CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

Départ de Marie-Louise pour Aix.—Détails sur ce voyage, arrivée à Aix.—Mmede Montebello, Corvisart et Isabey arrivés de leur côté pour y retrouver l'Impératrice.—Première apparition de Neipperg.—Réflexions.—Portrait du général Neipperg.—Quel était son véritable père.

Passant par Lambach, Traunstein, Paiss, Marie-Louise fit son entrée à Munich, le 2 juillet à 9 heures du soir. L'ex-vice-roi d'Italie, prince Eugène de Beauharnais et la princesse de Bavière, sa femme, attendaient à la maison de poste l'arrivée de l'ancienne souveraine de France, qu'ils emmenèrent souper avec eux. «Nous les suivîmes, dit mon grand-père, Mmede Brignole et moi, dans tout le désordre d'un costume de voyage, et soupâmes, dans le palais du prince Eugène, avec la princesse royale de Würtemberg, sœur et belle-sœur de nos hôtes. Cette princesse, après sa séparationde l'époux que la politique de Napoléon lui avait donné, était venue chercher des consolations auprès de sa sœur. La Providence lui ménageait une éclatante réparation en la plaçant, un an après, sur le trône impérial d'Autriche[29].»

L'Impératrice était si pressée d'arriver au terme de son voyage qu'elle se résigna à passer toute une nuit dans sa voiture. Elle traversa successivement Landsberg, Mindelheim, Landkirch, Morsburg, où Marie-Louise et son entourage retrouvèrent M. de Bausset, parti en éclaireur, retenu dans sa chambre par la goutte à l'auberge del'Ours. Le 5 juillet, Sa Majesté quitte Morsburg, à 6 heures et demie du matin, pour traverser le lac de Constance, et trouve, dans la ville du même nom, ses équipages qui l'y attendaient. Elle rencontre à Baden son beau-frère, le roi Louis Bonaparte, arrivé depuis quatre jours pour y prendre les bains. Après avoir passé la nuit à l'auberge duSauvageà Aarau, Marie-Louise arrive à Berne à 7 heures du soir et descend à l'auberge duFaucon, le 6 juillet, au milieu de tourbillons de poussièreet par une chaleur excessive. Le 7 juillet, l'Impératrice séjourne à Berne où elle fait des emplettes, visite les curiosités de la ville ainsi que la célèbre fosse où sont renfermés les ours, armes parlantes du canton. Mon grand-père mentionne, dans sonJournal, le cadeau que lui fait sa souveraine d'un superbe dessin original de Lorry, représentant une vue de Berne, et destiné à lui en rappeler le souvenir. Partie de Berne le 8 à 10 heures du matin, Marie-Louise et son cortège traversent Payerne pour arriver, le lendemain 9, à Lausanne. Au retour d'une excursion dans les environs et d'une promenade à Ouchy sur le beau lac de Genève[30], excursion au cours de laquelle la voiture de mon grand-père verse (ce qui lui occasionne une foulure du poignet), Sa Majesté trouve en rentrant chez elle à 8 heures et demie le roi Joseph Bonaparte, son beau-frère, qui attendait son retour à Lausanne. Ce prince s'étaitretiré depuis le renversement de l'Empire dans une maison de campagne située à Allaman, habitation qui n'était distante de Lausanne que de quatre lieues. Le Gouvernement autrichien n'avait certainement ni favorisé ni prévu cette rencontre, dont il n'aurait vraisemblablement pas manqué de prendre ombrage. Mais le garde du corps que le prince Metternich avait annoncé et imposé à la fille de son maître, pour être son organe et son plénipotentiaire auprès d'elle, n'était heureusement pas encore arrivé, ce que le frère de Napoléon n'eut pas lieu, probablement, de regretter beaucoup.

Marie-Louise passe la journée du 10 juillet chez le roi Joseph dans la charmante propriété d'Allaman, et s'embarque à deux heures avec lui sur le lac, accompagnée de M. de Sellon, propriétaire du château, de la comtesse Brignole et de mon grand-père. Elle débarque à la bergerie du roi et se promène, dans les bosquets de Prangins, par une chaleur affreuse. On repart, après un léger repas, dans les chars à bancs du roi Joseph pour arriver à l'auberge anglaise, fameuse en ce temps là, desSécheronsprès Genève. Le roi Joseph,après y avoir passé la nuit, se remit en route, à la pointe du jour, pour retourner chez lui.

Le 11 juillet, partie des Sécherons, à 7 heures du matin, accompagnée de son fidèle entourage, Marie-Louise traversa Bonneville pour arriver à Chamouny à 11 heures et demie du soir par un orage affreux et une pluie battante. Ces excursions alpestres l'enchantaient et l'intéressaient vivement, et, après avoir visité le glacier des Bossons, le Montanvert et la Mer de Glace, l'impériale voyageuse pria instamment mon grand-père de faire, sur leur commune expédition, une relation poétique qu'elle lui promit d'entreprendre elle-même de son côté[31]. Il fallut bien lui obéir, mais pour être poète il ne suffit pas d'avoir de la bonne volonté; il est surtout nécessaire d'avoir reçu du ciel un don spécial dont un très petit nombre de personnes sont seules favorisées. La suite de l'Impératrice, au cours de ces pérégrinations, se composait de Mmede Brignole, de mon grand-père, de MlleRabusson, du docteurHéreau, de M. Amelin, et du guide Jacques Crotet, de Genève. Le 16 juillet, à 7 heures du soir, Marie-Louise était de retour aux Sécherons.

Le 17 juillet Marie-Louise quitta les Sécherons à 11 heures du matin pour arriver à Aix-les-Bains, terme de son voyage, à 6 heures du soir. Elle y descendit dans la maison d'un M. Chevalley qui avait été retenue pour lui servir d'habitation. Ce fut à cette date fatale, et mémorable dans l'histoire de la deuxième femme de Napoléon, que le général Neipperg fit auprès d'elle sa première apparition... Le fondé de pouvoirs de l'empereur d'Autriche et de Metternich auprès de Marie-Louise s'était rendu au-devant d'elle, à deux postes d'Aix, et, à partir de ce moment, ne devait plus la quitter. Du 18 juillet 1814, au 4 septembre inclus de la même année, Marie-Louise séjourna à Aix. Elle y reçut la visite de la duchesse de Montebello, de Corvisart et d'Isabey venus pour passer quelques jours auprès de leur ex-souveraine. Arrivée à Aix le 4 août, Mmede Montebello en repartait le 17. Dès le 20 juillet mon grand-père, après avoir installé l'Impératrice à Aix, avait provisoirement pris congé d'elle, pouraller passer à Paris, près de sa femme et de ses jeunes enfants, le temps d'une double saison d'eaux.

Dans les mémoires qu'il a laissés sur la période du Premier Empire, mémoires auxquels nous avons dû déjà faire et ferons encore de si larges emprunts, mon grand-père rapporte qu'en voyant arriver à cheval, à sa rencontre, le général Neipperg à Carrouge près d'Aix, Marie-Louise éprouva, en recevant son salut, une impression désagréable qu'elle ne put entièrement parvenir à dissimuler. «Était-ce, ajoute-t-il, l'instinct d'un cœur honnête, mais peu sûr de lui-même, qui lui présentait cet homme sous les traits d'un mauvais génie, et qui l'avertissait secrètement du danger de se livrer à ses conseils?»

Le départ du fidèle secrétaire intime de l'Empereur laissait ainsi le champ libre à l'agent du Cabinet de Vienne auprès de l'Impératrice, au représentant des adversaires acharnés de Napoléon, dont Neipperg partageait la manière de voir et les sentiments plus qu'hostiles. Le Méphistophélès de la coalition ne se doutait peut-être pas alors du service que cet éloignement lui rendait. Jusqu'à ce moment, en effet, et malgré les manœuvresdéloyales de toute nature, mises en œuvre à la Cour de Vienne pour perdre son époux dans l'esprit de l'Impératrice, Marie-Louise n'avait qu'à demi subi leur pernicieuse influence. Ces manœuvres avaient pu, dans une certaine mesure, oblitérer son jugement, paralyser ses bonnes intentions, mais comme femme, comme épouse, sa conduite était demeurée irréprochable. Cette jeune princesse faible, mais non perfide, avait besoin, plus que personne, d'être maintenue dans la ligne droite par de sages conseils et de salutaires représentations. Nous avons vu ce que valait son entourage intime, à l'exception de quelques nobles caractères tels que MmeDurand et la comtesse de Montesquiou, ce qui faisait dire à mon grand-père, quelques mois plus tard, qu'ils étaientles derniers des Romains. Or l'impératrice Marie-Louise allait rester, pendant deux mois, seule avec la comtesse Brignole et le général Neipperg! «C'était, dit avec raison M. Welschinger, deux créatures qui semblent avoir été inventées tout exprès pour la détourner de son époux; car, l'une stylée par M. de Talleyrand parlait adroitement contre l'Empereur, et l'autre savaitqu'en disant du mal de Napoléon, il ne déplairait ni à Metternich, ni à François II[32].»

Le départ de mon grand-père pour la France, en juillet 1814, coïncide donc, d'une manière assez frappante, avec la chute morale, et bientôt matérielle, de la femme de l'empereur Napoléon. Notre intention n'est pas d'en conclure que sa présence permanente auprès de Marie-Louise aurait pu préserver celle-ci de cette déchéance, car tous les atouts étaient dans le jeu de l'Autriche, un bien petit nombre au contraire dans celui du serviteur loyal de l'empereur déchu. Il nous paraît néanmoins incontestable que cette circonstance ne fit que hâter et précipiter un dénoûment que celui-là même qui le provoquait n'aurait pu croire ni espérer si rapide!...

Bien que le portrait du général comte Neipperg ait été retracé dans divers ouvrages concernant le Premier Empire, le rôle considérable qu'il a joué dans l'histoire de Marie-Louise est tel que nous jugeons intéressant de mettre, sous les yeux dulecteur, ce qu'en a dit déjà mon grand-père dans sesMémoires:

«Le comte de Neipperg n'était pas doué d'avantages extérieurs remarquables. Un bandeau noir cachait la cicatrice profonde d'une blessure qui l'avait privé d'un œil; mais cet inconvénient disparaissait quand on le considérait avec quelque attention. Cette blessure allait même assez bien avec l'ensemble de sa figure qui avait un caractère martial; il avait des cheveux d'un blond clair peu fournis et crépus. Son regard était vif et pénétrant. Ses traits n'étaient ni vulgaires, ni distingués; leur ensemble annonçait un homme délié et subtil. Son teint, dont le ton général était coloré, manquait de fraîcheur; l'altération causée par les fatigues de la guerre et de nombreuses blessures s'y faisait sentir. Il était d'une taille moyenne mais bien prise, et l'élégance de sa tournure était relevée par la coupe dégagée de l'uniforme hongrois. Le général Neipperg avait alors quarante-deux ans[33]environ. L'abord du comte Neipperg était celui d'un hommecirconspect. Son air habituel était bienveillant, mêlé d'empressement et de gravité. Ses manières étaient polies, insinuantes et flatteuses. Il possédait des talents agréables; il était bon musicien[34]. Actif, adroit, peu scrupuleux, il savait cacher sa finesse sous les dehors de la simplicité; il s'exprimait avec grâce et écrivait de même. Il joignait à beaucoup de tact l'esprit d'observation; il avait le talent d'écouter et prêtait une attention réfléchie aux paroles de son interlocuteur. Tantôt sa physionomie prenait une expression caressante, tantôt son regard cherchait à surprendre la pensée. Autant il était habile à pénétrer les desseins des autres, autant il était prudent dans la conduite des siens. Joignant les apparences de la modestie à un grand fond de vanité et d'ambition, il ne parlait jamais de lui. Il était brave à la guerre; ses nombreuses blessures prouvaient qu'il ne s'y était pas épargné[35].»

Il faut bien reconnaître qu'avec cet ensemble de qualités remarquables le général Neippergn'était pas le premier venu, mais qu'au contraire le ministre Metternich avait, une fois de plus, admirablement choisi l'instrument de ses ténébreux desseins.

Pour compléter cette esquisse du futur mari de l'impératrice Marie-Louise, mon grand-père a cru devoir encore relater une particularité curieuse de cette singulière destinée. Il raconte que le comte Neipperg—soi-disant père du général—étant chargé d'une mission diplomatique en France, avant la Révolution, sa femme devint la maîtresse du comte d'H... père de MmeC... La comtesse Neipperg mit au monde, quelque temps après, celui qui devait devenir le général Neipperg. Après la mort du comte d'H... la femme de celui-ci trouva, dans ses papiers, une lettre de la comtesse Neipperg au comte d'H... qui lui donna la preuve que le jeune Neipperg était bien le fils du comte d'H... et de cette dame. Le pseudo-père du général s'occupait en effet, paraît-il, fort peu de sa femme et la laissait volontiers maîtresse de ses actions, pourvu qu'on lui permît de se livrer, en toute liberté, aux plaisirs de la table et du jeu. Le général Neipperg se trouvait donc être le frèrede la comtesse C... et il ne l'ignorait point. Il se trouvait en 1814 à Milan chez une dame dont il était le cavalier servant, quand il reçut de Metternich l'avis qu'on venait de le nommer grand maître de la maison de la future duchesse de Parme. Neipperg prit aussitôt congé de sa maîtresse, qui tentait en vain de le retenir; son ambition lui rendait facile l'exécution de l'ordre qu'on lui avait fait parvenir. Sa maîtresse italienne lui demandant ce qu'il ferait auprès de Marie-Louise et quels seraient les avantages qu'il devait retirer de cette situation, Neipperg ne prit aucun détour pour lui répondre: «J'espère bien, avant six mois, être au mieux avec elle, et bientôt son mari!» Neipperg vint rendre visite à la comtesse C... pendant son séjour en France en 1814, et devint utile au général C..., son mari, pour la sauvegarde de ses dotations en Italie.

Immédiatement après l'arrivée de mon grand-père à Paris une correspondance active et suivie s'établit entre sa souveraine et lui. Pour remplir la lacune laissée, par deux mois d'absence, dans la relation des faits et gestes de Marie-Louise, sur le genre d'existence de laquelle le journal qui nousa si fidèlement renseigné jusqu'ici reste forcément muet, nous allons reproduire un certain nombre de lettres autographes de cette princesse, encore en partie inédites. Elles étaient adressées à mon grand-père.

Correspondance de Marie-Louise avec le baron de Méneval.—Plusieurs lettres autographes de l'Impératrice donnent un récit de ses occupations pendant une partie de l'été de 1814.

«Au commencement de son séjour à Aix-en-Savoie, Marie-Louise n'avait que des pensées tristes. Une véritable lutte se produisait dans son âme entre ses deux patries, l'Autriche et la France, et, comme elle comprenait à quel degré sa situation était fausse, elle souffrait en silence, et ses perplexités n'étaient pas exemptes de remords. Son amour pour le comte de Neipperg n'avait pas encore commencé. Elle ne lui accordait que des audiences officielles, et certainement elle ne se doutait pas qu'il prendrait auprès d'elle la place de l'empereur Napoléon. M. de Méneval l'avait quittée le 19 juillet pour aller passerquelques semaines près de sa femme; mais elle entretenait avec lui une correspondance très suivie, et ses lettres attestent à la fois et les agitations de son âme, et la confiance qu'elle témoignait encore à l'un des plus fidèles serviteurs de son époux[36].»

On ne saurait mieux résumer ni dépeindre l'état d'âme de la femme de Napoléon à ce tournant de sa destinée, qui pouvait encore, à cet instant psychologique, prendre une direction diamétralement opposée à celle dans laquelle Marie-Louise a été définitivement entraînée.

Le 21 juillet l'impératrice Marie-Louise écrivait d'Aix à mon grand-père la lettre suivante:

«Il y a bien peu de temps que vous êtes parti et cependant je m'empresse de vous écrire pour que vous ne puissiez pas vous plaindre de mon inexactitude. J'espère que vous penserez quelquefois à moi et que vous ne vous laisserez pas aller à des pensées noires; en ce cas je vous rappellela promesse de me l'écrire tout de suite pour que je puisse vous endissuader(sic).

»Dans peu de jours vous serez content, vous serez avec votre famille, avec vos petits-enfants que vous trouverez bien grandis, au lieu que vous me manquez beaucoup, tant pour vos bons conseils que pour le plaisir que j'avais à causer avec vous.

»Ma santée (sic) va assez bien; j'ai pris le premier bain aujourd'hui, je ne sais si j'aurai le courage de continuer, car ils sentent bien mauvais.

»Je ne vous écris pas une longue lettre parce qu'il est bien tard; je vous prie de croire à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

Autre lettre:

«Aix, 28 juillet 1814.

»Je ne vous ai pas écrit la semaine passée parce que je n'ai pas eu un moment de temps à moi, j'espère que vous n'aurez pas été inquiet de mon silence, parce que j'avais chargé la duchesse de Montebello de vous donner de mes nouvelles.

»Je vous envoie beaucoup de lettres que j'aireçues par des paquets de Vienne. Il y en a une que j'ai ouverte parce qu'il y avait des projets de règlements pour mon écurie. Je vous envoie la lettre de M. Ballouhey qui y était jointe. J'en ai reçu, aussi, à votre adresse, de M. Marescalchi que j'ai gardées.

»Je vous prie de répéter encore à M. Ballouhey[37]comme il me serait nécessaire pour mes affaires; je voudrais qu'il puisse venir avant que je parte pour l'Italie, mes affaires seront, sans cela, dans un désordre terrible.

»J'espère que votre santée (sic) est bonne; la mienne se trouve fort bien de l'usage des bains; j'en ai déjà pris cinq, et je promène (me) toujours beaucoup dans d'aussi beaux chemins que ceux que j'ai parcourus avec vous. Le reste du temps se passe à écrire la relation du journal de mon voyage à Chamouny; Isabey en a déjà fait les vignettes; elles sont charmantes. Je n'ai pas autant avancé le texte. Vous savez tous les matériaux que vous deviez m'apporter pour rédiger la copie, jen'en ai pas besoin. Si vous voulez les garder je vous conseille de les faire mettre dans une caisse pour les envoyer à Parme; sans cela je vous conseille de vous en défaire le plus tôt possible. J'aime mieux que cela ne se fasse pas à présent, car je suis d'une telle paresse que je suis à peine dans le moment où nous passonsle torrent de la Gria...

»J'espère que Mmede Menneval ne m'aura pas oubliée; je la plains bien de cette chaleur... Comme elle doit en souffrir à cause de sa grossesse; elle est si forte ici que nous pouvons à peine sortir des maisons.

»Je n'ai pas encore reçu de vos nouvelles, cela m'inquiète; je crois cependant que vous m'écrivez, au moins on devrait avoir la galanterie de me faire passer les lettres après les avoir lues. Je vous prie de croire à toute mon amitié.

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

«P. S.—J'ai reçu hier votre lettre du 23 et j'ai vu avec bien du plaisir que votre santé est bonne; j'attends votre autre lettre pour vous répondre plus en détail[38].»

La candeur des lettres qu'on vient de lire montre bien, croyons-nous, que Marie-Louise n'était agitée dans ce moment d'aucune pensée coupable; et il existe de sérieuses raisons de présumer que cet état d'innocence absolue persistera, en elle, jusqu'à l'époque de son excursion dans les glaciers de l'Oberland suisse, en compagnie du général Neipperg, dans le courant de septembre 1814. Le rêve dominant, la pensée pour ainsi dire unique de l'Impératrice, pendant son séjour à Aix, c'était Parme et la crainte des obstacles qui semblaient se dresser entre elle et l'objet de ses désirs les plus ardents. Les alternatives d'espoir ou d'appréhension qui agitaient l'esprit de Marie-Louise, à cet égard, se manifestent dans presque toutes les lettres de sa correspondance avec mon grand-père:

«Aix-en-Savoie, ce 4 août 1814.

»J'ai reçu hier avec bien du plaisir votre lettre du 27, je vous prie de continuer à me donner souvent de vos nouvelles et de tout ce qui vous intéresse; je vous prierai aussi de me donner des nouvelles de la petite famille de la duchesse, carelle n'est pas forte pour les détails. J'attends toujours une réponse de mon père pour savoir le moment de mon départ pour Parme—je vous le ferai savoir sur-le-champ. Quoique je sois bien contente que vous puissiez bientôt revenir près de moi, je sens trop combien vous devez désirer de rester près de Mmede M... encore un peu de temps, et certainement c'est faire abnégation de mon égoïsme que de vous le permettre.

»Ma santé est bonne, mais je suis cruellement fatiguée par ces grandes chaleurs. Je viens de faire une promenade plus fatiguante (sic) que celle du Montanvert—j'en suis revenue ce matin à 2 heures; je voulais vous faire la description ce soir, mais j'ai tellement sommeil qu'il faut que je la remette au prochain jour de poste. Je vous prie de croire à tous les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

L'Impératrice écrivait la lettre précédente le matin du jour où Mmede Montebello, son ancienne dame d'honneur, venait la rejoindre à Aix pour y demeurer auprès d'elle pendant une périoded'une quinzaine de jours environ. Il aurait été fort intéressant de savoir quelle impression se firent réciproquement la maréchale et le comte Neipperg; malheureusement ce point reste obscur... et Marie-Louise n'en parle pas. Elle se contente d'adresser à mon grand-père le billet suivant:

«Aix-en-Savoie, 6 août 1814.

»Je viens de recevoir ce matin toutes les lettres dont vous avez chargé la duchesse de Montebello; je n'exagère pas en vous disant qu'elles me font bien du plaisir. Je suis fâchée de voir que vous vous inquiétez de ne pas avoir de mes nouvelles; c'est cependant la quatrième fois que je vous écris depuis mon départ. C'est aussi par la duchesse que je vous répondrai au long. Je regrette bien qu'elle ne puisse pas rester plus longtemps avec moi, que dix ou douze jours, c'est bien peu de temps surtout quand on ne sait pas quand on se reverra. Ma santé est très bonne en comparaison de ce qu'elle était quand je quittai Vienne; cela tient aux bains et à la tranquillité d'esprit dont je jouis ici. Vous savez que les tracasseries me tuent.

»Mes compliments à Mmede M... Je ne vous écris pas plus parce que je n'ai pas le temps.

»Je vous prie de croire à toute mon estime et amitié.

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

Quelle influence exercèrent, cette fois, sur l'Impératrice, la présence et les conversations de son ancienne dame d'honneur, pendant les quelques jours de sa visite à Aix? Réduit sur ce point à de simples conjectures il serait téméraire de les exposer ou plutôt de les supposer... Ce qui paraît toutefois vraisemblable, c'est que la maréchale ne dut pas donner à sa souveraine le conseil d'aller s'enfermer à l'île d'Elbe!

Nous nous verrons dans l'obligation d'écourter autant que possible les lettres de Marie-Louise qu'il nous reste à faire connaître au lecteur, car leur publication, presque intégrale, a déjà été faite dans lesMémoires pour servir à l'histoire de Napoléon Ier[39].

«Aix, 9 août 1814.

»Je vous remercie bien de toutes les démarches que vous avez bien voulu faire pour mes caisses. Ce que vous m'écrivez à l'égard des remarques que M. de Bombelles[40]vous a faites à ce sujet ne me semble rien de bon. Je suis encore, à l'égard de mon sort futur, dans une cruelle incertitude. J'ai envoyé par M. de Karaczaï une lettre à mon père, par laquelle je lui demandais la permission d'aller m'établir à Parme le 10 septembre au plus tard. Me sera-t-elle accordée? Je crains que non...

»Si la réponse est négative je ne me déciderai jamais à retourner à Vienne avant le départ des Souverains, et je tâcherai de ravoir mon fils pour ce moment; je m'établirai à Genève ou à Parme en attendant le Congrès, car il est impossible que je reste plus longtemps que la saison des bains ici. Je ne puis vous dire comme j'attends impatiemment une réponse; je vous prierai de m'aider de vos conseils dans ma détermination. Ne craignez pas de me dire la vérité, si ma déterminationvous paraît inconséquente; je réclame ces conseils de vous comme d'un ami, et j'espère que vous me direz franchement votre avis.

Je reçois en ce moment une lettre de l'Empereur, de l'île d'Elbe du 4 juillet. Il me prie de ne pas aller à Aix, et de me rendre en Toscane pour prendre les eaux; j'en écrirai à mon père. Vous savez comme je désire faire la volonté de l'Empereur; mais, dans ce cas, dois-je la faire si elle ne s'accorde pas avec les intentions de mon père? Je vous envoie une lettre de Porto-Ferraio. J'ai eu bien des tentations de l'ouvrir: elle m'aurait donné quelques détails; s'il y en a je vous prierai de me les faire savoir. Je vous remercie bien de ceux que vous m'avez donnés; j'en avais besoin, il y avait longtemps que j'en étais privée. En général je suis dans une position bien critique et bien malheureuse. Il me faut bien de la prudence dans ma conduite. Il y a des moments où cela me tourne tellement la tête que je crois que le meilleur parti que j'aurais à prendre serait de mourir.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»... Ma santé est assez bonne. Je suis à mon dixième bain: ils me feraient du bien si j'avaisl'esprit assez tranquille; mais je ne puis être contente avant d'être sortie de ce funeste état d'incertitude. Je me réjouis de l'idée que vous viendrez bientôt me raisonner et calmer ma pauvre tête, j'en ai bien besoin. M. de Bausset est parti depuis quelques jours et, avec lui, tous les papiers que je voulais voir, de sorte que je n'ai pas pu examiner tous les comptes du mois, comme je me l'étais proposé. J'attends avec impatience les courriers qu'il m'a envoyés de Parme.

»Nous avons toujours une chaleur épouvantable ici; cela ne s'accorde guère avec les longues promenades que j'entreprends; la nuit nous y surprend bien souvent et je meurs de peur en retournant chez moi à cheval.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

«P. S.—Mon fils se porte à merveille et devient tous les jours plus aimable, à ce qu'on me mande. Il me tarde bien de revoir ce pauvre enfant.»

Une circonstance, dont Marie-Louise ne dit rien dans sa correspondance, motivait sans doute le tonparticulièrement triste et désolé de la dernière lettre que nous venons de transcrire. Le colonel Hurault de Sorbée, devenu plus tard général, et mari d'une des dames d'annonce de l'Impératrice[41]venait d'arriver de l'île d'Elbe à Aix, chargé de lettres de l'Empereur pour Marie-Louise, et de la mission de ramener avec lui l'Impératrice auprès de Napoléon. Cet officier fut obligé de repartir sans avoir pu parvenir à remplir cette mission. Marie-Louise faible et toujours hésitante, privée à ce moment de toute personne capable de lui donner unconseil fort—suivant une expression de M. de Talleyrand,—enfin surveillée et intimidée par Neipperg, laissa échapper cette dernière chance d'accomplir le plus impérieux de ses devoirs, celui de retourner près de son époux et de lui tenir compagnie dans l'exil. Sa conscience, tourmentée par le remords, l'avertissait intérieurement de ce qu'une semblable conduite avait de lâche et de coupable. Les nobles conseils de la reine de Naples, sa grand'mère, auraient bien dû,à un pareil moment, se retracer dans le souvenir de la femme de Napoléon!

Reprenons la reproduction de la correspondance de Marie-Louise au point où nous l'avons laissée:

«Aix, le 15 août 1814.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»Je n'ai pas encore de réponse de mon père à la lettre dont je vous parlais dans ma dernière. Ce temps d'incertitude me paraît bien cruel et bien long. Je l'attends avec bien de l'impatience, et je vous en instruirai sur-le-champ. De noirs pressentiments me disent que cela ne sera rien de bon; mais je suis aujourd'hui dans une de mes journées tristes; peut-être que je me trompe! Comment puis-je être gaie le 15, quand je suis obligée de passer cette fête, si solennelle pour moi, loin des deux personnes qui me sont le plus chères! Je vous demande bien pardon de vous parler ainsi de mes réflexions tristes, mais l'amitié et l'intérêt que vous m'avez toujours témoignés m'enhardissent, à condition que vous me direz quand je vous ennuierai...

»Je vous prie de croire, etc.

»LOUISE.»

«P. S.—Je viens de recevoir une lettre de Parme qui m'annonce que M. Marescalchi a un successeur dans M. Magawly, qui vient de renverser tout le Gouvernement provisoire. M. de Marescalchi n'est plus que ministre d'Autriche près de ma cour; mon père a aussi nommé M. de San-Vitale mon grand chambellan, et tout cela sans me consulter. Cela me peine et me fâche. M. Magawly a dit, à Parme, que mon père avait fait venir M. de San-Vitale à Vienne, pour y remplir ses fonctions près de moi et que je serais priée de venir, à Vienne, pendant tout le temps du Congrès. Quelle triste perspective! J'ai envie de lui demander de me permettre de passer l'hiver à Florence, en lui promettant de n'écrire à l'Empereur que par la voie du Grand-Duc; mais il paraît presque sûr qu'on me le refusera. Ce que je suis décidée, c'est de ne pas aller à Vienne pendant le temps de la présence des souverains. Conseillez-moi, je vous en prie; je vous assure que je suis bien à plaindre.»

114

Lettre de Metternich à l'impératrice Marie-Louise.—Réflexions.—Lettre de la comtesse Brignole à mon grand-père.—Nouvelles lettres de l'Impératrice au même, dont plusieurs inédites.—Lettre de M. de la Tour du Pin, ministre de France à Vienne, au ministre des Affaires étrangères à Paris.

Le 15 août de l'année 1814 est le dernier anniversaire du jour de fête que l'empereur Napoléon avait choisi, qui avait été célébré si longtemps par de magnifiques réjouissances, et dont Marie-Louise se souviendra—du moins ostensiblement—avant d'ensevelir dans l'oubli cette date fatidique...

Entre les deux lettres datées du même 15 août et que l'Impératrice écrivit à mon grand-père, elle recevait elle-même du prince Metternich la réponse qu'elle attendait avec tant d'impatience, réponse ambiguë, pleine de réticences et d'unefranchise plus que problématique, malgré les protestations et les professions de foi d'entière loyauté de son auteur.

Voici cette lettre qui a déjà été publiée, mais qu'il ne nous paraît pas inutile de placer sous les yeux du lecteur:

«Madame!

»Fort des sentiments, de la confiance dont Votre Majesté impériale a daigné me donner des preuves flatteuses dans plusieurs occasions décisives, je m'adresse à Elle directement dans une circonstance infiniment importante pour ses intérêts et ceux du prince son fils.

»Votre Majesté a l'intention de se rendre au commencement de septembre à Parme. L'Empereur, son auguste père, se propose de lui écrire pour la dissuader de ce voyage dans le moment actuel. Je prends la liberté respectueuse de lui en démontrer l'impossibilité.

»La présence de Votre Majesté à Parme, avant la fin du congrès la mettrait dans un état de compromission perpétuelle. Il serait, d'après mon intime conviction, même possible qu'elle préjugeâtl'état de possession même du Duché. La branche de la Maison de Bourbon, anciennement en possession de Parme, se remue beaucoup; elle trouve un grand appui en France, en Espagne. Le moindre trouble en Italie pourrait même au delà de ce qu'il est possible de prévoir la favoriser, et la présence de Votre Majesté dans le moment actuel, et dans la proximité de provinces provisoirement administrées, peut contribuer à compliquer les questions d'une manière extrême. Ainsi la cause royaliste et le jacobinisme peuvent tirer un parti direct d'une démarche qui ne présente aucune utilité. L'Empereur a donné l'ordre de soulager le Parmesan le plus possible, en diminuant le nombre de troupes qui pèsent sur lui; il en faut pour le maintien de l'ordre public, jusqu'à l'époque de l'organisation définitive, et ce n'est qu'alors que Votre Majesté peut aller prendre possession de ses domaines.

»Que Votre Majesté se repose sur ma façon de juger dans cette question. Pénétré du plus vif intérêt pour Elle, je manquerais à un devoir, que je regarde comme sacré, si je ne lui représentais avec toute la franchise, qui est dans mon caractère,l'importance qu'Elle daigne revenir ici, qu'Elle y prenne connaissance de la véritable position des choses chez Elle, et, qu'à la fin du Congrès qui ne se prolongera pas au delà du mois de novembre, Elle se rende chez Elle avec une pleine et entière sécurité.

»Daignez, Madame, agréer l'hommage de mon profond respect.

«Metternich.»

Quand le premier Ministre de l'Empire d'Autriche fait allusion, dans cette épître, à la franchise bien connue de son caractère, on est tenté de sourire; mais, quand il affirme à la crédule Marie-Louise qu'au mois de novembre suivant, le Congrès s'étant dispersé, Elle n'aura plus qu'à terminer ses préparatifs pour se rendre à Parme et s'y installer, cette affirmation prend à nos yeux la couleur d'une imposture préméditée. Le récit des innombrables intrigues dont le Congrès de Vienne devait être tissé l'a, depuis lors, démontré de la façon la plus évidente, et M. de Metternich moins que personne, pouvait s'y tromper. La vérité c'est que les dispositions de Marie-Louise étaient encore hésitantes et douteuses, et qu'il nefallait pas lui donner la clé des champs, avant d'avoir définitivement pris, comme on le dit vulgairement, barre sur elle. L'Impératrice demeura tout d'abord consternée, mais la langue dorée de Neipperg contribua bientôt, de tout son pouvoir, à calmer ses alarmes. C'est ainsi qu'en lui faisant entrevoir, comme la récompense de sa docilité et de son obéissance aux vues du Cabinet de Vienne, la terre promise de la Souveraineté de Parme, le général diplomate sut l'amener insensiblement à tomber dans le piège déshonorant qui lui avait été tendu.

Sur ces entrefaites la comtesse Brignole adressait, vers la même époque, à mon grand-père absent, une lettre que nous nous décidons à transcrire ci-après, pour démontrer que, lorsque Marie-Louise écrivait à ce dernier, dans les termes d'une confiance et d'un abandon si absolus, l'Impératrice était sincère et ne jouait pas la comédie.

Lettre de la comtesse Brignole:

«Aix le 18 août 1814 (au soir).

»M. le Baron Corvisart nous quitte et ne me laisse que quelque minutes pour m'entreteniravec vous, mon aimable ami. Voici une lettre que je vous prie de remettre à Mmede Montebello qui vous donnera de mes nouvelles. Rien n'est changé depuis son départ. L'Impératrice paraît vous désirer beaucoup, et, franchement parlant, je pense que, si vos intérêts n'en souffrent pas trop, vous ferez bien d'arriver, car vous pouvez lui être utile. Vous savez que tout se fait à Parme,sans elle, mais en son nom. On lui a même nommé un grand chambellan, qui doit se rendre à Vienne pour prendre son service auprès de sa nouvelle Souveraine. Tout bien réfléchi, je suis persuadée qu'elle aura Parme, mais je ne saurais prévoir quand elle y sera installée. Nous serons encore à Schönbrunn le 15 octobre; d'ici là nous ferons des courses dans la belle Suisse. J'avais proposé à Sa Majesté de me laisser attendre son retour—en Italie—mais elle paraît désirer que je reste auprès d'Elle, et je n'ai plus de volonté, vous le savez.

»Je n'ai rien à ajouter à ce que M. Corvisart et la Duchesse vous diront; d'ailleurs le premier me presse et je dois finir. Vous trouverez des papiers et une lettre qu'on m'a adressés pourvous. Ce pauvre lapin[42]a été bien malheureux, mais je persiste à ne pas le croire coupable. La nouvelle organisation exclut, par un article particulier, tous les étrangers des emplois du Gouvernement de Parme. La douceur extrême de l'Impératrice pourrait porter cette mesure dans l'intérieur de sa maison. Dieu fasse au reste qu'une nouvelle guerre ne change la face de tout; on prétend que le Congrès ne sera pas long.

»Mille amitiés à Mmede Menval (sic). Si vous avez des occasions sûres écrivez-moi et faites-en prévenir ma bonne Douglas; la meilleure de toutes seraitvous-même, mais je crains que cela ne vous paraisse de l'égoïsme et vous n'auriez pas tort. La personne à laquelle vous avez écrit, en partant, se porte bien et se conduit sagement; j'ajoute qu'elle fait beaucoup de cas de vous.

»Adieu bon ami, l'impromptu du docteur ne me laisse que le temps de vous assurer de mon sincère et tendre attachement.

»A. de B.

»Donnez-moi de vos nouvelles bien détaillées et de vos enfants. Ne négligez pas vos intérêts à Paris, mais tâchez de nous revenir bien vite!»

Est-ce à l'Impératrice que madame de Brignole, en terminant sa lettre, entend délivrer ce certificat de bonne vie et mœurs? Venant de sa part il ne nous semblerait pas décisif, car la comtesse excellait, en cas de besoin, dans l'art de fermer les yeux et de ne rien entendre. C'était d'ailleurs une femme douée d'une intelligence supérieure, une des rares personnes de son sexe que l'empereur Napoléon ait consenti à employer dans les négociations—dans celles entre autres avec le Saint-Siège. Mmede Brignole joignait aux dons de l'esprit un tempérament naturellement porté vers l'intrigue, tendance qui ne lui aurait pas permis de demeurer inébranlablement fidèle aux causes que la fortune abandonnait sans retour. Cette habitude d'intrigue—parfois même innocente, dit mon grand-père—était devenue un besoin pour cette femme remarquable, accoutumée à la considération qu'eurent toujours pour elle les hommes distingués dans tous les partis; mais elle ne trouvait guère d'alimentsauprès d'une princesse qui ne prenait rien sérieusement à cœur.

Aussitôt après avoir reçu du ministre Metternich la lettre décourageante qui lui fermait, pour un espace de temps encore plus prolongé qu'elle ne se l'imaginait, l'accès de son duché de Parme, l'impératrice Marie-Louise écrivait le soir du 15 août, à son fidèle correspondant, la lettre suivante:

«Aix, ce 15 août 1814 (soir).

»Je viens de recevoir votre lettre du 9 août; je suis vraiment désolée de la longueur du temps; on reçoit de bien anciennes nouvelles. Je vous envoie une copie d'une lettre du prince de Metternich qui vous apprendra la nouvelle que M. Karaczaï m'a rapportée. Je suis bien malheureuse de l'idée d'être obligée de retourner à Vienne, d'autant plus qu'on ne me donnenulle bonne raison. Je compte donc ne pas aller à Vienne avant la fin de septembre ou le commencement d'octobre. Je partirai d'ici le 3 ou le 4 septembre, et j'irai à Genève et de là à Berne où je resterai quinze jours, et une huitaine dans la première ville; après quoi j'irai à Vienne.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»Si vous venez partager mon exil, je sens tout ce que cela aura de pénible pour vous; mais en même temps je suis trop égoïste pour ne pas le désirer. J'ai besoin de vos conseils, de votre conversation; vous savez toute la confiance que j'ai en vous, et une des idées les plus douces auxquelles je puisse m'arrêter, dans ce moment, est de vous garder près de moi.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

»LOUISE.»

Une lettre du 20 août 1814, entièrement de la main de l'impératrice Marie-Louise, comme toutes celles qui précèdent et celles qui suivront, a été déjà publiée; elle mérite cependant, croyons-nous, d'être ici reproduitein extenso:

«Aix-en-Savoie, le 20 août 1814 (soir).

»J'ai reçu hier votre lettre du 12 de ce mois, et je vois avec plaisir que vous en recevez quelques-unes des miennes. Vous aurez déjà sûrement reçu celle où je vous parlais de la triste réponse que mon père vient de me faire. Je suis bien touchée de l'offre que vous me faites qu'en toutecirconstance vous êtes décidé à me suivre. J'ai bien besoin de vos bons conseils, et ils me deviennent, à présent, plus nécessaires que jamais. Aussi j'espère que j'aurai bientôt le plaisir de vous revoir. Je voudrais que vous puissiez combiner cela de manière que vous soyez privé le moins longtemps possible de la société de Mmede M... Je sens comme cela sera triste, et je crains qu'elle finira par me prendre en grippe.

»J'ai répondu à mon père ainsi qu'au prince Metternich. J'ai fait de belles phrases à ce dernier sur la confiance que j'avais en lui, et j'ai surtout appuyé sur la satisfaction que j'éprouvais de la promesse que l'on me donnait, que je pourrais me rendre à Parme. Il paraît que M. Magawly y fait des changements sages et réforme bien des abus du gouvernement provisoire. J'ai reçu là-dessus une longue lettre de M. de Bausset que je vous communiquerai quand vous reviendrez. Je veux vous ennuyer de toutes mes affaires, mais il faudra que vous souffriez cet ennui comme une preuve de la confiance et de l'amitié que j'ai pour vous.

»J'ai reçu des nouvelles de l'Empereur, du6 août. Il me dit beaucoup de bien de vous et me recommande de ne pas croire tout ce que l'on pourrait me dire contre lui. Il se portait bien, était heureux, tranquille, et pensait surtout beaucoup à moi et à son fils.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»Je vous prie de me rappeler au bon souvenir de Mmede M..., j'espère que j'apprendrai bientôt son heureuse délivrance, et je vous avertis que je veux être la marraine de son enfant.

»Écrivez-moi, je vous prie, bien exactement et croyez à toute mon amitié.

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

On ne peut s'empêcher de remarquer en relisant la fin de cette lettre, la tranquille indifférence avec laquelle la femme de Napoléon se plaît à constater que ce dernier lui semble résigné, heureux même suppose-t-elle, dans sa retraite forcée de l'île d'Elbe! Non contente de s'être refusée à y rejoindre son époux, elle ne songe même pas seulement à le plaindre... Elle s'accommode parfaitement, semble-t-il, de leur séparation prolongée. Oubliant ses serments d'allerle rejoindre et de lui ramener son fils, Marie-Louise—sans le dire ouvertement—trouvera presque choquante, un jour, et déloyale, l'évasion du prisonnier de l'île d'Elbe, et sa tentative de récupérer sa couronne! Tant d'inconscience explique, sans les excuser, les défaillances successives de cette princesse. Comme le prétend avec raison en parlant d'elle laRevue historique: «Marie-Louisene pensait pas»; on peut ajouter à ce jugement que son cœur n'était point organisé d'une façon plus heureuse que son cerveau, et qu'il fonctionnait tout à fait défectueusement.

Mon grand-père a cherché, dans ses écrits, à excuser sa souveraine, autant qu'il l'a pu, et il ne viendra certainement à personne l'idée de lui en faire un reproche, car elle avait toujours été—comme on l'a vu—remplie de bonté pour lui. Il aurait eu mauvaise grâce à l'accabler d'ailleurs, quand Napoléon, même à son lit de mort, s'est montré si indulgent pour le caractère véritablement ingrat de sa seconde femme. A près de cent ans de distance, nous n'avons pas les mêmes ménagements à garder. Nous ne serons point le détracteur de parti-pris de l'impératrice Marie-Louise,mais encore moins son apologiste. Nous nous efforcerons de juger sa conduite avec impartialité, en ne disant de cette souveraine que ce que nous croyons être l'expression de la vérité.

La série des lettres écrites par Marie-Louise à mon grand-père, pendant les deux mois de congé qu'il était aller passer dans le sein de sa famille à Paris, tire à sa fin. Nous n'aurons plus que deux lettres inédites de l'Impératrice à placer sous les yeux de ceux qui ont trouvé quelque intérêt à les parcourir. La première est datée du 26 août et la dernière du 30 août 1814. Le 6 septembre mon grand-père se mettait en route pour aller retrouver Marie-Louise en Suisse. Voici les deux dernières lettres de cette correspondance assidue:

«Aix, le 26 août 1814.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»Voilà le moment qui s'approche où j'espère que j'aurai le plaisir de vous revoir; je l'attends avec impatience—vous savez comme j'ai besoin de vos conseils. Un pressentiment me dit que ce sera à Genève que je vous reverrai. J'attends avec impatience le journal de voyage dont vous meparlez—je ne veux cependant pas le lire avant d'avoir achevé le mien. Je suis sûre qu'il est si bien fait que je serais tout à fait dégoûtée dans mon entreprise si je voulais en prendre connaissance tout de suite. Je suis sûre (aussi) que vous crierez contre ma paresse, en apprenant que je suis toujours encore au pied du glacier des Bossons. Je crains qu'un de ses nombreux glaçons ne m'ait gelé l'imagination, car, quand je veux me mettre à l'ouvrage, je me sens un découragement complet. Cependant je le terminerai avant que de partir d'ici, parce que je me propose de faire aussi celui de ma tournée en Suisse. Ma santée (sic) a été un peu altérée depuis quelques jours. J'ai eu cinq accès de fièvre qui m'ont forcée de suspendre les bains. Je les reprendrai demain jusqu'au 3 et je partirai le 4. Je ne fais plus de si longues promenades—j'ai fait le serment à la duchesse de ne plus rester aussi tard et je tiens scrupuleusement à ma parole. Je vous prierai de dire à M. Ballouhey que j'ai reçu sa lettre du 16 août. Je vous prierai de dire aussi à la duchesse qu'elle ne s'inquiète pas si elle ne reçoit pas de lettre par cecourrier—le temps me manque pour lui écrire.

»Je vous prie de croire à toute mon amitié.

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

»P.-S.—Je vous prierai de dire aussi à la duchesse que je me suis décidée de prendre Aly comme valet de chambre coeffeur (sic) et que je crois qu'elle ferait bien de lui faire prendre des leçons et de me l'envoyer vers le 20 octobre à Vienne; dites-lui que je lui demande bien pardon de ne pas lui écrire aujourd'hui—ou ne lui parlez plutôt pas de cette commission, elle pourrait se fâcher de ce que je ne lui écris pas directement.»

On reste stupéfait de constater chez une femme placée dans la position de l'Impératrice, au milieu de tant d'épreuves et d'événements inquiétants, une futilité aussi complète, une application aussi soutenue à fermer les yeux, comme l'autruche, devant l'angoissant problème de sa future destinée!

Dernière lettre de l'Impératrice en l'année 1814:

«Aix, le 30 août 1814.

»J'ai reçu vos lettres par M. Amelin, ce matin, et, hier soir, celle où vous voulez bien m'adresserdes vœux pour ma fête. Je suis persuadée que ce sont de ceux que l'on a faits le plus sincèrement pour moi. Je suis bien touchée de ce que vous voulez bien me suivre même à Vienne; croyez que je vous en ai voué une reconnaissance à toute épreuve, car vous savez que mon amitié vous était acquise depuis longtemps. Je ne vous réponds pas au long par cette voie, car la poste n'est pas fort sûre. J'espère au moins qu'on aura la galanterie d'envoyer mes lettres à leur destination après les avoir lues. Ma santé est beaucoup meilleure; je prends toujours des bains qui me réussissent assez bien et j'espère que vous me trouverez engraissée. Je pars décidément le 4 et j'arriverai le soir à Genève. Je compte y rester le 5, le 6, le 7, le 8 et peut-être le 9, et je prendrai après la route de Fribourg pour aller à Berne, mais j'espère vous voir avant mon arrivée dans cette ville. Je crois que je ferai, à cause de l'acquisition de la Garenne, comme vous me conseillez.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .»Je m'empresserai de lire aujourd'hui votre voyage de Chamouny; je suis sûre qu'il sera charmant. J'ai un peu travaillé au mien hier, mais pasencore pour l'avancer beaucoup; je crains qu'il ne soit pas encore achevé à votre retour; d'ailleurs le vôtre me donnera du découragement. Mes compliments à Mmede M... Je ne lui écris pas aujourd'hui parce que je n'en ai pas le temps. Je vous prierai donc de la remercier, en mon nom, des vœux qu'elle a bien voulu faire pour ma fête. Je vous prie de croire à tous les sentiments d'estime et d'amitié avec lesquels je suis,

»Votre très affectionnée,

»LOUISE.»

Environ huit jours après, le baron de la Tour du Pin écrivait de son côté au Ministère des Affaires étrangères à Paris la dépêche suivante:

«Vienne, le 7 septembre 1814.

»Je ne sais si vous êtes informé que M. le comte Neipperg, général major, a été donné par l'empereur d'Autriche comme surveillant à l'archiduchesse Marie-Louise, qu'il devait avertir de ne rien faire de ce qui pourrait ou nuire ou même déplaire au Roi, mais que, surtout, il devait soigneusement observer l'archiduchesse pour le cas où elle voudrait aller trouver son mari,et alors—après des représentations—passer à la défense absolue, si elle persistait...»

Voilà une mission de geôlier bien nettement caractérisée; mais celui qui l'avait acceptée allait employer des moyens plus doux, et il ne lui faudra pas beaucoup de temps pour apprivoiser la princesse dont le gouvernement de l'Autriche venait de le constituer le surveillant et le vigilant gardien.

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