VII

Blandurette a l’air seigneurialD’un’ servante en carnaval;Pour étaler sa grand’ toilette,Son papa lui donne un’ brouette.Ah! ah!Oui vraiment,Blandurette est bonne enfant!

Blandurette a l’air seigneurialD’un’ servante en carnaval;Pour étaler sa grand’ toilette,Son papa lui donne un’ brouette.Ah! ah!Oui vraiment,Blandurette est bonne enfant!

Blandurette a l’air seigneurialD’un’ servante en carnaval;Pour étaler sa grand’ toilette,Son papa lui donne un’ brouette.Ah! ah!Oui vraiment,Blandurette est bonne enfant!

Les cinquante autres couplets n’étaient ni plus méchants ni plus spirituels, mais ils faillirent faire mourir de dépit mademoiselle Aurélie: elle eut une attaque de nerfs, et le lendemain sortit de son couvent pour n’y plus remettre les pieds.

Elle eut des maîtres à domicile.

Mais ce surnom de Blandurette est resté dans sa vie comme un souvenir amer. Elle n’a revu aucune de ses compagnes du couvent, et, si elle en rencontre quelqu’une, elle lui lance des regards furibonds.

Si mademoiselle Aurélie a songé parfois au mariage, c’est avec l’espérance de quitter ce nom fatal. Ce sera le plus beau jour de sa vie.

Hector n’était pas noble, il est vrai, mais portait un nom sonore, Malestrat. Elle espérait bien décider son mari à mettre devant une particule, à prendre un titre même, ce qui n’est pas très difficile, dit-on, avec de l’argent.

Toute la famille Blandureau habitait alors sa maison de campagne de Ville-d’Avray, bien qu’on fût au commencement de l’hiver. Il est de bon ton de rester se morfondre à la campagne jusque dans les premiers jours de janvier; les nobles familles du faubourg Saint-Germain ne dédaignent pas cette économie.

La maison de Ville-d’Avray est l’œuvre des ennuis de M. Blandureau.

Il y a consacré trois ans et près de cinq cent mille francs; il appelle cette habitation sa bonbonnière.

C’est en effet quelque chose dans le goût des pièces montées que les restaurateurs servent aux repas de noces et de corps. Tous les ordres d’architecture s’y mêlent et s’y confondent dans le plus abominable tohu-bohu. Il y a des tours et des ogives, des poivrières avec un péristyle italien; des pignons moyen âge avec des colonnes grecques et des tourelles flamboyantes, enfin une vérandah comme en ont les planteurs du Sud à leurs habitations.

Il y a à Paris trois ou quatre architectes qui ontgagné cent mille francs de rente à agrémenter de ces horribles choses la campagne parisienne, jadis si belle.

LaFolie-Blandureau, c’est ainsi que les voisins l’appellent pour flatter l’ex-négociant, est bâtie moitié pierres et moitié briques de toutes les couleurs. Il y a des peintures à l’extérieur et des incrustations de marbre et de porcelaine. On dirait quelque chose de chinois, une pagode si vous le voulez, et le voyageur s’arrête involontairement pour voir sortir le magot.

Tout autour de l’habitation, il y a un grand parc bien boisé. M. Blandureau voulait jeter bas les arbres, et les remplacer par des vernis du Japon; mademoiselle Aurélie l’en a empêché. Son activité alors s’est rabattue sur le jardin, dont il a voulu faire un petit bois de Boulogne en miniature: il y a des rochers, une grotte et deux ponts, un étang et une rivière; il y a aussi une cascade. Un vieux cheval tire à la journée la rivière d’un puits: la cascade tarit quand le cheval prend ses repas.

C’est à Ville-d’Avray que tomba Hector, le lendemain de son départ de la Fresnaie, à quatre heures du soir. M. Blandureau, qui se rappelait l’avoir vu quand il n’avait que dix ans, le reconnut lorsqu’il se fut nommé.

Il le pressa sur son cœur, en l’appelant son fils, et poussa de grands cris pour attirer toute la maison, même il cassa une sonnette.

Madame Blandureau accourut au bruit et son mari lui présenta leur gendre.

—Mais où est donc Aurélie? demanda-t-il; au jardin sans doute?

On chercha mademoiselle Aurélie; on ne la trouva pas.

L’arrivée de son mari futur lui ayant été signalée, elle avait couru précipitamment à sa chambre.

Comme elle ne fit qu’un brin de toilette, au bout de moins de deux heures elle reparut. Elle s’avança majestueusement, annoncée de loin par les froufrous de sa robe de soie qui balayait les tapis à un demi-mètre derrière elle.

On eût dit la statue de la Dignité descendue de son socle.

—Arrive donc! lui cria M. Blandureau.

Et le bonhomme, prenant la main de sa fille, la mit dans celle d’Hector.

—Allons, embrassez-vous, mes enfants, dit le père.

Les deux enfants ne s’embrassèrent pas.

Mademoiselle Aurélie se recula en dessinant une révérence aussi froide que correcte.

Hector s’inclina profondément.

La jeune fille venait de décider que son mari ne serait jamais rien pour elle.

Hector se disait, tout en souriant gracieusement:

—Grand Dieu! que cette grande fille me déplaît! Je n’aurais pas d’avance décidé de rompre mon mariage, que certainement j’en prendrais la résolution aujourd’hui.

De ce moment Hector étudia le caractère de mademoiselle Aurélie, il espérait arriver très rapidement à lui déplaire et à se faire donner congé.

Le malheur est que M. Blandureau était enchanté de lui; il lui trouvait l’air bon enfant, et le négociant retiré adore les bons enfants.

Mais c’est précisément cet air que ne peut souffrir mademoiselle Aurélie. Hector a les façons d’un homme comme il faut, c’est-à-dire qu’il est simple. Mademoiselle Aurélie, dont le goût n’est pas fort exercé, confond cette simplicité avec les manières communes. La suprême distinction pour elle est le vêtement qui attire l’œil, la démarche emphatique, la figure solennelle, enfin cette confiance en soi qui donne aux niais les allures insupportables qu’ils traînent dans le monde.

Hector, au bout d’une heure, savait à fond le caractèrede sa fiancée. Aussi à table eut-il l’humeur enjouée et l’entrain facile d’un commis-voyageur. Sans se soucier du pincement de lèvres de mademoiselle Aurélie, il appela M. Blandureau «papa beau-père,» et madame Blandureau «belle-maman.»

Tout le long du dîner, il parla de commerce, hérissant sa conversation de chiffres. Il est vrai qu’il ne sait rien du commerce: peu importe; il parla de spéculations, de hausse, de baisse, de frets, de navires en charge.

Il avait, dirait-il, une idée des plus heureuses, une entreprise considérable qu’il voulait commencer immédiatement après son mariage. Il s’agissait d’opérer une râfle des cuirs bruts sur les marchés du Mexique; il comptait alors amener une disette, faire la loi à la tannerie française, maintenir les prix, et réaliser ainsi des bénéfices considérables.

Mademoiselle Aurélie pâlissait à ces discours.

Ce fut bien autre chose, vraiment, au dessert. Hector s’attendrit, parla de l’avenir, et dit tout haut ses rêves. Il espérait, une fois marié, trouver enfin le bonheur et la tranquillité; sa femme serait son caissier; elle tiendrait les livres et s’occuperait de la correspondance.

—Songez, mademoiselle, dit-il, s’adressant alors directement à Aurélie, aux magnifiques affairesque nous pouvons entreprendre et aux bénéfices immenses que nous réaliserons, car enfin notre maison n’aura presque plus de frais.

La jeune fille ne répondit pas. En elle-même elle se promettait de déconcerter fort les plans de son futur mari.

Hector outra un peu son rôle, ce ne fut pas un malheur. A la fin, il avait réussi presque à déplaire à M. Blandureau.

Cependant, comme il se faisait tard, le négociant ne voulait pas laisser Hector regagner Paris. Il lui offrit une chambre, mais, sur un signe de sa fille, il cessa vite d’insister.

—Vous avez peut-être raison de refuser, dit-il au jeune homme, notre maison dans cette saison est presque inhabitable.

M. Blandureau est bien honnête, sa maison est inhabitable en toute saison.

Le dernier mot d’Hector en se retirant fut dit à l’oreille de M. Blandureau.

—Eh bien! lui demanda-t-il, à quand la noce?

—Oh! répondit celui-ci, nous en recauserons, nous avons le temps, rien ne presse.

Hector s’en alla tout joyeux.—De ce côté-ci, se disait-il, mon affaire est faite. A l’Anglais, maintenant, sus à l’Anglais!

Le lendemain, à neuf heures du matin, Hector en habit noir, malgré l’heure, entrait à l’hôtel des Etrangers.

—Sir James Wellesley? demanda-t-il à un valet.

—Je vais avoir l’honneur de conduire monsieur, répondit le domestique.

Hector fut introduit dans un petit salon où on le pria d’attendre.

C’était au quatrième, une toute petite pièce, garnie de ces meubles particuliers aux hôtels, qu’on fabrique sans doute exprès pour eux, car on n’en trouve nulle part ailleurs de semblables.

Au milieu, sur une grande table, était déployé un plan de Paris hérissé d’épingles.

Sur la cheminée, on apercevait tous les livres publiés sur Paris à l’intention de nos voisins d’outre-Manche: lePromeneur à Paris, leGuide des Musées, l’Art de connaître Paris en trois jours,the Traveller’s illustrated Guide in Parisetthe Murray’s Guide. Il y avait aussi toutes sortes de manuels de conversation et deux ou trois dictionnairespocket.

Hector n’attendit guère plus de cinq minutes. La porte s’ouvrit et sir James parut.

C’est un homme d’une trentaine d’années environ, le type le plus frappant de l’Anglais classique. Il n’a pas les cheveux très blonds, mais sa barbe est du plus beau rouge. Il a le teint clair et frais comme celui d’un lycéen. Ses yeux d’un beau bleu de faïence n’ont pas la moindre expression; il est grand et raide, paraît gêné aux articulations et est mis à la dernière mode de Regent’s street, qui tire expressément ses modes de la rue Vivienne. Sir James est lecantfait homme; jamais baronnet plus digne, plus froid, plus poli, plus réservé, plus pudibond n’a promené en France la fierté britannique. Une seule fois dans sa vie il n’a pas été parfaitement convenable et même a été tout à faitimproper, c’est en venant de Douvres à Calais sur le steam-boat: il ne fut pas le maître des impressionsde son estomac et,for shame!une vieille lady, placée près de lui, s’écria:Shocking!

Sir James parle à peine français; aussi remuait-il la langue dans sa bouche, cherchant un mot, lorsque Hector prit la parole:

—C’est à M. Wellesley que j’ai l’honneur de parler? demanda-t-il.

—Oui, répondit le baronnet.

Hector sortit alors de sa poche la missive de l’abbé, et la remettant à son rival:

—Voici, monsieur, une lettre, que je suis chargé de vous remettre.

—Vous permettez, monsieur? demanda sir James en brisant le cachet.

L’abbé avait eu soin d’écrire en anglais. Aussi M. Wellesley parcourut la lettre en quelques secondes.

Le vieux prêtre y parlait sans doute avantageusement d’Hector, car les manières de sir James changèrent subitement du tout au tout. Autant il avait été froid, autant il devint poli et même affectueux. Il invita son visiteur à s’asseoir, ce qu’il n’avait pas fait pour un homme qui ne lui avait pas été présenté.

Après une heure de conversation assez laborieusevu la difficulté de la mimique, les deux jeunes gens étaient au mieux ensemble.

Sir James raconta à son nouvel ami qu’il était en route pour aller se marier en Touraine. S’il s’était arrêté à Paris, c’est qu’il désirait se perfectionner dans la langue française et parler intelligiblement avant de se présenter devant celle qu’il devait épouser.

Hector pensa que son séjour dans la capitale durerait longtemps.

L’Anglais alors confessa l’ennui profond qu’il éprouvait à Paris; il n’y connaissait personne et vivait seul. Il lui semblait toujours que les gens auxquels il adressait la parole se moquaient de lui. S’il entrait dans un magasin, les marchands le volaient; au théâtre il ne comprenait absolument rien; même au ballet de l’Opéra il trouvait les pirouettes de mademoiselle Emma Livry trop écrites en français. Bref, il était tout à fait désolé,very disappointed, comme il le dit avec un soupir.

Mais la figure du baronnet s’éclaira quand Hector lui eut dit qu’il comptait rester quelques semaines à Paris et qu’il se mettait à sa disposition, soit pour le promener, soit pour le présenter dans quelques familles où il était admis.

Sir James, d’un ton attendri, jura une éternelle amitié à celui qu’il appelait son sauveur.

—Oui, nous serons amis, se disait Hector; ta naïveté rend mon plan plus facile, et je ne te quitterai que lorsque tu seras devenu le plus impossible des époux.

Alors, pour resserrer cette amitié d’une heure, le fiancé d’Aurélie proposa à l’Anglais de le présenter le soir même à M. Blandureau.

Hector, qui connaissait la susceptibilité aristocratique d’un baronnet tory, se garda bien de lui dire que ce Blandureau était un négociant retiré.

Le commerce, à ce qu’on assure, n’est pas fait précisément pour développer les qualités du cœur et de l’esprit. C’est au commerce cependant que M. Blandureau doit une vertu rare et précieuse, qui domine son caractère et lui donne une certaine originalité, par le temps qui court.

Cet homme vaniteux est fanatique de ce qu’il appelle «la probité commerciale.»

Ce fanatisme date de ses débuts dans les affaires, lorsqu’il signait beaucoup de billets qu’il payait avec exactitude à l’échéance.

Il pouvait, sans être agité de vains scrupules, s’en tenir là. Le code particulier de l’industrie a des marges assez larges pour que chacun y soit à l’aise.

On achète, on règle, on paie, et on est considéré. Le surplus ne regarde personne.

Mais M. Blandureau ne voulut pas rester un négociant vulgaire. Sa signature avait cours comme un billet de banque, il résolut de donner à sa parole la valeur de sa signature. Dès lors, il s’astreignit à tenir ses promesses verbales non moins scrupuleusement que ses promesses signées. Il traitait hautement de coquins ceux qui ne se croient pas engagés tant qu’il n’y a rien d’écrit.

Lorsqu’on traitait une affaire avec lui, s’il disait: «C’est convenu,» on pouvait dormir tranquille, aussi tranquille qu’après un contrat rédigé par deux notaires.

A plusieurs reprises il s’engagea ainsi dans des opérations désavantageuses, sans être autrement lié que par une promesse verbale; il pouvait se retirer, il ne le voulut pas, et subit les pertes sans se plaindre. S’il avait été pauvre, gêné, peut-être l’aurait-on trouvé un peu simple; il était riche, on l’admira.

En ces sortes d’occasions, il mettait à s’exécuter un certain héroïsme, jamais il n’eût accepté la remise d’un centime. Aussi, sur les places de New-York, de Londres et de Paris, on disait:

—Parole de Blandureau vaut de l’or.

Ce proverbe commercial caressa délicieusement l’amour-propre du négociant et exalta son orgueil. C’était son bonheur, sa gloire. On voit sur les panneaux de superbes carrosses, autour de vieilles armoiries, des devises qui ne valent pas celle-là.

—La Banque, disait souvent M. Blandureau en se rengorgeant, la Banque de France, qui exige trois signatures sur les effets qu’elle escompte, n’hésiterait pas à faire des avances sur ma simple parole.

C’était peut-être aller un peu loin. Mais il faut respecter des défauts qui produisent de telles qualités. Tant de gens n’auront jamais les qualités de leurs défauts!

Vanité oblige. M. Blandureau le comprit, et, sur la fin de sa carrière commerciale, il aurait sans balancé sacrifié sa fortune et suspendu ses paiements un jour d’échéance, plutôt que de «laisser sa parole en souffrance,» suivant sa pittoresque expression.

Aujourd’hui qu’il est retiré des affaires, il applique ses principes à la vie privée; ils sont la règle de sa conduite, le guide de ses actions les plus indifférentes, enfin sa probité commerciale a dégénéré en monomanie.

Ne vous avisez pas de manquer à un rendez-vous que vous lui aurez donné, vous baisseriez singulièrementdans son estime, il vous accuserait de n’avoir ni honneur ni délicatesse.

En revanche, vous pouvez compter absolument sur lui lorsque, pour la moindre chose, à propos de quoi que ce soit, il vous aura donné cette fameuse parole qui a cours à la Banque.

Vous l’avez invité à dîner, il vous a promis de venir, soyez certain qu’il viendra. Il viendra, qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il tonne; il viendra malade, il serait venu mourant. Et il fera honneur à votre dîner, et il mangera, il boira, il sera bon convive, dût-il dans la nuit périr d’indigestion.

Aussi est-il extrêmement difficile de lui arracher une promesse formelle. Il hésite toujours, ne dit ni oui, ni non. Il redoute de s’engager, ne sachant jamais où cela peut le conduire.

Avec un tel caractère, M. Blandureau ne devait point songer à rompre un mariage arrêté jadis entre lui et M. Malestrat le père; il n’en eut pas même l’idée. Hector avait eu le bonheur de lui déplaire, mais il lui aurait déplu mille fois davantage que rien n’eût été changé à des conventions qu’il considérait comme sacrées.

Hector s’était cruellement trompé lorsqu’il avait cru ses affaires en bon chemin de ce côté. Si le premier soir M. Blandureau avait réponduévasivement lorsque son gendre futur lui avait demandé:—«A quand la noce?» c’est qu’il n’avait pas eu le loisir de la réflexion. Il avait éprouvé une déception cruelle et n’avait pas été maître de son dépit et de sa mauvaise humeur. Il avait obéi à ce premier mouvement dont il faut toujours se défier.

Hector n’était pas loin, que déjà l’ancien négociant se reprochait avec amertume une réponse qui pouvait éveiller certains doutes dans l’esprit du jeune homme, et lui donner à penser qu’on voulait temporiser pour l’éconduire ensuite poliment sous n’importe quel prétexte.

Bien certainement, s’il n’avait pas été si tard, M. Blandureau aurait couru après son gendre; mais il ne connaissait même pas son adresse à Paris. Il regagna son appartement, en se promettant bien de lui faire des excuses le lendemain.

—Ce mariage ne me plaît pas beaucoup, se disait-il, donc je dois me hâter de le conclure, mon honneur y est intéressé.

C’est à peu près ce qu’il répondit à sa fille, lorsque mademoiselle Aurélie lui avoua très catégoriquement que jamais elle n’aimerait le mari qu’on lui avait choisi.

—Je n’y puis rien, ma pauvre enfant, lui dit-il; nous nous sommes engagés dans une spéculationmalheureuse, il faut en subir les conséquences. C’est surtout quand les suites doivent en être désastreuses qu’on a du mérite à ne pas faillir à ses promesses; nous ne faillirons pas à la nôtre; parole de Blandureau vaut de l’or.

Et comme la jeune fille faisait une moue assez significative:

—Écoute, continua l’ancien négociant, il ne faut pas trop s’affliger. Qu’ai-je promis à M. Malestrat? de lui accorder ta main. Donc tu l’épouseras. Mais je ne lui ai pas garanti que tu l’aimerais, fort heureusement. Ainsi, lorsque tu seras mariée, si tu ne reviens pas sur son compte, eh bien! tu plaideras en séparation, ou même vous vous quitterez à l’amiable, s’il veut y consentir.

Cette façon assez neuve d’envisager un mariage fit sourire mademoiselle Aurélie, et elle n’insista pas davantage. Elle savait que tout ce qu’elle pourrait dire à son père serait parfaitement inutile, elle était à l’avance résignée à épouser Hector. Au fond, elle en éprouvait un assez médiocre chagrin, personne, jusqu’ici, n’ayant réussi à toucher son cœur.—«Autant celui-là qu’un autre,» pensait-elle. Et déjà elle arrêtait dans son esprit un plan fort habile, qui, dès le lendemain du mariage, devait luiassurer à tout jamais une incontestable suprématie dans le ménage.

On ne demanda pas l’opinion de madame Blandureau, parce qu’ordinairement cette excellente dame n’a jamais d’opinion. Elle en avait une, pourtant, en cette circonstance: elle avait trouvé son gendre le plus aimable et le plus séduisant des fiancés.—«Excellent jeune homme, pensait-elle, tu n’auras pas, Dieu merci! le temps d’étudier le caractère de ma fille; tu l’épouseras dans la quinzaine, et ainsi tu auras assuré la tranquillité de mes vieux jours. Sois béni mille fois!»

Telle était la situation morale de la famille Blandureau, lorsque, le lendemain de son arrivée, Hector s’avisa de présenter à Ville-d’Avray son nouvel ami M. James Wellesley.

C’étaient les débuts du jeune baronnet dans cette société française qui, aujourd’hui encore, passe, à Londres comme dans presque toutes les capitales de l’Europe, pour la plus spirituelle, la plus moqueuse, la plus impitoyable qu’il soit au monde. Ce qui prouve bien que renommée vaut mieux que ceinture dorée, et qu’on peut vivre très longtemps sur une réputation bien établie.

Sir James avait passé une partie de la journée à se préparer à cette présentation solennelle et décisive.Comme avant tout et surtout il redoute le ridicule, il avait exagéré tous ses ridicules. Il était plus froid, plus grave, plus empesé que jamais; si raide, qu’il pouvait à peine faire un mouvement. Il marchait tout d’une pièce, et, s’il s’inclinait, son corps formait un angle droit et aigu comme un couteau qu’on referme.

Sa physionomie exprimait bien ce dédain profond du monde entier, qui est une des prérogatives du citoyen de la Grande-Bretagne. Enfin, quoique fort troublé au fond de comparaître au tribunal des dames françaises, il avait cette imperturbable assurance, cette confiance en soi, d’un homme sachant sa valeur, et sûr que si on s’avisait d’arracher un cheveu de sa tête, lord Palmerston n’hésiterait pas à armer une centaine de vaisseaux et à dépenser un million de livres pour obtenir réparation et faire restituer le cheveu.

Lorsqu’il avait offert ses services au jeune Anglais, pour l’introduire dans le monde parisien, Hector n’avait eu qu’un but: poser les premiers jalons d’une amitié qui, dans sa pensée, devait être funeste à un rival détesté. Certes, il ne le croyait pas appelé au moindre succès.

Combien il se trompait!

M. Wellesley apparut à la famille Blandureaufascinée, comme l’incarnation vivante et admirable des grandes traditions de la noblesse. Madame Blandureau avouait, plus tard, que, ce jour-là, elle avait cru voir un empereur, pour le moins, entrer dans son salon.

Hector se trouva du coup relégué au second plan; mieux encore, il fut éclipsé, si bien qu’on ne sembla plus s’apercevoir de sa présence. Le gendre était oublié pour le nouveau venu.

De sa vie, le vaniteux négociant n’avait fait si gracieusement, avec tant d’affabilité, les honneurs de sa maison.

Pour son nouvel hôte, il eut des attentions délicates, presque respectueuses. Mais en apprenant que sir James doit hériter de la pairie, d’un de ses oncles qui siége à la Chambre des Lords, il devint tout à fait obséquieux.

De ce moment, il n’appela plus M. Wellesley que mylord. Il mettait à prononcer ce titre si magnifique une naïve et orgueilleuse emphase: il en avait, comme on dit, plein la bouche.

C’était à ne plus reconnaître le monsieur Blandureau qui fait si volontiers profession d’opinions aussi libérales qu’égalitaires. Lui qui, chaque fois que l’occasion s’en présente, dit nettement son opinion sur les prêtres et les nobles, il ne se sentaitpas d’aise d’avoir à sa table un représentant authentique de cette aristocratie anglaise, la plus fière et la plus susceptible de la terre.

S’il se souvint d’Hector, ce fut pour le féliciter de ses belles relations, et le remercier d’avoir songé à lui présenter ce noble étranger.

Mademoiselle Aurélie était, s’il est possible, plus ravie que son père, et elle ne sut pas mieux que lui dissimuler ses impressions.

Sous le regard de M. Wellesley, ce regard qui n’exprimait absolument rien, que la satisfaction de soi, elle rougit comme une pensionnaire. Pour la première fois de sa vie elle fut embarrassée et douta d’elle-même. Enfin, chose étrange, elle crut sentir quelque chose comme un léger battement de cœur.

Mais aussi, pouvait-on rêver un gentilhomme plus convenablement guindé, plus parfaitement froid, plus noblement digne? N’était-il pas vraiment l’idéal de l’étiquette et de la solennité officielles?

Toute jeune fille, qu’elle se l’avoue ou non, caresse au fond de son cœur un héros invraisemblable qu’elle ne rencontre jamais dans la vie réelle; plus heureuse, mademoiselle Blandureau venait de trouver son héros.

Une subite métamorphose s’opéra en elle.

La hardiesse de son regard s’éteignit, sa voix devint moins impérieuse, son geste, son maintien se firent modestes.

Elle parut oublier son rôle superbe de reine, et redevint une jeune fille.

Enfin, elle eut pour sa mère des attentions et des prévenances qui stupéfièrent celle-ci. Madame Blandureau ne comprenait rien à ce changement, et son regard étonné semblait interroger toutes les personnes présentes, et leur demander la cause de tant d’affabilité.

La superbe Aurélie venait de trouver son maître.

Sir James, de son côté, ne fut pas long à comprendre qu’il était sympathique à tous. Il est de ces nuances imperceptibles que ne peut imiter la politesse la plus raffinée, et qui donnent bien vite à l’homme du monde la mesure de l’accueil qu’on lui fait.

Le baronnet se sentit plus à l’aise; sa timidité se rassura. Venu chez des étrangers, il se trouvait après moins d’une heure dans une maison amie. Il oublia donc un peu sa morgue, dénoua le masque de sa froideur et cessa de se tenir sur le qui-vive d’une prudence soupçonneuse.

En accompagnant Hector, M. Wellesley s’était bien juré de ne pas ouvrir la bouche. Il ne s’abusaitpas sur sa facilité à parler notre langue, et ne voulait pas prêter à rire.

Certain qu’on ne se moquerait pas de lui, il osa parler et parla beaucoup. On ne le comprenait guère, à dire vrai, mais l’attention qu’on lui prêtait n’en était que plus grande.

Cette première soirée acheva de perdre Hector dans l’esprit de mademoiselle Aurélie.

Tout en prêtant une oreille distraite aux discours de M. Wellesley qui expliquait à M. Blandureau la différence qui existe entre un whig et un tory, différence que le négociant n’a jamais bien comprise, elle comparait involontairement les deux jeunes gens, et certes la comparaison n’était pas à l’avantage d’Hector.

Comme il lui semblait commun et trivial!

Il était gai, spirituel et railleur, il avait en parlant le geste animé des hommes du Midi; il riait, et, chose plus grave, les autres riaient en l’écoutant.

Quelle différence entre ces deux hommes, entre l’air plein de bonhomie de l’un et la physionomie glacée de l’autre, entre le regard clair et un peu moqueur d’Hector et le regard terne de sir James!

Comme on reconnaissait bien, à première vue, le neveu du pair d’Angleterre et le fils du marchandde Bordeaux! Car enfin, M. Malestrat était un marchand.

Mademoiselle Aurélie était devenue profondément triste, en faisant toutes ces réflexions.

—Et cependant, se disait-elle, cet homme que je hais, il me faudra l’épouser!...

A cette idée, elle était bien près de pleurer, et, pour la première fois encore, elle accusa d’imprudence son père, qui lui avait choisi un mari sans la consulter. Jamais elle n’avait été si véritablement malheureuse.

Sir James ne paraissait pas s’apercevoir que les heures s’écoulaient, et c’est à minuit seulement qu’il parla de se retirer.

Tout en reconduisant ses hôtes jusque dans la cour, M. Blandureau faisait jurer à «mylord» Wellesley de revenir souvent, le plus souvent possible.

—Je vous le promets, répondit le baronnet.

Et lorsqu’il se trouva seul avec Hector:

—Je ne saurais exprimer, lui dit-il, l’impression profonde que je garde de cette jeune fille; je la trouve, en vérité, tout à fait charmante et adorable.

Hector ouvrait la bouche pour répondre:

—Mademoiselle Aurélie est ma fiancée.

Un secret pressentiment l’arrêta.

Le jour où Hector avait imaginé l’abominable plan qui devait conduire à l’abîme l’homme heureux désigné par le baron d’Ambleçay, il n’avait pas compté avec sa conscience. Il n’avait écouté que le désespoir, conseiller des résolutions insensées.

Avec le sang-froid et la réflexion, le sentiment de l’honneur lui revint, et il comprit tout l’odieux de son projet. Il eut horreur d’avoir pu s’y arrêter seulement une minute, et il y renonça. Pourtant, à moins d’un miracle, il n’entrevoyait pas de salut possible. Que pouvait-il faire? Attendre. Il attendit avec les mortelles angoisses du malheureux qui sait une inévitable condamnation suspendue sur sa tête.

S’il retournait encore chez M. Blandureau, c’est qu’il hésitait à rompre le premier; il avait d’ailleurs la conviction qu’un jour ou l’autre on lui signifierait très poliment congé. Il n’avait certes pas l’empressement d’un jeune homme admis officiellement à faire sa cour, à peine paraissait-il une fois ou deux par semaine.

Mais il pouvait rester à Paris. La maison de Ville-d’Avray avait conquis un hôte assidu, un hôte qui remplissait avec une merveilleuse exactitude les devoirs négligés par Hector.

Sir James est un homme qui, lui aussi, sait tenir une parole donnée. Il avait promis à M. Blandureau de revenir quelquefois, il revint tous les jours.

Oui, tous les jours, ce baronnet, aussi audacieux qu’exemplaire, affrontait trois et quatre heures de conversation avec l’ancien négociant, ravi de se voir écouté si attentivement par un homme dont l’oncle siége à la Chambre haute. C’était l’auditeur le plus bienveillant et le plus résigné qu’il eût jamais rencontré.

Il est vrai que le plus souvent le lord futur répondait de façon à prouver péremptoirement qu’il n’avait rien entendu ou rien compris, mais M. Blandureau ne s’arrêtait pas pour si peu. Il attribuait l’incohérence de son interlocuteur à ladifficulté qu’il devait éprouver à s’exprimer en français, et n’en continuait que de plus belle.

Le fait est que, tout en paraissant prêter une oreille patiente aux discours du père, le baronnet n’avait d’yeux et d’attention que pour la fille.

Frappé au cœur, le premier soir, sir James, le lendemain, adorait mademoiselle Aurélie. Au bout de huit jours il était amoureux fou, amoureux au point de perdre le boire et le manger, mais non pas assez fou, malheureusement, pour perdre la mémoire.

L’infortuné souffrait tous les tourments qu’avait endurés Hector, lorsque, près de mademoiselle d’Ambleçay, il oubliait la fille de M. Blandureau.

Il était cependant bien plus excusable. Frappé comme par la foudre, il n’avait pas eu une minute pour la réflexion. Il ne s’appartenait plus, déjà, lorsque le souvenir de Louise lui revint. Et cependant, la voix impitoyable de sa conscience lui criait:

—Gentilhomme indigne, tu forfais à l’honneur!

Mais qu’est le devoir, lorsque la passion commande! et déjà sir James en était arrivé à s’avouer que, pour lui, s’éloigner d’Aurélie, ce serait mourir.

Il avait bien d’autres tortures encore.

Il était pauvre, et il savait le père de mademoiselle Blandureau prodigieusement riche. Cette fortuneétait un insurmontable obstacle aux yeux du gentilhomme anglais. Lui qui avait à peine de quoi vivre, il professait pour l’argent un souverain mépris. Mais qui voudrait croire à son désintéressement?

Une héritière, en notre siècle, peut-elle croire au désintéressement d’un homme pauvre?

S’il demandait a M. Blandureau la main de sa fille, celui-ci n’y verrait-il pas la démarche d’un gentleman ruiné qui spécule sur son nom pour faire des réparations au manoir paternel?

Mais ces tristes réflexions s’envolaient à un seul regard de mademoiselle Aurélie, et plus d’une fois les yeux de la jeune fille rencontrèrent ceux du baronnet.

Sir James est un homme timide en dépit de ses manières hautaines. Il est modeste aussi; bien longtemps il refusa de croire à des apparences trop flatteuses. Il avait bien remarqué que la jeune fille ne fuyait pas sa présence. Arrivait-il, si elle n’était pas au salon, elle ne tardait pas à y descendre. Plus d’une fois, en s’éloignant, il avait cru l’apercevoir soulevant un coin d’un des rideaux de mousseline de la fenêtre, et l’accompagnant du regard jusqu’à sa voiture.

Il attribuait tout cela au hasard; il n’y voulaitvoir que des actions indifférentes, jusqu’à ce qu’un jour enfin ce hasard qu’il gratifiait si bénévolement de ses succès lui fournit l’occasion de se trouver seul avec mademoiselle Aurélie.

Oh! ce ne fut qu’un instant, cinq minutes à peine, mais on dit bien des choses en cinq minutes, surtout quand on ne parle pas, car ils ne se parlèrent pas. Ils restèrent debout, l’un devant l’autre, émus, tremblants, les yeux dans les yeux.

Ma foi! sir James ne se posséda plus, le magnétisme de l’amour bouleversa toutes ses idées innées du respect des convenances; il se rendit coupable d’une hardiesse qu’il ne s’explique pas encore aujourd’hui, il osa prendre la main de mademoiselle Aurélie et la porter respectueusement à ses lèvres.

Mademoiselle Aurélie ne retira pas sa main; même il crut sentir une légère pression de ses doigts, muette réponse à sa muette déclaration.

Sans doute sir James allait enfin bégayer quelques phrases, lorsque M. Blandureau entra. Le négociant ne remarqua ni la rougeur de sa fille, ni l’air embarrassé du baronnet. Il tenait un journal à la main et venait demander à «mylord» des explications sur la conduite du cabinet anglais dans l’affaire duSan Jacinto.

Sir James réussit, après des efforts incroyables, àmaîtriser son émotion. Que n’eût-il pas donné pour éloigner Blandureau? Il était aimé, c’était désormais une certitude pour lui; il eût voulu pouvoir savourer son bonheur; mais non, il lui fallait répondre aux questions de l’ancien négociant, qui lui répétait toujours:

—Que pensez-vous de l’enlèvement des commissaires du Sud?

L’infortuné baronnet ne pensait rien du tout, sinon que mademoiselle Aurélie est la plus belle des femmes. Il se rejeta dans les généralités et ne mit pas moins d’un bon quart d’heure à amplifier cet axiome de la politique britannique: «Les principes de morale sont éternels, mais le coton est indispensable.»

Cette journée, si heureusement commencée pour sir James, devait finir bien tristement, hélas!

Le matin, il avait reçu l’aveu tacite de l’amour de mademoiselle Blandureau; le soir même il apprit qu’elle était la fiancée d’Hector et qu’avant un mois elle serait sa femme.

C’est l’ancien négociant lui-même qui lui révéla cette funeste nouvelle. M. Wellesley pâlit et chancela sous le coup.

—Est-ce possible? balbutia-t-il, est-ce possible?

Son trouble était trop visible cette fois. M. Blandureau fut obligé de s’en apercevoir.

—Qu’avez-vous, mylord? demanda-t-il.

—Oh! fit le baronnet, je souffre, je souffre beaucoup!

Et, prenant congé, il se retira sans s’apercevoir que mademoiselle Aurélie partageait visiblement son émotion.

Sir James rentra chez lui dans un état impossible à décrire. L’homme froid n’existait plus. Il parlait haut dans sa chambre, il gesticulait.

—Je suis maudit décidément, disait-il, et tout à fait perdu désormais. J’ai violé ma parole de gentleman, j’ai oublié mademoiselle d’Ambleçay, j’ai trompé ma fiancée, et voici que maintenant j’enlève le cœur de la fiancée du seul ami que j’aie en France. Je serai un traître à ses yeux, un homme tout à fait vil et méprisable.

Il eut d’abord l’idée d’écrire à Hector; il voulait confesser sa faute involontaire; mais il réfléchit et déchira la lettre.

Puis, une inspiration soudaine illuminant son visage:

—Oui, dit-il, je n’ai que cela à faire; ma résolution est prise.

Et le lendemain il retourna chez M. Blandureau, comme si rien ne s’était passé.

Son existence était affreuse. En présence de mademoiselle Aurélie, il était au septième ciel; se retrouvait-il seul, il tombait sans transition au plus profond de l’enfer.

Cependant M. Blandureau commençait à s’apercevoir de ce qui se passait. Il n’en était pas positivement sûr, mais il avait ce que la justice appelle de sérieuses présomptions.

Il était aussi mécontent que possible. Il s’était fait jusqu’à présent honneur à lui-même des visites quotidiennes de sir James. En découvrant qu’il pouvait bien venir aussi pour sa fille, son amour-propre fut blessé au vif.

Ce n’est pas qu’un mariage avec le neveu d’un pair d’Angleterre ne l’eût flatté infiniment; il eût donné pour réaliser ce beau rêve la moitié de sa fortune. Mais il s’était engagé avec Hector; il ne songea donc qu’à presser l’union décidée et à prévenir son futur gendre de ses soupçons.

Hector, lui aussi, avait des soupçons.

Un jour qu’il était venu chez M. Blandureau où il se faisait de plus en plus rare, il avait aperçu sur une table une grammaire anglaise et unpocket-dictionary.

Ce fut comme un trait de lumière, et c’est le cœur gonflé de joie et d’espérance qu’il ouvrit ces deux volumes. Les pages en étaient coupées, et quelques signes au crayon le long des marges attestaient qu’on s’en était servi.

—Oh! pensa Hector, mademoiselle Aurélie est trop sensée pour vouloir apprendre l’anglais sans maître. Mon ami James, j’imagine, sera le professeur. Puisse-t-elle bientôt parler comme une demoiselle du Lancashire!

Et il s’éloigna plus joyeux qu’il ne l’avait été depuis longtemps.

—Ne troublons pas ces jeunes gens, se disait-il; si M. Blandureau veut me voir, il viendra me chercher.

M. Blandureau, en effet, après avoir inutilement attendu son gendre, alla le surprendre un matin.

L’ancien négociant paraissait fort ému.

—Vous aimez ma fille? lui demanda-t-il tout d’abord.

—Certes, répondit Hector, comme une sœur.

—Eh bien, continua M. Blandureau, je dois vous révéler un fait très grave. Votre ami mylord Wellesley aime Aurélie.

Hector eut toutes les peines du monde à comprimer sa joie.

—Êtes-vous bien sûr de ce que vous dites? demanda-t-il.

—A peu près. Je crois donc qu’il serait bon de presser l’affaire, et de vous marier le plus tôt possible.

—C’est bien, dit Hector, je vous remercie; j’aviserai.

Et comme M. Blandureau en revenait sans cesse à son idée, il lui joua la scène de M. Dimanche. M. Blandureau quitta son gendre, assez surpris de son peu d’empressement.

Une surprise plus grande l’attendait chez lui. Sa fille l’avait fait demander.

Mademoiselle Aurélie aimait véritablement sir James, et elle était bien résolue à rompre à tout prix avec Hector.

Elle trouvait à cette rupture des avantages sans nombre. D’abord elle devenait la femme d’un homme titré; on l’appelait mylady. Comme elle avait assez de fortune pour deux, elle s’inquiétait peu de la fortune. Elle irait habiter l’Angleterre, où nul nesongerait à lui reprocher son origine plébéienne. Enfin la meilleure raison, elle aimait sir James.

Aussi est-ce du ton le plus résolu qu’elle déclara à son père que jamais elle n’épouserait Hector.

On se ferait difficilement idée de la colère et de l’étonnement de l’ancien négociant à l’annonce de cette résolution d’Aurélie.

—Songes-tu bien à ce que tu dis? balbutia-t-il, toi, ma fille, lorsque tu sais que j’ai donné ma parole!

—Vous la reprendrez, mon père.

—Jamais, s’écria le négociant, jamais! Parole de Blandureau vaut de l’or.

—Soit, répondit mademoiselle Aurélie; mais, moi, je n’ai rien promis et je n’ai rien à tenir.

—Mais, malheureuse enfant, la présence seule de ce jeune homme ici impliquait une acceptation de ta part. Je suis le créateur du billet, mais tu es l’endosseur. D’ailleurs, songe au désespoir d’Hector; veux-tu briser sa vie?

—Croyez-vous qu’il m’aime, mon père?

—S’il t’aime! ah! si tu savais de quel ton il me disait, il n’y a pas plus d’une heure: «Mademoiselle Aurélie, je l’aime comme une sœur.»

La jeune fille ne put retenir un éclat de rire.

—Vous trouvez que cela suffit? demanda-t-elle.

—Je t’affirme, répondit M. Blandureau, je t’affirme que moi je n’aimais pas du tout ta mère lorsque nous nous sommes mariés. Dieu sait cependant si nous avons été heureux!

—Eh bien, moi, reprit mademoiselle Aurélie, à aucun prix, mon père, je ne veux de ce bonheur. Je ne suis pas des jeunes filles que l’on contraint, ajouta-t-elle d’un ton de défi.

—Et moi, s’écria M. Blandureau furieux, je jure que la terre cessera de tourner et le soleil d’éclairer la terre avant qu’on me voie reprendre ma parole.

Et il sortit en tirant violemment la porte.

Mademoiselle Aurélie n’était pas d’un caractère à s’effrayer pour si peu. Elle ne renonça nullement à ses espérances.

Une heure plus tard, Hector recevait d’elle un petit billet où, invoquant sa délicatesse de galant homme, elle le conjurait de se retirer. D’ailleurs, elle ne lui donnait aucun détail.

Mais Hector ne pouvait ainsi se rendre à la légère aux désirs de mademoiselle Aurélie. Il voulut la voir auparavant, lui parler.

Et comme le temps pressait, il sauta dans une voiture et se fit conduire à Ville-d’Avray.

Il y avait quinze jours à peu près qu’Hector n’avaitvu mademoiselle Blandureau; il la reconnut à peine, tant l’avait transfigurée l’amour vrai qu’elle éprouvait. C’était encore la statue, mais la statue animée par l’étincelle.

C’est avec une rougeur modeste qu’elle lui conta fort simplement son roman.

Si elle avait écrit à Hector, c’est qu’elle était sûre de l’amour de M. Wellesley.

Hector fut vraiment touché de l’expression d’angoisse qui se peignit sur les traits de la jeune fille, lorsqu’en terminant elle lui renouvela sa prière.

—Je vais vous obéir, mademoiselle, lui dit-il, avec l’espoir qu’à défaut de l’amour que je n’ai su mériter, cette déférence me vaudra votre amitié.

En toute autre circonstance, Hector aurait été singulièrement troublé d’avoir à affronter la colère de M. Blandureau; mais il était si joyeux que c’est à peine s’il y songea.

L’ancien négociant, pour tout dire, le reçut assez mal.

Ravi de cette rupture, il tenait à honneur d’en paraître indigné. Il fit des représentations à Hector, lui offrit de fermer la porte à M. Wellesley, lui proposa d’augmenter le chiffre de la dot, et lorsqu’il vit le jeune homme inébranlable, il l’accablades paroles les plus dures et lui reprocha son manque de foi.

—Votre père n’aurait pas agi ainsi, lui dit-il; mais enfin, puisque vous refusez absolument d’accepter ma fille, car c’est vous qui refusez, je l’espère, et sans motifs, vous allez m’en signer une déclaration.

Hector signa de grand cœur, et prenant congé de M. Blandureau, il courut au café le plus voisin et écrivit à Ferdinand:

«Tout est arrangé. Accours, je t’attends.»

Le soir même, M. Blandureau agréait la demande de M. James Wellesley. Même il profita du changement de gendre pour diminuer la dot de cinq cent mille francs.

Alors seulement le baronnet apprit que son beau-père avait été dans le commerce. Ses préjugés voulurent élever la voix. Il leur imposa silence. Il se consola d’ailleurs par cette réflexion:

—Qui le saura en Angleterre?

Deux jours plus tard, Hector achevait sa toilette lorsque le domestique de l’hôtel lui annonça qu’un monsieur insistait pour lui parler.

—Qu’il entre, dit Hector, sûr que ce devait être Ferdinand, et il s’avança à la rencontre de son ami.

Ce n’était pas Ferdinand, mais bien sir James, plus pâle et plus grave qu’à l’ordinaire. Il tenait à la main une boîte d’acajou qu’il posa sur la table.

—J’ai à vous parler sérieusement, dit-il à Hector, êtes-vous certain que personne ne peut nous entendre?

—Personne, répondit Hector, surpris de ce début.

L’Anglais alla s’assurer que la porte était bien fermée, et revenant vers son ami:

—Monsieur, lui dit-il, je suis un homme tout à fait coupable et tout à fait indigne de votre amitié. Je me méprise moi-même et vous ne sauriez m’accabler de plus de reproches que ne m’en a fait ma conscience. J’avais une fiancée, je l’ai trahie; hier, j’ai dû lui écrire que j’étais un homme sans foi; aujourd’hui je viens vous dire: Ami, je vous ai trahi de la façon la plus misérable, je vous ai enlevé le cœur de celle que vous deviez épouser, j’aime Aurélie, j’en suis aimé. Son père vient de m’accorder sa main.

—Tu es le meilleur et le plus excellent des hommes, s’écria Hector en serrant le gentleman sur son cœur. S’il te faut jamais un ami sûr, viens à moi. Te faut-il toute ma fortune, parle?

M. Wellesley pensa que la raison d’Hector s’égarait, et ses remords en redoublèrent.

—Revenez à vous, lui dit-il, je ne vous ai pas tout dit encore. Je veux vous offrir toutes les satisfactions qu’un homme peut désirer. J’ai là une boîte de pistolets; une seule de ces armes est chargée. Vous allez choisir et...

—Me battre avec vous! s’écria Hector, et pourquoi, grand Dieu! Rassurez-vous; je n’aimais pas mademoiselle Aurélie.

—Que vous l’aimiez ou non, reprit sir James, mon action n’en est ni moins perfide, ni moins odieuse. Mais, je vous le répète, j’ai là des pistolets...

—Vous êtes fou, fit Hector en haussant les épaules. Comment, vous me prenez mademoiselle Aurélie, et vous voulez me tuer par-dessus le marché!

M. Wellesley se fâcha tout rouge sur ces dernières paroles.

—Il est trop tard pour reculer, dit-il; je vous ai fait des excuses telles que désormais je ne pourrais supporter votre vue. Vous refusez la réparation que je venais vous offrir; c’est moi maintenant qui vous demande satisfaction.

Un duel aurait certainement terminé cette singulièrequerelle, si l’arrivée de Ferdinand n’était venue y mettre un terme.

Il avait reçu la lettre d’Hector et il accourait.

Dès qu’on l’eut mis au courant de l’affaire:

—Laisse-moi, dit-il à Hector, moi qui parle anglais comme un Londonien, je vais arranger l’affaire avec M. Wellesley.

Il s’entendait à arranger les affaires, Ferdinand.

Une fois Hector passé dans une autre pièce, il raconta à sir James l’histoire de son ami et de mademoiselle d’Ambleçay.

La fureur de l’Anglais ne connut plus de bornes.

—Je suis joué! s’écria-t-il; et alors il exigea des réparations d’une voix si impérieuse et si haute, qu’Hector accourut au bruit.

On s’expliqua, et le lendemain Hector gratifiait sir James d’un joli coup d’épée dans le bras, qui retarda son mariage de six semaines.

Ces quelques gouttes de sang retrempèrent l’amitié de ces ennemis d’un jour.

Ferdinand était plus fier cent fois qu’un triomphateur romain, le soir où, après trois semaines d’absence, il fit son entrée à la Fresnaie, suivi de son ami Hector.

On attendait les voyageurs. La maison avait cet air de fête qui trahit au dehors la joie de ceux qui l’habitent. Tenue au courant, par son mari, de tout ce qui se passait à Paris, madame Aubanel avait ménagé à Hector la plus douce des surprises. A force d’éloquence, elle avait décidé madame d’Ambleçay à venir dîner à la Fresnaie avec sa fille. La baronne avait essayé de résister, mais quelles bonnes raisons pouvait-elle donner? Sir James lui avait officiellement notifié la rupture,et elle lui avait répondu pour lui rendre sa parole.

C’est donc Louise que la première Hector aperçut lorsqu’il entra dans le salon, et le regard qu’échangèrent les deux amants fut comme un long poème, qui disait leurs angoisses passées et leur félicité présente.

Hector était bien loin de s’attendre à un tel bonheur; il avait redouté de nouveaux obstacles; aussi fut-il obligé, pour ne pas tomber, de chercher un point d’appui sur le bras de son ami, tandis qu’il s’inclinait respectueusement devant la baronne.

—Si j’ose reparaître devant vous, madame, lui dit-il d’une voix tremblante d’émotion, c’est que j’ai rempli les conditions que vous aviez cru devoir m’imposer.

Et il lui présenta une lettre.

Cette lettre était celle où M. et madame Blandureau avaient l’honneur d’informer leurs amis et connaissances du mariage de mademoiselle Aurélie Blandureau, leur fille, avec sir James Wellesley.

S’il y avait «sir» et non pas «mylord,» ce n’était pas la faute de l’ancien négociant; il avaiteu à ce sujet une discussion de plus de deux heures avec le baronnet.

Madame d’Ambleçay parcourut rapidement cette lettre qui ne lui apprenait rien de nouveau, et s’adressant à sa fille:

—Eh bien! ma pauvre enfant, dit-elle d’un ton de fausse tristesse, voici que M. Wellesley t’abandonne pour une autre.

Depuis plus de quinze jours déjà mademoiselle Louise se réjouissait de cette bienheureuse trahison, elle fit cependant tous ses efforts pour paraître surprise: elle essaya même,—voyez la perfidie,—une petite moue chagrine. Mais elle était mal exercée à la dissimulation, et ses yeux brillants de joie donnaient à son air dépité un éclatant démenti.

—Et quand se marie M. Wellesley? demanda la baronne à Hector.

—Le trois du mois de mai prochain, répondit Ferdinand, grâce à ma diplomatie qui a fait hâter le mariage.

—Eh bien! reprit madame d’Ambleçay, je crois que nous pouvons faire nos préparatifs pour cette époque.

Et, prenant la main de sa fille, elle la mit dans la main d’Hector.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

M. et madame Hector Malestrat sont aujourd’hui fixés en Touraine. Ils habitent le château d’Ambleçay en attendant que soit achevée la jolie maison qu’ils font construire à une lieue de la Fresnaie.

Hector ne retourna jamais à Bordeaux, et si vous ouvrez lesPetites Affiches,vous y lirez probablement:

AVENDRE, dans un des plus jolis quartiers de Bordeaux, l’hôtel Malestrat, entièrement remis à neuf et magnifiquement décoré.

Mademoiselle Aurélie, devenue madame Wellesley, règne à Follingham-Castle, le manoir de son mari, dans le Lincolnshire.

Son nom de demoiselle ayant été par hasard prononcé devant quelques-unes des châtelaines du voisinage, elle n’a pas hésité à leur faire entendre que les Blandureau sont alliés aux premières familles de France.

Madame Wellesley, adorée d’un mari qu’elle aime, est d’ailleurs si heureuse, qu’elle ne songe même pas à souhaiter la mort de cet oncle qui doit lui léguer le titre de lady.

Ni Hector, ni sir James, s’ils ont des enfants, ne s’aviseront d’arrêter vingt ans à l’avance leur établissement, ils savent trop ce qu’il en coûte.

—Les promesses de mariage faites par les parents, dit M. Blandureau, sont des lettres de change tirées sur l’avenir, le plus inexact de tous les débiteurs.

Et le hasard est et restera toujours le premier des négociateurs en mariages.

FIN

Paris.—Imprimerie de E. Donnaud, rue Cassette, 9.


Back to IndexNext