X

Pierre Divorne,Avoué licencié.

Pierre Divorne,Avoué licencié.

—Le père! pensa-t-il, l’avoué! c’est le ciel qui me l’envoie.

Et saisi d’une de ces inspirations sublimes qui décident des batailles, il repoussa le domestique, et s’élança dans le corridor, laissant son visiteur seul et stupéfait.

M. Divorne, le père, sortait précisément de chez maître Bertaud. Le notaire lui avait donné sur la famille d’Antoinette des détails si inespérés, des renseignements si brillants, qu’il regretta amèrement la promesse faite à sa femme de rompre le mariage. Mais, esclave de sa parole, il s’affermit dans sa résolution de refuser malgré tout son consentement. S’il venait chez le négociateur, c’est qu’il voulait passer un peu sa colère, et lui laver convenablement la tête.

C’est dire qu’il accueillit fort mal M. de Saint-Roch qui accourait. Mais l’ambassadeur ne s’amusa pas à répondre, il prit le bras de l’avoué, et le poussant presque devant lui:

—Dans mon cabinet, dit-il, dans mon cabinet.

Une fois entrés:

—Monsieur, prononça-t-il, en s’adressant à son premier visiteur, j’ai l’honneur de vous présenter M. Pierre Divorne, avoué licencié près le tribunal de Lannion, père de M. Pascal.

Puis, se retournant vers l’avoué:

—Je vous présente, monsieur, dit-il, M. Gerbeau, ancien fabricant à Roubaix, père de mademoiselle Antoinette.

Les deux pères se saluèrent froidement, tandis que M. de Saint-Roch allait s’asseoir derrière son bureau, en homme désormais parfaitement désintéressé dans la question.

Il y eut un moment de silence assez long entre l’avoué et le fabricant. Puis, ils commencèrent à parler ensemble, très vivement, chacun espérant faire taire l’autre et le forcer à l’écouter.

M. Gerbeau, qui n’avait pas eu de renseignements et qui persistait à se croire pris pour dupe, était le plus irrité. Il parlait de beaucoup le plus haut; il reprenait sans discontinuer la même phrase:

—Je ne veux rien entendre, je refuse positivement votre fils...

Cette obstination injurieuse à refuser Pascal exaspéra M. Divorne, à la fin.

—Allons chez maître Bertaud nous expliquer, proposa-t-il.

—Soit, dit M. Gerbeau.

Et ils sortirent,—par le couloir d’introduction, au risque de rencontrer quelqu’un!—sans même saluer M. de Saint-Roch.

Mais cette impolitesse n’attrista pas le négociateur.

—Ils vont chez le notaire, se dit-il en se frottant joyeusement les mains, c’est bon signe. Ça m’a donné du mal, mais l’affaire est dans le sac: ici dix mille francs au moins, dont trois mille pour Jeuflas; bénéfice net, sept mille livres.

Et s’asseyant à son bureau, il se remit à la confection de sa réclame, qui se terminait ainsi:

«Ce qui distingue surtout M. de Saint-Roch, c’est que jamais l’intérêt ne le guide. Moraliser l’espèce humaine, voilà son but; faire fonctionner le mariage, tel est son moyen. Mystère et désintéressement sont sa devise.»

«Ce qui distingue surtout M. de Saint-Roch, c’est que jamais l’intérêt ne le guide. Moraliser l’espèce humaine, voilà son but; faire fonctionner le mariage, tel est son moyen. Mystère et désintéressement sont sa devise.»

L’illustre négociateur avait deviné juste. Tout s’arrangea dans l’étude du notaire. Maître Bertaud savait mettre en pratique ces belles et nobles paroles d’un tabellion à son successeur: «Souvenez-vous, jeune homme, qu’un notaire est un tampon destiné à amortir le choc des intérêts.» Il s’interposa habilement entre ces deux pères, entre M. Gerbeau, qui ne voulait pas donner sa fille, et M. Divorne, qui s’obstinait à vouloir cette fille, depuis qu’on la refusait à son fils.

Grâce à l’inépuisable patience de maître Bertaud,le plus patient et le plus onctueux des notaires, on finit par s’entendre.

Après moins de cinq heures de pourparlers, le mariage fut arrêté, décidé, conclu, presque signé.

Il y était stipulé, entre autres conditions, que M. Gerbeau donnait à sa fille cent mille écus comptants. C’était au moins cinquante mille francs de plus que n’aurait voulu l’ancien fabricant, mais il avait eu la main forcée, tant par le notaire que par M. Divorne.

L’avoué, intraitable sur l’article dot, était bien loin de se douter qu’il travaillait bien moins pour son fils que pour l’ambassadeur matrimonial.

Enfin, la date du mariage fut fixée, et les deux pères, devenus les meilleurs amis du monde, sortirent ensemble de l’étude de maître Bertaud. M. Divorne avait hâte d’annoncer la bonne nouvelle à son fils.

La visite du chevalier de Jeuflas avait singulièrement rassuré Pascal, mais il était bien loin de s’attendre à une solution si prompte.

Il faillit tomber à la renverse, en voyant entrer son père et M. Gerbeau. Mais on n’est pas longtemps à revenir des commotions que donne un bonheur inespéré.

Pascal fut vite mis au courant de ce qui s’étaitpassé, tant chez le propagateur-initiateur que chez le notaire, et bientôt il se trouva qu’il était le moins surpris des trois.

—Qui jamais se serait attendu à cela? répétait M. Divorne.

Et dans le fait, l’avoué eût été bien embarrassé d’expliquer comment, tout à coup, il avait oublié les serments faits à sa femme.

—Ce que je ne comprendrai jamais, disait M. Gerbeau, c’est que ce cher Pascal ait eu l’idée incroyable, impossible, de s’adresser à ce M. de Saint-Roch.

—Oh! pour cela, répondit Pascal, je jure bien que je croyais simplement faire une très innocente plaisanterie.

—Comme si on plaisantait avec le mariage, dit gravement M. Divorne: c’est jouer avec le feu.

—Et encore, continua Pascal, qui jamais se serait douté du rôle de mon ambassadeur, sans un de mes amis qui s’est empressé de vous écrire? Le malheureux croyait me nuire, il m’a rendu le plus grand des services. Mais je voudrais bien savoir qui je dois remercier.

—Il faudrait voir l’écriture, dit M. Gerbeau; voici ma lettre.

—Et la mienne, fit M. Divorne.

Mais l’écriture, habilement contrefaite, n’apprenait rien à Pascal. Il tournait et retournait les deux lettres anonymes, tout en se creusant la tête à chercher le mobile de leur auteur, lorsqu’il aperçut ses initiales à lui, un P et un D en relief, aux angles des deux feuilles de papier.

—Morbleu! dit-il, ces lettres ont été écrites chez moi.

—Mais par qui? demandèrent ensemble M. Gerbeau et l’avoué.

—Ah! voilà, répondit Pascal; il vient beaucoup d’amis chez moi.

Mais en même temps le jeune homme se disait que, seuls, Lorilleux ou Jean Lantier avaient pu s’emparer du billet de M. de Saint-Roch. Le doute à cet égard n’était pas possible.

C’est alors que Pascal se souvint de la pâleur de son ami, la dernière fois qu’il l’avait vu. Il se rappela encore que le médecin était resté seul, ce soir-là, dans son cabinet, pour y écrire, disait-il, une lettre.

Évidemment Lorilleux était le coupable.

Cette trahison si lâche d’un ami d’enfance accabla Pascal. Les déceptions en amitié sont plus cruelles qu’en amour, parce qu’elles sont plus inattendues. Cependant il se garda bien de dire tout haut cenom qu’il venait de deviner. Indigné contre le médecin, il sentait qu’il l’aimait encore et qu’il répugnait à livrer au mépris le nom d’un ancien camarade de collége; il avait honte d’avouer qu’il avait été dupe d’apparences trompeuses.

Aussi, lorsque M. Gerbeau, après un assez long silence, lui demanda:

—Eh bien! devinez-vous? êtes-vous sur la trace?

—Non, répondit-il. Je n’ai pas même un soupçon.

—Il faut faire une enquête, proposa l’avoué. Si tu restes dans l’incertitude, te voilà condamné à te défier de tous tes amis.

—J’aime mieux ne plus penser à cette infamie, dit résolûment Pascal.

Et il froissa les lettres et les jeta dans un coin, se réservant bien de les reprendre plus tard, pour confondre et accabler le traître Lorilleux.

—Soit! s’écria M. Gerbeau, n’y pensons plus, non plus qu’au Saint-Roch et à son acolyte Jeuflas. Pardon universel. Et moi, je vais, de ce pas, consoler ma pauvre fille, que j’avais laissée dans les larmes, je puis le dire maintenant.

Pascal ne fut pas désolé d’apprendre que mademoiselle Antoinette avait beaucoup pleuré; et, sans doute pour remercier son futur beau-père de l’aveu, il l’embrassa de bon cœur.

A l’exemple des mineurs prudents, qui s’éloignent bien vite lorsque, la mine chargée, ils ont mis le feu à la mèche, Lorilleux s’était tenu à l’écart en attendant l’explosion de ses bombes anonymes.

Il ne reparut que le lendemain de ce jour si rempli où le mariage de Pascal avait été décidé. Le médecin dissimulait assez bien ses graves inquiétudes sous un air agréablement badin.

—Quoi de neuf? demanda-t-il en s’installant dans le fauteuil de son ami. Moi, je suis accablé de besogne: tous mes clients se sont donné le mot pour tomber malades le même jour. Et ton mariage, à propos?

—Je me marie toujours avec mademoiselle Gerbeau.

—Ah! fit le médecin, qui pâlit. Et ton père?

—Il est ici depuis hier matin.

—Il consent?

—Qui l’en empêcherait?

Lorilleux, fort décontenancé, se demandait anxieusement s’il ne s’était pas trompé en écrivant les adresses, lorsque Pascal, qui s’était levé fort tranquillement, lui tendit les lettres anonymes en lui disant d’un ton fort calme:

—Tiens, mon ami, voici deux lettres qui ont failli faire échouer mon mariage; reprends-les, et surtout aie soin de les brûler. Que personne ne se doute que tu es capable d’une semblable action.

En venant chez son ami, le médecin était préparé à tout, à tout, excepté à cela. Il balbutia quelques paroles d’excuse; il voulut essayer de nier, il n’en eut pas la force. La honte, l’émotion le suffoquaient.

Il se leva, cachant sa figure entre ses mains, et se dirigea vers la porte en chancelant comme un homme ivre.

Pascal l’arrêta.

—Je n’oublie pas ainsi, lui dit-il, vingt annéesd’une amitié dévouée; Lorilleux, je te pardonne.

—Ah! s’écria l’infortuné docteur, que les larmes gagnaient, c’est grand ce que tu fais là, car tu ne sais pas quelles pensées me guidaient.

—Je ne veux pas le savoir.

—Il serait généreux de m’entendre; de grâce, écoute-moi. Ton mariage, mon ami, est le coup le plus rude que puisse me porter la destinée. C’en est fait des rêves de ma vie.

—Quoi! parce que j’épouse mademoiselle Gerbeau?

—Oui! je voulais te donner une femme. Cette femme, c’est ma sœur. Seul, tu me semblais digne d’elle. Je croyais ainsi assurer ton bonheur et le sien. Voilà plus de quinze ans que je désire ce mariage...

—Eh! que ne l’as-tu dit plus tôt. J’aurais peut-être déjà quatre enfants à cette heure...

—J’ai voulu attendre.

—Mon cher ami, je te l’ai répété vingt fois, les gens qui attendent toujours que la poire soit mûre, finissent par n’en jamais manger.

—Accable-moi, soupira le médecin, je le mérite, mais, au nom du ciel, ne me raille pas.

—Je n’ai jamais été plus sérieux, reprit Pascal; mais vois la vanité des projets: tu voulais me marier avec ta sœur, ma mère élevait exprès pour moi une héritière, Lantier me destinait une de ses filles... Folies. Je me marie, et c’est par hasard. Vois-tu bien, mon cher, on n’épouse jamais avec préméditation.

Lorilleux était trop accablé pour répondre.

—Écoute, continua Pascal, veux-tu, veux-tu faire une fois en ta vie une action sensée? Accepte, mais là, tout à coup, les yeux fermés, une proposition que je vais te faire, et qui te prouvera que je t’avais déjà pardonné.

—Je suis prêt à faire tout ce qu’il te plaira.

—Lantier voulait me donner une de ses filles, l’aînée, avec deux cent mille francs de dot. Je déclare la jeune personne charmante; mais Lantier ne m’a prévenu que ce matin, il était trop tard, j’en aime une autre. Seulement, pour calmer le chagrin de ce père, je lui ai proposé un autre gendre; et cet autre, c’est toi. Tu lui conviens, acceptes-tu? est-ce dit?

—Au moins, laisse-moi quelques jours de réflexion.

—Pas une heure. Oui ou non, sur-le-champ.

Incertain, éperdu, presque fou d’avoir à prendreainsi subitement une décision si grave, Lorilleux ferma les yeux, comme le voyageur ébloui qui tout à coup, sous ses pas, entrevoit un abîme béant. Lui qui mûrissait ses actions les plus indifférentes, se résoudre ainsi à l’acte le plus important de la vie, quelle épreuve! Mais enfin, triomphant des habitudes de toute son existence:

—Soit, dit-il, j’accepte.

Et tout bas, il ajouta: La fortune de ma femme rejaillira sur ma sœur.

—Ainsi, reprit Pascal, je puis prévenir Lantier.

—Oui, j’ai toujours été malheureux, peut-être la chance me viendra-t-elle par ton entremise.

—Eh! cher ami, pour que le bonheur entre dans une maison, il faut lui tenir la porte ouverte.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir même, pour prévenir toute occasion de chagrin à venir, Pascal, après bien des hésitations, osa,—contre l’avis de M. Divorne et même de M. Gerbeau,—instruire mademoiselle Antoinette de tout ce qui s’était passé; il lui dit le rôle joué par l’ambassadeur matrimonial et le chevalier de JeuflasPour toute réponse, la jeune fille lui tendit la main, comme je souhaite, ami lecteur, que te la tende la femme que tu aimes, lorsque tu auras quelque requête à lui présenter.

Cependant le chevalier de Jeuflas ne fut point invité à la noce, qui eut lieu quinze jours plus tard.

Depuis un mois, le jeune ménage était installé dans une ravissante maison des Champs-Elysées, arrangée, Dieu sait avec quels soins! par Jean Lantier, devenu le beau-père du docteur Lorilleux; M. et madame Divorne étaient repartis pour Lannion, enchantés de leur belle-fille, lorsqu’un matin, un monsieur se présenta qui tenait essentiellement, disait-il, à parler à Pascal.

Ce visiteur était coquettement vêtu, malgré l’heure matinale. Il portait, par-dessus son habit bleu-barbeau, une douillette de couleur claire, doublée de satin blanc, il avait des gants paille. Pour ne pas déranger l’ordre merveilleux de sa chevelure blonde, il tenait son chapeau à la main.

Le domestique pensa d’abord que cet étranger si bien frisé sortait de quelque bal et se trompait de porte; mais, comme il insistait sous prétexte d’affaires très urgentes, il se décida à l’introduire dans le cabinet de son maître.

—Bonjour, cher enfant, dit la voix de miel de M. de Saint-Roch; j’ai voulu vous surprendre dans votre bonheur; me pardonnez-vous cette indiscrétion qui est ma seule récompense?

Pascal ne jugea pas à propos d’offrir un siége à l’ambassadeur.

—Eh bien, cher client, continua le négociateur, bénissons-nous notre ami? Je ne vous avais pas trompé, hein? papa Gerbeau s’est gentiment exécuté; peste! trois cent mille francs....

—Je suis fort pressé ce matin, interrompit Pascal.

M. de Saint-Roch poussa un gros soupir.

—Ingrat! murmura-t-il, ingrat! il oublie que j’ai été son initiateur à la félicité du mariage.

—De quoi s’agit-il?

—C’est la moindre des choses, reprit l’ambassadeur; nous avons un petit traité, vous savez, cinq pour cent de la dot. Vous avez eu cent mille écus, il me revient quinze mille francs.

—Et si je refusais de payer? demanda Pascal en souriant.

—Oh! fit M. de Saint-Roch, pâlissant sous son vermillon, quelle plaisanterie, marchander votre bonheur...

—Mais si je ne plaisantais pas, si je marchandais?

—Nous plaiderions, alors, j’ai la douleur de vous le dire, et je gagnerais certainement. J’ai, vous le savez, des arrêts en ma...

—Assez, assez, dit Pascal... Tenez, ô le plus désintéressé des ambassadeurs, voici votre argent.

—Ah! cher enfant, s’écria l’homme illustre d’une voix doucement émue, je n’attendais pas moins de votre reconnaissance. C’est la dette du bonheur que vous acquittez... Puis, avisant sur le bureau un petit presse-papier:—J’emporte ceci, dit-il; ce souvenir me sera plus précieux que les billets de banque que vous venez de me donner. Ne suis-je pas votre second père, en voyant ce don pieux d’une...

—Au revoir, cher monsieur de Saint-Roch, dit Pascal, en poussant son second père vers la porte.

Mais ledioude l’hymen s’arrêta sur le seuil.

—Cher enfant, dit-il à demi-voix, si jamais,—Dieu vous préserve de ce malheur!—vous veniez à perdre votre épouse, souvenez-vous de mes bons offices, et conservez-moi votre clientèle.

Au dire de tous, même de ses amis, et on sait l’impartialité des amis, Hector Malestrat était et méritait d’être le lion de la jeunesse bordelaise.

C’était, en 1859, un fort joli garçon, un peu fat, légèrement prétentieux, et fier comme il convient de ses avantages. Il avait vingt-neuf ans, une agréable figure, beaucoup d’argent, et un bon tailleur. On citait comme une merveille son hôtel de Bordeaux, on admirait ses chevaux et ses voitures, on copiait servilement ses livrées; son chalet d’Arcachon avait rendu malade de jalousie un Anglais spleenique. Enfin, la capricieuse fortune s’était complue à vider sur la tête de cet heureux mortel le coffre-fort de ses faveurs.

Hector était le fils unique d’un armateur fabuleusementriche et néanmoins d’une honnêteté si rare, qu’à Bordeaux son nom était devenu le synonyme de probité commerciale. Sur la fin de sa carrière, et comme il songeait sérieusement à jouir enfin de ses millions, ce négociant fut atteint de malheurs que nul ne pouvait prévoir. La faillite de plusieurs maisons d’Angleterre et de Hollande, trois sinistres en mer, une baisse énorme sur les vins, le mirent à deux doigts de sa perte. Tout autre que lui eût succombé, son immense crédit lui permit de faire face à tout, l’orage passa sans le renverser.

Mais s’il ne fut pas ruiné complétement, ses capitaux subirent une telle diminution qu’il se trouva pauvre, en comparant le passé au présent. Il en prit un grand chagrin, comme tout homme habitué au bonheur, qui ne sait ce que c’est que la lutte et se laisse abattre au premier revers. La mort de sa femme, sa compagne de vingt-cinq ans, qu’il aimait de tout ce que le commerce lui avait laissé de cœur, compliqua des peines déjà au-dessus de son énergie. Il baissa la tête sous ce dernier coup, languit une année à peu près, et mourut avec le regret de n’avoir pu réparer ce qu’il appelait son désastre, en demandant pardon à son fils de l’avoir mis sur la paille par son imprudence.

A vingt-trois ans, Hector se trouva donc orphelin, libre et maître d’une fortune qui s’élevait encore à bien près de cent mille livres de rentes. Son père, en mourant, lui avait recommandé de continuer les affaires; mais, après quelques jours de réflexions, il pensa qu’il n’avait pas de goût dispendieux, que par conséquent il était assez riche. Il liquida à tout prix les opérations en train, ferma le comptoir et ne voulut plus entendre parler d’affaires. Il disait qu’il n’avait pas trop de tout son temps pour s’occuper sérieusement de ses plaisirs.

De ce moment, il donna le vol à toutes ses fantaisies, et commença d’éparpiller ses revenus le plus joyeusement du monde, en compagnie de quelquesbeauxde son cercle qui, dès les premiers jours, voulurent bien lui former une petite cour, et devinrent plus tard les satellites de cet astre.

Hector, cependant, en vrai fils de son siècle calculateur, prétendit mettre à son désordre un ordre infini. Il se le promit et se tint parole, fermant les oreilles lorsqu’il le fallait, et même le cœur, à tous les entraînements. Il eut pour ses prodigalités la prudence d’un avoué. Il s’accorda pour soixante mille francs de folies par an, et jamais il ne dépensa dix louis de plus.

C’en était assez pour lui assurer une belle position;il eut l’art de prendre la première place. Une aventure scandaleuse dans le grand monde fut la première marche de son piédestal. Il ne mentit pas à de si heureux débuts, et la chronique assure que rarement il trouva des cruelles. Sans doute il eut l’adresse de bien choisir, et il ne compromit pas sa réputation de conquérant, en livrant des batailles perdues d’avance, ou même douteuses.

Il avait d’ailleurs une vie fort occupée. Une danseuse arrivait-elle au Grand-Théâtre avec de niaises prétentions à la vertu? on était sûr de le trouver à la tête de la cabale qui chutait ce sylphe à préjugés et le forçait de partir ou de se rendre. D’ordinaire il tyrannisait la première forte chanteuse, heureuse de s’assurer, à ce prix, la protection d’un homme qui régnait despotiquement dans la loge infernale de l’Opéra, et dont levetoétait sans appel au moment critique des débuts. Elle avait droit, en échange de sa confiance, à des succès orageux payés comptant, à des avalanches de bouquets et de couronnes, à une ovation lors de son bénéfice, et à un compte ouvert à la caisse de son tyran, à l’article amour.

Que fallait-il à Hector pour couronner l’édifice de sa réputation? Deux ou trois duels. Il les eut, heureux pour lui, pas trop malheureux pour sesadversaires. La gloire sans le remords, le triomphe sans l’odieux de la victoire. Sa bravoure devint un fait notoire, et il fut à l’abri des méchancetés directes. On redoutait d’ailleurs son esprit un peu brutal, comme celui de tous les hommes avantageux qui, après avoir tout osé, croient pouvoir tout dire.

Pour varier ces occupations si nobles et si graves, Hector, suivant la saison, chassait ou s’aventurait en mer, sur un yacht à lui. Puis il dressait ses attelages et montait à cheval. Quand il passait, bien des gens s’arrêtaient au bord du trottoir ou tout au moins se retournaient. Les petites grisettes, si agaçantes sous leurs bonnets à ruches de rubans, n’avaient pas pour le regarder d’assez grands yeux. Il pouvait recueillir sur sa route comme un murmure d’admiration. On disait:

—Voilà M. Malestrat qui passe.

Et c’est là une jouissance vive et délicate, la plus grande des villes de province. A Paris, on ignore ce plaisir, qui transporte la vanité: Rastignac et de Marsay passent inaperçus dans la foule qui roule sur les boulevards. La majorité ne connaît pas M. de Rothschild de vue.

Hector eût peut-être fait courir; la déconfiture d’un sien ami qui avait dépensé un million pourgagner un prix de huit cents francs, vint l’éclairer fort à propos sur le danger d’une écurie. Ce fut comme un poteau de salut placé près de l’abîme. Sa plus grosse dépense resta le jeu. On joue beaucoup à Bordeaux; quiconque s’est promené passé minuit aux alentours du Grand-Théâtre, a pu facilement s’en convaincre. A travers les volets des clubs, fermés par ordre de la police, filtrent de vives lueurs, et dans le silence de la nuit on entend le tintement de l’or sur les tapis. C’est comme une provocation de la fortune, comme une enseigne au-dessus de la porte: Ici l’on gagne. Par malheur, on y perd souvent aussi, mais Hector était heureux au jeu.

Aussi ce roi absolu était à la fois très envié, très adulé, très calomnié. Les uns le disaient avare, les autres prodigue. On ne peut contenter tout le monde. Quelques hommes, de ceux qui le gagnaient plus que de raison au baccarat, l’accusaient d’être joueur. Certains soupeurs émérites avaient bien été jusqu’à dire du mal de sa cave et à déconsidérer son cuisinier. Enfin deux ou trois belles dames, après s’être inutilement compromises pour lui, en étaient venues à déchiqueter sa réputation de leurs trente-deux fausses dents. Mais il avait pour lui l’escadron charmant des demoiselles à marier,—on le disait si dangereux!—et la phalange sacréedes mamans qui le guignaient pour leurs fillettes,—on assurait qu’il ne tiendrait pas à la dot;—et aussi ceux qui lui empruntaient de l’argent. En tout, une armée respectable. Amis et ennemis, flatteurs et calomniateurs, il avait tout ce qui consacre la supériorité.

Eh bien! cet homme heureux s’ennuyait.

Comme nombre de gens, Hector valait mieux que sa réputation. Qui l’eût jugé sur sa façon de vivre, se fût grossièrement trompé. Il avait fait nombre de folies, mais sans passion, le cœur y était resté étranger. Il agissait suivant certaines formules que le monde impose, et qui souvent rendent un homme d’esprit tributaire des imbéciles. Devenir un homme à la mode l’avait flatté en commençant; son but atteint, il avait cru son honneur intéressé à maintenir sa réputation. Sa vanité était devenue comme un boulet qu’il traînait, sans oser rompre la chaîne. Il avait bonne envie de donner un but a son existence, mais il ne savait lequel. Une fausse honte, une certaine défiance de soi, et aussi les mille fils de l’habitude le retenaient.

Il se demandait comment s’y prendre pour faire autrement qu’il n’avait fait jusqu’alors, cherchait et ne trouvait pas. Qu’entreprendre à son âge? Se remettre aux affaires? Mais l’argent fait tout l’intérêtdu commerce, et il se trouvait plus riche que ses désirs. Il eût fallu se mettre résolûment à travailler, mais à quoi? et que dirait Bordeaux? Brave l’épée à la main, il se sentait sans courage contre l’opinion. N’était-il pas lui-même l’homme de l’opinion, et ne lui devait-il pas tout? Il ne savait que rougir de son peu de résolution. Il méprisait un peu ses bons amis, mais leurs railleries lui inspiraient une véritable terreur. Jusqu’alors il avait vécu non pour soi, mais pour les autres; il le comprenait fort bien, et cette idée l’exaspérait. En jugeant l’avenir d’après le passé, il se sentait le cœur affadi, mais il ne se décidait à rien.

Le fait est qu’il était excédé de cette existence, plus aride qu’un éloge académique, et, malgré son apparente variété, plus monotone que les évolutions d’un pendule.

Le soir, en rentrant chez lui, il se laissait aller sur son fauteuil, plus fatigué qu’un acteur après six heures de planches, bâillait et se répétait avec un énorme découragement:

—C’est toujours la même chose, toujours la même chose!

Ah! si les amis l’avaient vu! Mais il cachait soigneusement cet écrasant ennui, que nul ne soupçonnait, pas même son valet de chambre.

Enfin, un matin, il eut une inspiration qu’il jugea envoyée d’en haut.

—Si je faisais une fin, murmura-t-il, si je me mariais?

Il saisit l’inspiration au vol, et, séance tenante, sans trouble, sans hésitations, il décida qu’avant trois mois il serait marié; lui qui jusqu’alors n’avait pensé au mariage que comme un jeune sous-chef du ministère, ambitieux et remuant, pense à sa retraite.

Son esprit ne s’arrêta pas une minute à ces mille détails futiles ou graves, tristes ou charmants, qui font du mariage une si belle ou si terrible chose. Il ne songea pas davantage aux sept ravissements qui, dit le poète arabe, attendent le cœur de l’époux. Même il ne se posa pas ce terrible problème, fantôme de la dernière nuit de ceux qui vont se lier pour toujours:—Serai-je heureux? serai-je malheureux?

Non, il se disait simplement:—J’ai assez de la vie de garçon, cela me changera.

Et il bâtissait ainsi son château en Espagne:

—Ma femme sera jolie, spirituelle et très riche. Nous aurons la meilleure maison de Bordeaux. Elle fera admirablement les honneurs de son salon,nous recevrons beaucoup, je serai le plus envié et, partant, le plus heureux des hommes.

Après avoir vécu pour le monde, il allait se marier pour le monde. Toujours la même folie.

Le soir même, avant de quitter le cercle, il fit part à ses amis de sa grande résolution; il dit que c’était chose arrêtée irrévocablement.

Il était à peine sorti, qu’il y eut untollegénéral.—Quelle mouche l’avait piqué? devenait-il fou? Se mettre la corde au cou, à son âge!

Si encore il avait demandé conseil à ses amis! A quoi servent les amis, si on ne les consulte pas? Les intimes se déclarèrent très blessés, disant qu’il avait conduit toute cette affaire avec peu de délicatesse.

Mais les commensaux habituels d’Hector, hôtes de tous les jours, étaient sérieusement affectés. Ils prévoyaient que la caisse d’un homme marié est de plus difficile composition que celle d’un célibataire. Au fond, ils se trouvaient lésés, et leur figure prit le deuil que bientôt, sans doute, allait prendre leur fourchette.

La conversation sur ce texte du mariage d’Hector fut infinie. La table de baccarat fut délaissée, tant était grand l’intérêt.

Comme il avait gagné toute la soirée, on vit bien que le dépit ne l’avait pas fait parler. Aussi ne songea-t-on qu’à découvrir la femme mystérieuse qui avait triomphé de l’irrésistible. Toutes les demoiselles et veuves à marier de la ville et des environs furent passées en revue, sans que le moindre indice pût mettre sur la trace.

Enfin, à deux heures du matin, on se sépara sur cette conclusion, qu’il devait y avoir un amour sous roche.

Il y avait bien une épouse sous roche, en effet, mais d’amour point. Hector était simplement promis à une jeune fille que, depuis dix-sept ans passés, on lui tenait en réserve. Elle s’appelait Aurélie Blandureau et habitait Paris. Les amis ignoraient ce détail.

Autrefois, lorsqu’il commençait timidement les affaires avec les capitaux d’autrui, M. Malestrat avait eu un associé, M. Blandureau.

Bientôt cet associé se lassa. Il ne comprenait pas grand’chose aux opérations qu’il faisait, puis il trouvait la fortune trop lente à venir à Bordeaux. Il partit pour Paris, fonda une maison de commission et se maria. Mariage et maison prospérèrent; il avait déjà mieux de cinq cent mille francs lorsque sa femme lui donna une fille. M. Malestrat, choisipour parrain, fit, à cette occasion, le voyage de Paris avec son fils, âgé de dix ans.

Le soir même du baptême, après un magnifique dîner où l’on but prodigieusement à la santé de l’accouchée, les deux associés se jurèrent de marier ensemble leurs enfants. Il n’y eut pas de billets échangés ni de dédit stipulé; mais on sait ce que vaut une bonne parole.

Pour les deux familles, cette union devint une chose aussi certaine que si le maire y eût passé avec son écharpe. Lorsque M. Blandureau écrivait, toujours il demandait des nouvelles du mari de sa fille. M. Malestrat, de son côté, ne manquait jamais de s’informer de la femme de son fils.

Hector avait toujours entendu parler «de cette affaire» comme de chose arrêtée. On ne lui demanda pas son avis. D’ailleurs, que lui importait? Il avait seulement été prévenu que les dix-huit ans de mademoiselle Blandureau étaient l’échéance.

Lors des revers de M. Malestrat, il eût pu y avoir rupture. L’armateur écrivit à son ami, dès qu’il vit clair dans sa situation, pour lui avouer qu’il n’avait même plus cent mille livres de rentes, et lui rendre sa parole. Mais M. Blandureau n’entendit pas de cette oreille.

«Ce qui est fait est fait, écrivit-il noblementpar le retour du courrier. Ma fille aura quinze cent mille francs de dot; je me soucie peu de l’argent. N’eussiez-vous plus une obole, nos paroles tiennent toujours.»

A la mort de son père, Hector ne voulut pas laisser protester sa parole. Il continua la correspondance avec M. Blandureau. Chaque année, au premier janvier et le jour de la Sainte-Aurélie, il faisait porter au chemin de fer une caisse de cadeaux. Ces attentions valaient un engagement formel et expliquent la brusque décision d’Hector: ce n’était plus qu’une question de «probité commerciale.»

Du reste, il ne savait rien de sa fiancée, sinon qu’elle s’appelait Aurélie, qu’elle était grande et brune, et qu’elle avait été élevée au Sacré-Cœur.

Un excellent système pour ne pas revenir sur une détermination, est de s’en ôter les moyens. Ainsi fit Hector: il brûla ses vaisseaux en écrivant à son futur beau-père pour lui annoncer «que, fin septembre, il irait lui rappeler un engagement cher à son cœur.»

Aussitôt il s’occupa sérieusement de son départ. Ce n’était pas une petite besogne: il avait à mettre ordre à ses affaires et à liquider un passé orageux.

Comptant ne revenir à Bordeaux qu’avec sa femme, il ne voulait rien laisser en arrière qui pût trahir le secret des années écoulées. Il redoutait le sort de certains maris que des spectres oubliésviennent tirer par les pieds lorsqu’ils s’endorment dans la quiétude. Il prit des précautions et voulut des garanties. Avant de jeter ses souvenirs à la mer, il eut soin de les lester d’une bonne grosse pierre qui les empêchât de revenir jamais flotter à la surface.

Le dernier acte de ce sacrifice fut l’inventaire de ses trophées de séducteur. Il s’était enfermé avec un grand feu dans la cheminée pour l’auto-da-fé. En fouillant à pleines mains dans le tiroir de son secrétaire, il lui semblait qu’il remuait les cendres de son cœur. C’était un retour sur lui-même, un examen de conscience qui plus d’une fois le fit rougir.

Tout y passa sans pitié, sinon sans regrets: rubans fanés, bouquets flétris, portraits microscopiques, bagues, boucles soyeuses brunes ou blondes, billets parfumés de violette ou de verveine, tout, tout. A chaque lettre cependant il s’arrêtait. Une nouvelle écriture, n’était-ce pas un nouveau chapitre?

Il regardait en soupirant s’envoler la fumée, roulant dans ses spirales des bluettes de papier où les lettres un instant apparaissaient en traits de feu.

Cette fumée, n’était-ce pas sa jeunesse?

Et tandis qu’avec les pincettes il attisait la flamme,il se demandait tout ce que représentaient au juste ces reliques de promesses oubliées, de serments menteurs, d’illusions, d’amour vrai, de larmes ou de remords.

Lorsqu’il n’y eut plus qu’un monceau de cendres au-dessus duquel voltigeaient quelques débris, comme des papillons noirs, il poussa un soupir de satisfaction.

—Allons! se dit-il, c’est fini, je suis libre, je suis un autre homme.

Le lendemain, il fit venir son tapissier. Il s’agissait, en son absence, de changer tous les ameublements. Puis il livra son hôtel aux peintres, qui, des caves aux greniers, devaient tout refaire, tout restaurer. Par ce dernier acte de sa volonté, il se mettait bénévolement à la porte de chez lui.

On était à la fin de juin, lorsque, ses dernières visites P. P. C. faites, Hector quitta Bordeaux. Trois mois encore le séparaient de sa première entrevue avec sa future. Il n’en était pas embarrassé. Il avait pensé qu’un voyage en Suisse est la préface indispensable d’un mariage, et il était parti.

C’était prendre le chemin des écoliers, mais tout chemin mène à Rome. Hector se réjouissait d’avoir un peu de temps devant lui pour réfléchir et se préparer convenablement. On n’entre pas dans uneidée aussi facilement que dans une paire de pantoufles, et il devait se familiariser avec la sienne. Il s’exerçait au genre grave qui sied à l’homme sur le point de devenir père de famille, et il trouvait que cet air lui allait bien. Il avait commandé à son tailleur des vêtements d’une coupe sérieuse, parce qu’il avait reconnu la vérité du vieux proverbe: l’habit fait le moine.

Après moins d’un mois d’exercice, une véritable métamorphose s’était accomplie en lui. Plusieurs fois il se surprit à croire qu’il était réellement marié, et depuis plusieurs années; avait-il l’occasion de causer avec une jeune femme, il prenait involontairement un ton paternel.

Mais il eut beau se promener six semaines durant à travers la Suisse, il avait des yeux pour ne pas voir, il ne regarda rien. Les plus beaux paysages le trouvèrent indifférent, son esprit était ailleurs.

Peu à peu, sans s’en rendre compte, il était parvenu à se monter l’imagination. Peu pressé d’arriver, au départ, voilà que tout à coup il fut dévoré d’impatience. Il comptait les jours et même les heures. Le miroitement de l’inconnu l’attirait invinciblement. Il lui arriva de soupirer pour mademoiselle Aurélie, et, symptôme plus grave, il ne se trouvait pas ridicule.

Tant et si bien qu’un mois avant l’époque fixée, il s’éveilla à Tours, à six heures de Paris. Comment cela s’était-il fait? Il se le demanda quand la raison lui revint.

Il brûlait d’arriver. Dans le lointain du calendrier, la maison de M. Blandureau lui apparaissait comme la terre promise. Là régnait Aurélie. Il n’avait qu’à se rendre à la gare, à prendre un billet, le soir même il serait près d’elle. Quelle tentation!

Mais quoi! arriver ainsi à l’improviste, tomber dans une maison comme un avis de démolition! N’y verrait-on pas une preuve de mauvais goût, une défiance peu délicate, un sentiment d’infériorité? L’exactitude en matière d’échéance consiste moins à être prêt quinze jours à l’avance qu’à se trouver en mesure à l’heure juste. Il se fit violence et décida qu’il attendrait.

Mais que faire, à Tours, seul, pendent quatre éternelles semaines?

Il avait à choisir entre ces deux alternatives: revenir sur ses pas, ou mettre à profit ses dernières heures de liberté, en étudiant incognito la vie parisienne.

Justement Hector ne connaissait pas Paris. Il y était venu tout enfant; mais, depuis qu’il était en âge de raison, il n’avait jamais voulu y remettre lespieds. Il redoutait les désenchantements du retour. Après six mois du boulevard des Italiens, se contenterait-il des Fossés de l’Intendance? Peut-être Bordeaux lui paraîtrait-il alors mesquin et petit, il aurait des regrets. Il ne tenta pas l’aventure, ne voulant pas quitter sa ville, où il avait une supériorité que ne consacrerait pas Paris. Il aimait mieux être le premier dans la seconde ville de France, que le second dans la première: du César tout pur.

Mais, à la veille d’un mariage, il eut peur de Paris et aussi de lui-même. La conversion était trop fraîche. De fait, on aurait tort de choisir la grande ville, pour y faire retraite avant ses noces. Toutes les tentations de saint Antoine y paient leurs impositions et s’y promènent en robes de soie. Hector se dit qu’une fois marié il aurait tout le temps d’aller à la découverte. C’était un expédient à tenir en réserve, une poire pour la soif future.

Cependant, continuer le métier d’amoureux errant lui souriait peu.

Il était à bout de délibérations et d’expédients, lorsque fort à point il se souvint d’un de ses bons amis d’enfance, qui devait avoir planté sa tente sur les bords de la Loire, quelque part, entre Blois et Tours.

Cet ami l’était venu voir souvent à Bordeaux, et à chaque fois l’avait conjuré de lui rendre ses visites. Il avait promis, parce que les promesses ne coûtent rien; il avait songé, qui plus est, à tenir sa parole, mais toujours au dernier moment quelque empêchement était survenu. Cependant il aimait beaucoup cet ancien camarade de collége, il l’estimait, et il éprouvait à le revoir un extrême plaisir.

En ce moment, il s’accrocha à ce souvenir avec l’empressement que met l’homme qui se noie à saisir une branche. Il s’habilla en toute hâte et courut aux informations.

Tout le monde à Tours connaît M. Ferdinand Aubanel. Il habite, à cinq petites lieues, une belle propriété, la Fresnaie. A l’éloge pompeux qu’on lui fit de son ami, Hector conclut que la tente devait être un château.

Il n’avait plus rien à apprendre. Il eut vite trouvé une calèche, et, tout en roulant sur le chemin qui mène à la Fresnaie, il se répétait qu’il est bon d’avoir des amis un peu partout.

Le véhicule avançait lentement, les chevaux, comme on dit, trottaient sur place, le conducteur dormait à demi. Hector ne songeait pas à s’en plaindre. Enfoncé dans une rêverie sans but, il se laissait aller au balancement monotone de la voiture; son esprit se reposait à contempler ces paysages si tranquilles de la Touraine.

La route était belle. Tantôt accrochée au flanc d’une colline ombreuse, elle dominait le cours de la Loire; tantôt elle s’enfonçait dans quelque fraîche vallée, avec mille sinuosités qui adoucissaient les pentes.

Bientôt on prit un chemin de traverse.

—Voici que nous avançons, dit le conducteur.

Et d’un coup de fouet, il éveilla ses maigres chevaux, dont l’allure ne changea pourtant pas.

Déjà tout annonçait le voisinage de quelque riche habitation. L’œil du maître devait veiller par là. Les haies vives étaient bien entretenues, alignées et sans espaces vides, les fossés relevés soigneusement, les arbres taillés de façon à donner de l’ombre sans que le chemin fût endommagé par l’humidité.

On dépassa deux fermes, tapies dans des massifs d’ormeaux comme des nids; plus loin, c’était le toit pointu d’un pigeonnier qu’on apercevait dominant les cimes. On coupait, dans une prairie, le regain un peu en retard cette année, et l’odeur des foins embaumait l’air. Dans un enclos soigneusement entouré de barrières, des chevaux de race paissaient. Au bruit de la voiture, ils relevaient leurs têtes intelligentes; l’un d’eux, le favori sans doute, s’avança jusqu’aux poteaux de la petite porte, allongeant son col fin par-dessus les planches.

Puis l’habitation apparut, au loin, à l’extrémité d’une longue, longue avenue de marronniers. Ce n’était pas un château à proprement parler, mais une de ces bonnes grosses maisons bourgeoises sans prétention, flanquées de deux ailes un peu en retour,commodes, hospitalières, avec tout un étage consacré aux chambres d’amis.

Près de la grille un domestique était debout, comme en vedette, la main devant les yeux, à cause du soleil; il semblait interroger la voiture, probablement pour signaler plus vite le visiteur.

—On attend quelqu’un sans doute, se dit Hector; je n’ai pas de chance en vérité, je serai peut-être importun.

Mais en avançant il reconnut le domestique pour l’avoir vu à Bordeaux avec son ami. Lui semblait aussi reconnaître Hector, car il faisait des signes avec son chapeau.

Lorsque la voiture s’arrêta dans la cour:

—Ah! monsieur, dit cet homme à Hector, enfin vous voici! mon maître se mourait d’impatience en vous attendant.

—On m’attendait, moi?

Il ne put entendre la réponse, Ferdinand était accouru et le serrait dans ses bras à l’étouffer.

—Ah! merci! lui disait-il, merci, c’est très bien ce que tu fais là. Tu es un ami véritable, toi, et tu le prouves; je savais bien que tu viendrais. Tu as reçu ma lettre et tu as tout quitté.

—Mon cher ami, depuis trois mois je suis absentde Bordeaux, le désir de te voir m’a seul amené. Je n’ai pas reçu ta lettre, et le hasard...

—Soit! c’est le hasard, bénissons-le. Il a tout fait, mais je n’en suis pas surpris; le hasard est à mes ordres désormais. Je suis l’homme le plus heureux. Que désires-tu? Je vais le souhaiter pour toi, tu seras exaucé. Mon bonheur me fait trembler; ce n’est pas naturel. Mais je te tiens là, au milieu de la cour, je perds la tête, suis-moi. J’ai le plus pressant besoin de tes conseils, viens; peut-être désires-tu te rafraîchir?

Et Ferdinand, à pleine voix, appela ses domestiques pour leur donner des ordres: toute la maison fut en l’air. Alors il entraîna son ami, mais il ne lâchait toujours pas son bras, il le pressait sous le sien, autant dans la crainte de le voir s’enfuir que pour s’assurer de la réalité de sa présence.

Et le long des corridors, dans l’escalier, il continuait, s’essoufflant à parler:

—Si je t’ai écrit d’accourir, c’est que je veux ta signature à mon contrat, tu es mon témoin, je me marie, cher Hector, après-demain. Une jeune fille, non, un ange, et belle, belle... Mais tu la verras: je l’aime, ou plutôt je l’adore. Et dire qu’après-demain elle sera à moi, à moi tout seul, pour toujours; tiens, cette idée me rend fou. Je tremble que ce nesoit un rêve; si tu es mon ami, ne m’éveille pas. Après-demain... mais que c’est long! c’est une éternité, vivrai-je jusque-là? Les jours ont vingt-quatre heures et les heures soixante minutes: j’aurai des cheveux blancs d’ici là. Et elle m’aime, oui, mon ami, elle m’aime, elle me l’a dit, elle te le répétera si tu veux, elle s’appelle Herminie. Tout à l’heure nous monterons au grenier, je te montrerai sa maison; elle, tu la verras ce soir; mais viens, viens.

—C’est une rage, pensa Hector, tout le monde se marie; j’ai bien fait de me décider, je n’aurais plus trouvé de femme si j’avais attendu. Sois béni, ô mon père, de ta sage prévoyance!

On était au premier étage. Ferdinand ouvrit une porte, et s’effaçant devant son ami:

—Entre, lui dit-il, entre, c’est ma chambre, ma chambre de garçon; je ne l’habiterai pas longtemps, nous en aurons une autre, ici, à côté; les tapissiers y mettent la dernière main. C’est un chef-d’œuvre, un nid de satin... Mais pardon, cher Hector, attends, prends garde, je vais te trouver une chaise.

Il y parvint, non sans peine. Le chaos avait élu domicile dans la chambre de garçon, la confusion y tenait cour plénière. Les objets les plus disparatesy avaient été entassés comme à plaisir, lit, table, commode, chaises; tout était encombré. Le parquet même n’était pas libre, ni sans danger; deux caisses à peine éventrées étaient placées en travers; à côté gisaient des débris, des planches avec leurs clous en l’air, des tenailles, un marteau, un ciseau de menuisier.

Près de la fenêtre, un monsieur bien mis se tenait debout. Il s’inclina respectueusement lorsqu’entrèrent les deux amis. Il tenait à la main une petite bande de toile cirée, avec des chiffres en or, son mètre enfin.

—C’est mon tailleur, dit Ferdinand à son ami, il arrive de Paris avec ces deux caisses qui sont pleines d’habits. Depuis un mois il ne travaille que pour moi.

—Et tu prétends essayer tout cela?

—Sans aucun doute, tu vas bien le voir. Au surplus, tu seras juge. Voilà où tes conseils me deviennent indispensables; n’es-tu pas le roi de la mode, ou plutôt la mode en personne? Rien qu’à regarder un gilet, tu dois lui donner bonne façon.

Il parlait ainsi, tout en se déshabillant. Le tailleur, d’un air grave, présentait les vêtements que Ferdinand endossait les uns après les autres.Il ne se lassait pas, il n’en trouvait aucun à son gré.

—Hélas! gémissait-il, ma tournure est piteuse, je m’en aperçois aujourd’hui; j’avais des illusions. Regarde, Hector, regarde, suis-je assez commun, assez balourd? tu me trouves grotesque, n’est-il pas vrai? Mon cher tailleur, vos habits vont abominablement; ce pantalon est trop court, ce gilet trop long: l’un me grossit outre mesure, l’autre m’écrase la poitrine.

Le tailleur se donnait beaucoup de mal. Tout allait au mieux et «avantageait monsieur.» Jamais il n’avait vu plus charmante tournure ni trouvé plus difficile client.

Et on essayait encore.

—Aussi, c’est vrai, dit Ferdinand, vit-on jamais modes plus ridicules que les nôtres! Le chapeau tuyau de poêle a tué l’héroïsme. Soyez donc beau, noble, poétique avec cette loque qu’on appelle un habit noir! L’humanité entière a l’air de sortir du même moule! Apollon du Belvédère aurait aujourd’hui l’air d’un coiffeur. La galanterie a disparu avec les bas à coins, l’esprit s’est enfui avec la poudre.

—Levez un peu le bras, monsieur, disait le tailleur; bien, ainsi. Maintenant, tournez la tête, c’est cela.

—Avec tes idées, reprenait Hector, il fallait te marier en carnaval, tu aurais pu choisir un costume à ton gré, prendre la cuirasse des croisades, les souliers à la poulaine, les bottes Louis XIII, le chapeau galonné d’or, le justaucorps à brevet, et la cravate des merveilleux. Tu avais pour faire ton choix le magasin aux costumes de la Porte-Saint-Martin.

—Tu crois rire, mon ami, et tu viens d’émettre une grande et fructueuse idée. Mais là, sérieusement, vois... suis-je digne d’elle, d’elle, si belle, si gracieuse, si poétique? Non, je suis affreux, je voudrais avoir une marraine pour fée; comme Peau-d’Ane, j’aurais un pantalon fait d’un pan de la nue, un gilet couleur soleil, et un habit taillé dans l’aile d’un papillon.

—Monsieur est très bien ainsi, affirma le tailleur; si monsieur veut marcher un peu.

Ferdinand fit quelques pas.

—Très bien! insista Hector.

Il était temps, les caisses étaient vides. Restait à régler la façon de porter l’habit noir.

Ferdinand le voulait boutonné jusqu’au col, à la manière de M. de Girardin.

Hector tenait pour l’habit ouvert; c’est plus cérémonie.

Le tailleur insistait pour qu’il fût maintenu par «un double bouton;» il en avait apporté exprès. Il cita sept ou huit de ses clients, tous plus nobles les uns que les autres, qui ont adopté cette mode.

On discuta, mais on ne décida rien. Ferdinand déclara qu’il s’en remettait à l’inspiration qui vient toujours au moment suprême.

Le tailleur fut libre, mais non Hector. Il avait à dire son avis sur la corbeille.

Elle avait été déposée dans le grand salon, sur la table à thé.

C’était un meuble d’un goût exquis, comme il en sort quelquefois de chez Tahan, le travail était d’une délicatesse infinie. C’était un grand coffre ovale, en bois de rose avec des incrustations. Les poignées et les serrures d’argent avaient dû être ciselées par des fées.

Hector pensa qu’il achèterait la pareille pour mademoiselle Blandureau.

—Eh bien! qu’en dis-tu? demanda Ferdinand.

—Admirable.

—C’était mon avis. Ce qui me désole, c’est qu’elle sera bien trop petite, et alors comment faire?

Ce joli meuble paraissait à Hector d’une taillefort respectable. Mais, en regardant autour du salon, il comprit les inquiétudes de son ami.

Sans doute il avait dévalisé les dix plus somptueux magasins de Paris pour réunir toutes la merveilles qu’il voulait offrir à sa femme.

Hector admira sérieusement les cachemires et les dentelles, les coffrets, les étoffes, les bijoux, les éventails. Il évalua le tout à une somme considérable.

—Ma tante et moi avons couru quinze jours pour acheter tout cela, dit Ferdinand.

—Eh bien, elle a prêté la main à de belles folies. As-tu par hasard hérité d’un royaume, ou comptes-tu te ruiner?

—Me ruiner, moi! impossible. Je l’ai essayé trois fois, pour me distraire, avant de connaître Herminie. Je n’ai pas réussi. Sitôt que j’écornais mon capital, vlan! il me tombait un héritage. A ce train j’aurais réduit ma famille à moi seul. Je me suis arrêté. Ceci ne me coûte rien, c’est la succession d’un de mes oncles. Tout y a passé, mais ce n’est pas trop payer un sourire d’Herminie. Pourvu que la corbeille ne soit pas trop étroite. Enfin, c’est l’affaire de ma tante, elle sera ici demain de bonne heure, car c’est demain que j’envoie la corbeille. Allons dîner.

—Décidément, pensa Hector, la tête n’y est plus.

Au moins, l’estomac était toujours solide. Ferdinand le prouva bien à table. Il mangea comme quatre, tout en parlant. Mais il avait à peine avalé la dernière bouchée, qu’il se leva, et, bon gré mal gré, entraîna Hector.

—Je vais faire ma visite à ma fiancée, lui dit-il, ce sera la troisième aujourd’hui. Je dois te présenter, tu le comprends; n’es-tu pas mon meilleur ami? J’ai souvent parlé de toi, on te connaît. C’est à une demi-lieue d’ici; nous irons à pied, si tu le veux, j’ai besoin d’air et de mouvement.

A mesure qu’ils avançaient sur la route qui mène de la Fresnaie à Cormes-Ecluse qu’habitait la future famille de Ferdinand, Hector put remarquer que la verve de son ami allait en s’éteignant. Lorsqu’il entra au salon, toutes les couleurs de l’arc-en-ciel parurent tour à tour sur sa figure, il balbutiait en présentant Hector.

—Diable, pensa celui-ci, il paraît que c’est très sérieux.

Et il observait du coin de l’œil la contenance de mademoiselle Herminie. Elle était devenue plus rouge qu’une pivoine. Elle s’était levée pour faire une petite révérence, bien timide, mais presqueaussitôt elle s’était rassise. Une broderie qu’elle tenait paraissait absorber toute son attention. Mais Hector remarqua que ses mains tremblaient si fort, qu’à peine elle pouvait tenir son aiguille. Puis, bien qu’elle eût la tête penchée sur son ouvrage et les yeux baissés, il put voir le regard qu’elle adressa à Ferdinand.

Toute son âme avait passé dans ce regard humide et doux, plein d’aveux naïfs et de candides promesses.

—Elle l’aime, se dit-il, eh bien! tant mieux! c’est un brave garçon, il le mérite.

Et tandis que Ferdinand s’approchait de sa fiancée, il resta près des parents; il parlait de choses indifférentes, de la Suisse qu’il n’avait pas vue, de Bordeaux. Lorsqu’il s’arrêtait un instant, il entendait le chuchotement des amoureux assis près de la table à ouvrage, si près que leurs cheveux se confondaient.

Toute la maison était en mouvement. A côté, il y avait des couturières qui achevaient le trousseau. A la cuisine, à l’office, on préparait le grand dîner qui le lendemain devait précéder le contrat.

Il fallut aller voir les robes. Ferdinand sortit avec sa fiancée et sa mère. Hector resta seul avec le père, qui profita de cette occasion pour entamerl’éloge de son futur gendre. Il semblait ne pas devoir tarir.

Les deux amis revinrent le soir, par un sentier qui avait la réputation de couper au plus court, et beaucoup plus long que la route en réalité. Ferdinand allait le premier, éclairant la marche, il écartait les clôtures à claire-voie qui séparent les champs et avertissait son ami quand il y avait un fossé à sauter.

Sur le seuil de la chambre préparée pour le voyageur, ils se séparèrent avec une dernière poignée de main, se souhaitant mutuellement bonne nuit.

Hector reconnut une de ces bonnes grandes chambres, qui attendent le visiteur aimé dans les maisons riches de la campagne, et s’entendent avec les maîtres pour l’y retenir longtemps. Le confortable de la vie de famille éclatait de toutes parts. Là, du moins, ni l’air ni l’espace n’avaient été mesurés par un architecte complice de la sordide lésinerie du propriétaire. Le plafond s’élevait à quatre mètres, on eût pu entrer en voiture par les fenêtres. Dès votre entrée, un bon fauteuil vous tendait les bras et vous invitait aux douceurs de la vie contemplative.

Hector eut un cri de joie, il se retrouvait commechez lui. Et il y avait deux mois qu’il essuyait la poussière des auberges, se brisant aux durs fauteuils, se courbaturant à l’humidité des lits, doutant de tout, même quelquefois de la scrupuleuse virginité du linge. Aussi, avec quelles délices il respira le parfum d’iris des serviettes de fine toile, comme il s’émerveillait de la blancheur des draps, éclatante comme la neige.

Et il se déshabillait à la hâte, il promettait à son pauvre corps dix heures de bon sommeil, ni plus ni moins, les poings fermés.

Il comptait sans son hôte.

Ses idées s’embrouillaient à peine, que Ferdinand entra en robe de chambre; il s’assit sans façon sur le pied du lit.

Il avait mille choses de la plus haute importance à confier à son ami. Et sous ce prétexte, il débita les extravagances les plus inouïes. Hector riait de ses folies, et de temps à autre essayait de le renvoyer. Mais Ferdinand bravait le sommeil, et toujours il avait quelque chose à ajouter.—«Tiens, écoute encore, je m’en vais après.»

Enfin sur le matin, comme cinq heures sonnaient, Hector réussit à le mettre à la porte, à force de raisonnements, et aussi en le poussant un peu par les épaules.

Mais c’est peine perdue de courir après le sommeil enfui. Hector le vit bien. Déjà la maison s’emplissait de rumeurs matinales.

Dans la cour, on venait d’amener la voiture neuve, le carrosse des noces; on ouvrait les portes de la remise, les garçons d’écurie s’appelaient. Dans les corridors retentissaient les sabots bruyants des servantes, le ban et l’arrière-ban des vassales avaient été convoqués pour «prêter la main» en cette solennité. Le glacier de Tours arrivait, avec ses ustensiles sonores, moules de cuivre ou de fer-blanc, seaux et sabotières; on eût dit le carillon d’une église de village voyageant en carriole. On déballait le tout à grand bruit. Les escaliers gémissaient, ébranlés sous les pas d’un bataillon d’ouvriers. Les tapissiers montaient des banquettes pour le bal; le long de la rampe ils hissaient leurs échelles doubles. Tout le bâtiment tremblait au choc des marteaux, tandis qu’à grand renfort de clous on montait les tentures.

Bientôt, dominant le tumulte, la voix de Ferdinand retentit, il appelait tout le monde à la fois, hommes et femmes, il criait tout le calendrier par la fenêtre. Sa tante, la vieille demoiselle Aubanel, venait d’arriver.

Hector prit un parti héroïque. Il se leva et descendit.Ferdinand battait décidément la campagne; il le remplaça et se fit l’aide de camp de la tante. Sous ses ordres il dirigea l’armée indisciplinée des domestiques et des ouvriers. Il veilla à tout avec le sang-froid et la présence d’esprit du capitaine de vaisseau un jour de tempête.

Ferdinand avait disparu.

—Tu ferais bien, mon neveu, lui avait dit sa tante, d’aller rendre visite à ta future.

Il ne se l’était pas fait répéter deux fois.

Enfin, tout fut terminé, ou à peu près. Il manque toujours quelque chose, mais on doit savoir s’arrêter: le mieux est ennemi du bien. A peine restait-il le temps de courir au dîner, éloigné d’une demi-lieue en ne prenant pas le plus court.

C’était un dîner en cinq points, long et plantureux, un repas comme on les ordonne en Touraine; Gamache, s’il revenait sur terre, choisirait ce pays pour ses noces. La table ployait sous le faix des bouteilles et des verres, la lumière étincelait sur la facette des cristaux. Il y avait trente-huit personnes autour de la table, et deux plats au moins par convive. Tous se connaissaient et même étaient un peu parents. Hector aurait semblé étranger, mais Ferdinand avait parlé, beaucoup parlé. On vit leur intimité, les regards reconnaissants de la tante àson aide de camp, et il fut traité comme de la famille. Un vieux cousin s’écria: «Il n’y a qu’un parent de plus.» On rit. Ce soir-là on riait de tout et de rien. Hector eut de l’esprit, et parut spirituel, ce qui est mieux, quoi qu’on dise. Le futur était fier de son ami, encore un peu et il en eût paré sa boutonnière. Par instants il cessait de regarder sa fiancée pour lui sourire des yeux et le remercier d’avoir apporté sa part d’entrain et de gaîté.

Mais voilà que, sur la fin, deux messieurs tout de noir habillés, le col tendu par l’empois d’une cravate blanche, se levèrent et silencieusement passèrent dans le salon.

—Ces messieurs sont les notaires, dit à Hector une de ses voisines.

On les suivit. Les chaises, dans le salon, avaient été préparées à l’avance, en cercle. On prit place. Au milieu, sur la table, des plumes de cygne, immaculées, attendaient pour la signature, près d’une grosse écritoire de vermeil.

Le plus vieux des deux notaires était debout, il avait mis ses lunettes, il tenait le contrat à la main. Le silence s’établit, profond. En prêtant l’oreille, on eût entendu battre le cœur du futur.

La lecture commença.

Le vieux notaire, d’un ton monotone, énuméraitles clauses et conditions, les noms et prénoms «des conjoints;» il hésitait de temps à autre, lorsqu’il trouvait un mot difficile, et même il ânonnait. Il bredouillait toutes les fois qu’il arrivait à ces passages techniques, aussi obligatoires qu’inutiles, qui sont comme le cadre de tous les actes. A la fin de chaque phrase, il élevait la voix et reprenait haleine; il faisait des «tenues» en tournant les feuillets. Les phrases étaient si longues, si longues, qu’il lui fallait s’y reprendre à trois fois, et, entortillées qu’elles étaient, et hérissées de mots barbares, des nids de procès devaient se cacher dans leurs replis.

Le vieux cousin, de tempérament apoplectique, grommelait entre ses dents. Une pareille lecture, après un de ces dîners qui font un labeur de la digestion, lui paraissait comme un guet-apens. Hector se sentait pris d’un invincible sommeil. Ferdinand s’agitait sur sa chaise comme Guatimozin sur son gril, il n’était pas sur un lit de roses.

Enfin il s’acheva, ce contrat interminable; le notaire lut d’un ton joyeux les dernières phrases, chacun se leva pour signer.

Hector, à demi éveillé, avait fait comme tout le monde.

Debout, il attendait son tour, le notaire avaitd’abord «passé la plume aux dames.» Son regard errait insoucieusement autour du salon, se complaisant aux figures satisfaites, lorsque par hasard ses yeux s’arrêtèrent sur la table.

Il vit alors, tenant la plume, une main si mignonne, si délicate, si parfaite, qu’il en eut comme un éblouissement.

Elle avait, cette petite main, une grâce indicible; les doigts étaient longs et fuselés, légèrement infléchis à la première phalange et coquettement retroussés; les ongles étaient roses et étroits, avec des reflets nacrés à la racine; ils se détachaient nettement sur la peau d’une blancheur ferme et vive; elle avait une carnation d’enfant, aux lumières elle semblait transparente, et sous le tissu souple de la peau on suivait les sinuosités bleues des veines, comme si le sang eût coulé à ciel ouvert. Un poignet d’une pureté divine, d’une délicatesse infinie, rattachait cette main au bras blanc, à demi perdu sous la dentelle des manches.

Hector s’émerveillait à ces détails charmants. Par un mouvement instinctif il se rapprocha, écartant les hommes debout devant lui, et qui lui cachaient celle à qui appartenait cette main d’une si magnifique perfection.

—Malheureusement, se disait-il, une femmed’au moins trente-cinq ans peut seule avoir une main pareille.

Il se trompait. C’était la main d’une toute jeune fille, de dix-huit ans à peine, belle comme un rêve, poétique à faire éclore des sonnets dans le cerveau d’un agent de change. Elle avait les cheveux d’un admirable blond, lumineux, avec ces teintes chaudes qui font l’orgueil des belles Vénitiennes. Tordus sans art par le poignet vigoureux d’une rustique camériste, ils étaient retenus par un peigne qui disparaissait entièrement sous les flots dorés; si souples, si abondants, qu’à tout instant on pouvait craindre ou espérer de les voir briser le lien qui les retenait, et s’épandre, comme un manteau d’or, sur des épaules dont on devinait les contours exquis sous une petite guimpe à la vierge, fermée au col par une ruche de dentelles.

—Où donc avais-je les yeux? se demandait Hector. Quoi! je n’avais pas remarqué encore cette rayonnante beauté.

Et il oubliait de prendre la plume, bien que son tour fût venu et que le notaire l’eût appelé trois fois.

Puis on partit pour la mairie du bourg, distante de quelques centaines de pas à peine. Hector avait offert son bras à la vieille demoiselle Aubanel, ill’entraînait, vite, trop vite; il avait hâte de retrouver la jeune fille blonde.

Il ne put la rejoindre que dans la salle de la mairie. Elle s’appuyait sur le bras du vieux cousin, insoucieuse, ignorante de son admirable beauté. Il parlait, et elle souriait en l’écoutant. Une innocente malice pétillait dans ses grands yeux bleus. A quelque plaisanterie plus amusante que les autres, elle éclatait de rire; alors ses lèvres roses découvraient ses dents, fines et brillantes comme des perles.

—On n’est pas plus belle, murmurait Hector en regagnant la maison de son ami.

Il s’enferma dans sa chambre, et lorsque Ferdinand, comme la veille, voulut entrer, il refusa énergiquement d’ouvrir, jurant qu’il dormait, et qu’il ne se lèverait pas même pour éteindre le feu s’il prenait à la maison.

Mais une douce vision le tint longtemps éveillé.

—Si mademoiselle Aurélie pouvait lui ressembler!

Le lendemain, c’était le grand jour. Longtemps encore le mariage à la mairie ne sera qu’une formalité ennuyeuse, un acte par devant un gros monsieur qu’on connaît souvent trop, et auquel l’écharpe tricolore ne prête aucune majesté.

A onze heures,—on se marie en plein soleil, en Touraine,—une douzaine de grandes voitures découvertes vinrent prendre les invités. Il faisait le plus beau temps du monde, le ciel se mettait de la fête. Jamais on ne vit noce plus gaie, plus souriante. C’était comme une de ces belles matinées qui promettent un jour radieux.

Il y avait des fleurs partout; les cochers avaient de gros bouquets à leur poitrine, avec des flots de rubans blancs; les chevaux étaient plus enguirlandés qu’un mouton de procession de la Saint-Jean. Le long des sentiers s’arrêtaient des groupes de paysans et de paysannes. Les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes poussaient de joyeux vivats.

Les voitures roulaient doucement sur le sable des allées, au milieu de ces beaux paysages de la Loire qui inspirent le désir de se faire laboureur, par des routes charmantes qui réduisent les promeneurs à envier le sort du facteur rural qui les parcourt tous les jours.

Après la cérémonie, sous le porche, Hector retrouva la jeune fille de la veille. Son ami passait, il l’appela.

—Quelle est, je t’en prie, lui demanda-t-il, cette délicieuse personne?

—Une de nos voisines, fit l’autre négligemment.

Et, allongeant le bras dans la direction de l’horizon:

—Tiens, sa mère habite ce petit château, que tu vois là-bas à mi-côte, comme un point blanc au milieu des arbres.

Elle était demoiselle d’honneur de la mariée, et l’usage faisait Hector son cavalier servant.


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