CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXIV

Autres billets de Napoléon à Marie-Louise.—Silence conservé par elle.—MmeMitrowsky dame d'honneur.—L'archiduc Rainier.—Marie-Louise annonce à mon grand-père la résolution de ne jamais se réunir à l'empereur Napoléon.—Conversation à ce sujet.—Le fils de Napoléon privé de la succession de sa mère à Parme.—Départ du prince Eugène pour Munich.—Mission Montrond.—Détails sur ce personnage; son rôle à Vienne.—Le roi Murat, anecdote.

Napoléon avait adressé, en date du 4 avril, aux principaux Souverains, une lettre où il disait que sa reprise de possession du trône était l'ouvrage d'une irrésistible puissance—la volonté d'une grande nation qui connaissait ses devoirs et ses droits—et où il réitérait ses vœux pour le maintien d'une honorable tranquillité. Mais les souverains firent semblant de ne pas l'avoir reçue, car ils dédaignèrent d'en accuser réception et ne voulurent en tenir aucun compte. Napoléon, d'autre part, s'était adressé à Marie-Louise:«Ma bonne Louise, je t'ai écrit bien des fois... Je t'envoie un homme pour te dire que tout va très bien. Je suis très adoré et maître de tout. Il ne me manque que toi, ma bonne Louise, et mon fils.—Napoléon.» Marie-Louise, qui reçut ce mot, ne répondit pas. Un autre billet daté de Lyon le 11 mars, et tout entier de la main de Napoléon, avait été précédemment apporté un jour, à Schönbrunn, par un cavalier qui l'avait caché dans une de ses bottes. Il contenait à la fin cette pressante invitation: «Viens me rejoindre avec mon fils. J'espère t'embrasser avant la fin de mars.» Marie-Louise parut n'avoir reçu aucun de ces billets[88].

Ainsi le retour triomphal de Napoléon à travers la France jusqu'à Paris semble n'exercer sur les volontés de Marie-Louise aucune réaction. Flottant entre mille impressions diverses, peut-être avait-elle hésité un instant?... Elle n'avait, toutefois, pas longtemps tardé à retomber pour toujours, oublieuse et passive, dans les mailles du filet qu'on s'était appliqué à tendre et à resserrerchaque jour autour d'elle. Tant de précautions n'étaient-elles pas superflues d'ailleurs... puisque cette princesse, otage de la coalition, n'a même jamais su tenter de se débattre contre les embûches qui avaient pour but de la séparer de son époux d'une manière radicale et définitive? Nous verrons bientôt Marie-Louise aller plus loin encore dans cette voie, et annoncer sa ferme intention de ne jamais se réunir à Napoléon. C'était la dernière goutte d'amertume qui devait faire déborder le vase de l'indignation chez mon grand-père, resté si fidèle à son maître. Malade à la fin de corps et d'esprit, il avait hâte, comme il allait le mander dans sa lettre au duc de Vicence, de revoir l'Empereur, de retrouver sa famille, ses anciens amis, de respirer un autre air. Bien des semaines devaient encore s'écouler avant qu'il lui fût donné de revoir le sol de sa patrie, et c'est le récit des événements petits et grands de cette période de temps, relativement courte, qu'il nous reste à reprendre et terminer.

Mmede Mitrowsky, veuve d'un général autrichien, avait été nommée dame d'honneur de l'impératriceMarie-Louise, ou plutôt de la duchesse de Parme, à laquelle elle avait été présentée dans les derniers jours de mars. On disposa pour elle, par les soins de l'impératrice d'Autriche, dont elle était la protégée, l'appartement laissé vacant par Mmede Montesquiou. NotreJournal, faisant un portrait de cette nouvelle dame d'honneur, dit qu'elle était âgée d'environ trente-deux ans, peu jolie, de petite taille et même un peu contrefaite, mais qu'elle ne manquait ni de finesse ni d'agrément. Le départ de Neipperg pour l'armée laissant sans titulaire auprès de Marie-Louise l'emploi de mentor et de conseiller, la Cour fit choix de l'archiduc Renier pour demeurer auprès de la femme de Napoléon et pour la surveiller; presque tous les autres oncles de la duchesse de Parme devant partir incessamment pour l'armée. Après le départ imminent de l'empereur d'Autriche, qu'on disait fort exaspéré du renouvellement des hostilités, l'impératrice d'Autriche, les archiduchesses, l'archiduc François et le jeune fils de Napoléon devaient revenir habiter Schönbrunn avec l'impératrice Marie-Louise. Les bruits du jour semblaient faire supposer que les dispositions du cabinet de Vienne envers laFrance avaient subi une légère détente, et l'on disait qu'après avoir refusé de recevoir deux courriers de l'empereur Napoléon, M. de Metternich s'était décidé à accueillir le troisième.

Le 2 avril, après une visite au prince Eugène, auquel on hésitait à Vienne à accorder des passeports pour lui permettre d'accompagner le roi de Bavière, son beau-père, qui se disposait à repartir pour Munich, mon grand-père se trouva seul à dîner à la table de l'Impératrice. Il voulut naturellement profiter de cette occasion pour lui parler, sans témoin, de la France et de l'Empereur. Mais sesMémoiresnous font connaître qu'à son vif déplaisir il se heurta, chez Marie-Louise, à des dispositions tout à fait défavorables. Elle ne craignit pas d'apprendre à son interlocuteur sa résolution formelle de ne jamais se réunir à l'empereur Napoléon. Elle avoua que, ne l'ayant pas suivi dans l'adversité, elle ne pouvait pas partager sa prospérité. Mon grand-père ne manqua pas de retracer à Marie-Louise le souvenir de l'attachement dont Napoléon lui avait donné si souvent le témoignage et de la peine qu'il avait ressentie des obstacles opposés à leur réunion, obstaclesdont il était bien éloigné de lui attribuer la responsabilité. Il parla aussi du chagrin que causerait à l'Empereur une séparation dont tout le tort retomberait sur l'Impératrice. «Je lui dis, ajouta-t-il, qu'elle serait accueillie en France comme l'ange de la paix, et que le bienfait de son retour lui concilierait à jamais la gratitude de la nation française; que je nourrissais l'espoir qu'elle reviendrait sur une résolution si violente, où son cœur, pas plus que ses véritables intérêts, n'avaient été consultés. J'affirmai que, si elle notifiait avec force une détermination contraire à celle qu'elle venait d'exprimer, cette manifestation de sa volonté serait certainement d'un grand poids. Mais tout ce que je pus dire, à cet égard, ne fit, sur l'esprit de Marie-Louise, que bien peu d'impression. Elle me répéta qu'elle n'avait pas dû consulter ses propres sentiments, ni se fier à son jugement, dans une question où de si graves intérêts se trouvaient engagés; que les avis de son oncle Charles et d'un jurisconsulte avaient fixé ses incertitudes, qu'au reste elle n'avait rien signé et ne signerait rien, avant de s'être entendue avec l'empereur Napoléon; que sa résolution bienarrêtée était de ne consentir à aucun divorce; mais qu'elle traiterait de sa séparation à l'amiable, personnellement avec lui, quand elle aurait toute liberté pour lui écrire[89].»

Le reste de la conversation, qui se prolongea pendant plus d'une heure, eut également pour objet Parme et les droits reconnus de l'Impératrice à cette souveraineté; Marie-Louise dut convenir que son fils ne lui succéderait pas. Elle irait en conséquence s'y établir sans lui, mais elle devait—assurait-elle—accepter ce sacrifice, si douloureux qu'il fût, parce qu'il fallait l'accomplir dans l'intérêt même de son enfant. Elle ajoutait que si elle n'obtenait pas la souveraineté d'un État de quelque importance, elle ne pourrait rien faire pour lui; au lieu qu'une fois établie à Parme, il lui deviendrait possible d'économiser annuellement cinq cent mille francs, qui joints aux revenus des fiefs de Bohême assureraient, après elle, à son fils, une existence indépendante.

«Je me permis de répondre à l'Impératrice,dit encore mon grand-père, que les intérêts pécuniaires étaient une bien faible considération dans la situation où son fils se trouvait placé; que si son nom et sa qualité de fils de Napoléon ne le faisaient pas assez grand et n'étaient pas des titres suffisants à la sympathie de l'univers, un million de rentes ne compenserait guère la perte du rang d'où on l'avait fait tomber; qu'elle ne pouvait se résigner ainsi à l'exhérédation de son fils, qui—déjà privé de l'héritage paternel—l'était encore de l'héritage maternel par une injuste décision du Congrès et qui vivrait, par conséquent, désormais en dehors des lois, sans patrie, sans titre, et pour ainsi dire sans nom, car on ne saurait plus comment l'appeler[90].»

Cet entretien qui dut être pénible pour les deux interlocuteurs, mais surtout pour mon grand-père, acheva de convaincre ce dernier de l'inutilité de la prolongation de son séjour en Autriche. Sur ces entrefaites le baron de Vincent, représentant de l'empereur François auprès du roi Louis XVIII à Paris, était rentré à Vienne accompagnédu personnel de sa légation. Caulaincourt avait eu beaucoup de peine à obtenir de ce personnage, avant qu'il quittât le territoire français, qu'il voulût bien se charger, lui ou son secrétaire Lefèbvre de Rechtenberg, de quelques lettres à l'adresse de la petite colonie française de Schönbrunn. Mon grand-père était tombé malade à ce moment là, et les espions de la police autrichienne, qui exerçaient autour de Marie-Louise et de son entourage la surveillance la plus étroite, s'étaient inquiétés de ne plus l'apercevoir, dans l'ignorance où ils se trouvaient du motif de sa disparition momentanée. Ils avaient en conséquence terrorisé par leurs menaces les concierges du château, en les forçant à rendre compte au contrôle de la police des dires, des faits et gestes de mon grand-père, que ces pauvres gens se voyaient souvent dans l'obligation d'inventer.

Le 6 avril, le prince Eugène obtenait enfin l'autorisation de quitter Vienne pour Munich, à la suite de son beau-père, le roi Maximilien[91]. Ce départ était pour mon grand-père un événementtrès pénible, car le beau-fils de Napoléon lui était cher à plus d'un titre, et nous n'avons pas laissé ignorer au lecteur les liens d'estime réciproque et d'attachement qui existaient entre eux. Dans la dernière semaine qui précéda le départ du prince Eugène, l'empereur Alexandre avait presque complètement cessé de le voir et de se promener avec lui; tandis qu'il l'accablait auparavant de ses preuves d'amitié comme de ses témoignages d'intérêt. Ce refroidissement marqué du Czar, vis-à-vis du fils de Joséphine, avait vraisemblablement pour cause le soupçon conçu par le monarque russe de la participation du prince Eugène aux derniers événements survenus en France. Le souverain de la Russie était persuadé que le gendre du roi de Bavière avait coopéré, dans la mesure de ses moyens, au retour de l'empereur Napoléon de l'île d'Elbe en France; supposition que nous avons lieu, pour notre part, de croire dénuée de tout fondement.

Quelques jours après le départ du général Neipperg à l'armée d'Italie, arrivait à Vienne un M. de Montrond, chargé par l'entourage de Napoléon (ostensiblement par le duc de Vicence,secrètement par Fouché) de messages et de commissions pour Marie-Louise, pour Mmede Montesquiou et pour mon grand-père, enfin surtout pour Talleyrand. Qu'était donc cet étrange émissaire, auquel tant de documents confidentiels avaient été de la sorte confiés, sans que le personnage offrît par lui-même aucune sérieuse garantie? A en croire Vaulabelle dont nous allons encore cette fois emprunter le jugement: «Montrond était un de ces effrontés entremetteurs d'intrigues politiques qui, prenant de toutes mains, vendant toutes choses et tout le monde, ont l'art de louer très cher, à tous les gouvernements, leur audace et leur immoralité. Il était fort lié avec M. de Talleyrand; l'Empereur, dans le courant d'avril, le chargea d'une mission pour Vienne. Napoléon dit à ce sujet dans sesMémoires: «La mission de Montrond avait plusieurs buts: gagner Talleyrand, porter des lettres à l'Impératrice et rapporter des réponses; fournir à Talleyrand l'occasion d'écrire en France, et de pouvoir saisir les fils des trames qu'il y avait ourdies. Tous ces buts furent remplis. Au retour du sieur Montrond, on délibéra de l'arrêter à la frontière; mais on sentit qu'il auraitcaché ses dépêches. On se contenta d'observer ses démarches à son arrivée, et l'on eut le premier fil des intrigues de Fouché[92].» Fouché avait effectivement, à cette époque, un grand intérêt à faire sonder les véritables dispositions de Talleyrand, pour savoir de quel côté diriger ses propres intrigues. Au dire de M. de Saint-Amand, Montrond ne croyait pas son ami Talleyrand si fortement engagé dans la cause des Bourbons. M. de Montrond se rendit à Schönbrunn, auprès de mon grand-père auquel il avait des lettres à remettre, entre autres une de l'empereur Napoléon pour Marie-Louise, et d'autres de Caulaincourt à son adresse et à celle de Mmede Montesquiou. M. de Montrond prenait avec lui des rendez-vous, «tantôt à Vienne et tantôt à Schönbrunn, où l'envoyé de Fouché, se promenant dans les jardins et dans les serres, se faisait passer pour un amateur de botanique, afin de déjouer les nombreux espions dont la résidence de Marie-Louise était environnée[93]». Au cours de ces conversationsMontrond fit comprendre à son interlocuteur qu'il ne fallait pas compter sur un revirement, de la part de Talleyrand, en faveur de la cause napoléonienne, parce qu'à la suite de ses entretiens avec le diplomate en question, il s'était convaincu que Talleyrand était trop surveillé par ses collègues étrangers, et trop engagé d'ailleurs dans la voie opposée, pour revenir en arrière. Quant à l'impératrice Marie-Louise, mon grand-père nous a appris dans sesMémoiresde quelle façon M. de Montrond s'exprimait en plaisantant à son sujet:

«Il me dit en riant, racontent lesMémoiresprécités, qu'il avait carte blanche pour enlever l'Impératrice, en la faisant déguiser, s'il le fallait, sous des habits d'homme, sans s'inquiéter de ses mièvreries. Il ajouta plusieurs assertions sur le ton de raillerie spirituelle qui lui est familier, et qui me prouvèrent ce que j'étais déjà disposé à croire, que ce projet d'enlèvement était plutôt une idée plaisante de sa part, que le but d'une mission qui lui aurait été donnée. Il s'étonnait de la confiance subite qu'on avait semblé lui montrer à Paris, à lui qui, jusque-là, avait étéexilé et poursuivi. Je m'en étonnais bien davantage, pensant qu'il venait beaucoup plutôt, à Vienne, pour faire les affaires de M. de Talleyrand que pour y servir les intérêts de Napoléon. M. de Montrond était en effet chargé d'une mission particulière de Fouché pour l'ancien plénipotentiaire du roi Louis XVIII au Congrès. Il était descendu à l'hôtel de l'ambassade française[94].»

La lettre de Napoléon à Marie-Louise, apportée par Montrond, et dont il vient d'être question plus haut, ne resta probablement pas secrète bien longtemps. Deux jours après, rapporte notreJournal, le marquis Antoine Brignole étant venu voir mon grand-père, pour prendre congé, avant de retourner à Gênes, apprit à celui-ci que le duc Dalberg, son beau-frère, avait pu prendre connaissance d'une lettre écrite par Napoléon à Marie-Louise, lettre rapportée de Paris par M. de Vincent ou par un de ses secrétaires. C'était en vérité pour le gendre de l'empereur François un moyen bien commode et bien sûr de faire savoir à son beau-père ce qu'il n'aurait pas voulu luiécrire personnellement: Napoléon n'avait, on le voit, qu'à le mander confidentiellement à sa très chère et fidèle épouse! Aussitôt l'empereur d'Autriche et les souverains ses alliés en auraient été informés sans retard...

Dans la matinée du 7 avril, la veille du jour où il allait apprendre de la bouche de M. de Brignole l'incident que nous venons de relater, mon grand-père avait fait rouler, à déjeuner, à la table de Marie-Louise, la conversation sur l'arrivée à Vienne du baron de Vincent. L'Impératrice répondit qu'elle n'avait pas vu M. de Vincent, qui n'avait pas apporté de lettres de l'empereur Napoléon, n'ayant point voulu s'en charger. Elle ajouta que son secrétaire, rentré à Vienne un jour après lui, en avait, paraît-il, apporté; qu'elle en a entendu exposer le contenu, mais que l'empereur son père ne voulait ni communiquer lui-même, ni laisser sa fille communiquer avec le maître actuel de la France.

Mon grand-père écrivit, dans la journée du 7 une longue lettre au duc de Vicence, pour dissiper les illusions qu'on persistait à conserver à Paris, et pour mettre le Gouvernement de l'Empereurau courant de ce qui se passait en réalité à Vienne. Cette lettre, fort longue, répondait aux questions que renfermait celle de Caulaincourt et lui fut fidèlement rapportée, à Paris, par M. de Montrond, aussitôt après son retour dans cette ville. Les archives du département des Affaires étrangères ont conservé l'original de cette lettre qui a été reproduite dans plusieurs publications. Nous nous bornerons à en placer, dans le chapitre suivant, quelques extraits sous les yeux du lecteur. Mais auparavant nous terminerons celui-ci par une anecdote racontée dans notreJournal, le 8 avril, jour où mon grand-père atteignait ses 37 ans. Ce soir-là, pendant le dîner chez l'Impératrice, comme on parlait des affaires de Naples, et de la mission que le général Neipperg venait d'être chargé de remplir auprès du roi Joachim, quelqu'un fit allusion à la situation fausse de ce souverain, en ajoutant qu'on ne gagnait jamais rien à s'écarter de la ligne droite. Presque aussitôt Marie-Louise, se faisant intérieurement l'application de cette maxime, parut troublée et ne parvint pas à dissimuler un embarras très visible.


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