit nombre d'habitudes, (car les amis sont pure chimére) de ce que la vie a de plus délicieux dans tous les genres. Pour ce qui est de ma santé, elle est très-bonne maintenant, à une légére insomnie près. Mais, comme Mr. Vise-à-l'œil m'a expressément défendu les remédes, j'ai imaginé de lire tous les soirs quelques lambeaux des Oeuvres narcotiques du Marquis d'Argens, du Chevalier de Mouhy, & de plusieurs excellens Ecrivains de cette Classe, moyennant quoi je dors comme une marmotte. J'exhorte ceux qui sont attaqués de semblable indisposition de se servir du même expédient: sur ma parole, ils s'en trouveront bien.
Il me reste à répondre au reproche qu'on me fera peut-être, d'avoir été un peu trop libre dans mes tableaux. Voici ce qui m'y a engagé. J'ai cru que le moyen le plus sûr de décrier les filles publiques, étoit de les peindre avec les couleurs les plus odieuses, & de les faire passer par les dégrés les plus infames du métier. Au reste, quel que soit là-dessus le sentiment du Lecteur, je me flatte que les traits obscénes de ces Mémoires seront rachetés par l'avantage que les jeunes gens qui entrent dans le monde, pourront tirer des réflexions que je fais sur le manége artificieux des Catins, & le danger évident qu'il y a de les fréquenter. Si le succès répond à mes intentions; tant mieux. Sinon, je m'en lave les mains.
FIN.