CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVII

Le Gouvernement autrichien, estimant n'avoir plus de ménagements à garder vis-à-vis de Napoléon, lève le masque et prend définitivement parti contre lui.—L'empereur Alexandre et le prince Schwarzenberg, anecdote.—Mouvement que se donne Bausset pour se remettre d'aplomb sur ses jambes.—Propos de l'archiduc Jean relatif à la famille royale d'Espagne.—Silence de l'Impératrice sur les affaires vis-à-vis de mon grand-père.—Mort de la comtesse Neipperg.—Bavardage intarissable de Marie-Louise pendant cette période de son existence.—Le 4 mai (Ascension), Marie-Louise fait ses dévotions.—Adieux de mon grand-père au fils de Napoléon et à Marie-Louise.—Son départ de Vienne.—Lettres de Metternich à Marie-Louise.—Lettre de Gourgaud (1818) à la même.

Les lettres que le général Neipperg envoyait à Marie-Louise étaient venues confirmer la nouvelle des succès importants remportés par les armées de l'Autriche, et celle des défaites successives essuyées par les troupes napolitaines. Débarrassé désormais de toute appréhension sérieuse du côté de l'Italie, le Gouvernement autrichien, pleinementrassuré et prenant confiance dans le résultat final des hostilités, cessa dès lors toute espèce de communication avec Napoléon. Bientôt après le départ pour Gand du baron de Vincent, désigné pour reprendre ses fonctions diplomatiques auprès du roi Louis XVIII, fut irrévocablement décidé. Les journaux de Vienne se virent en même temps autorisés à publier, dans leurs colonnes, les clauses du traité du 25 mars 1815, ce qui ne leur avait pas été permis jusqu'à ce moment. Ce traité, conclu, comme on le sait, entre l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie était la consécration du traité de Chaumont, qui excluait l'empereur Napoléon du gouvernement de la France. Il stipulait également la réunion des forces militaires des quatre Puissances contractantes, qu'il s'agissait de diriger, contre lui, pour l'empêcher de reprendre la couronne et de se maintenir sur le trône. Le roi de France était invité à prêter son concours, dans la mesure de ses moyens, aux armées de cette formidable coalition.

Quant à l'empereur de Russie dont le départ était annoncé comme prochain, Mmede Mitrowskyracontait à son sujet une petite anecdote assez plaisante. L'empereur Alexandre, souvent désœuvré depuis la rupture de ses relations d'intimité avec le prince Eugène et le départ de l'ancien vice-roi d'Italie, allait passer presque toutes ses journées chez le prince Schwarzenberg. Le feld-maréchal autrichien se montrait, paraît-il, obsédé de cette assiduité par trop flatteuse. A peine avait-il projeté, par exemple, une réunion de parents ou d'amis à sa terre de Dornbach, et se faisait-il une fête d'y passer tranquillement sa journée, dans une intimité sans contrainte, que le czar, l'ayant appris, s'empressait de lui annoncer qu'il serait de la partie!... Schwarzenberg, ennemi de l'étiquette et peu cérémonieux de sa nature, exhalait à ce sujet, disait-on, les plaintes et les récriminations les plus amères, et ne dissimulait pas la hâte qu'il éprouvait de se dérober à la tâche, passablement ingrate, de jouer le rôle de pourvoyeur des plaisirs et des distractions de l'autocrate russe.

Rien ne transpirait, en attendant, des travaux du Congrès dont les séances avaient recommencé. Elles étaient devenues quotidiennes, se prolongeanttoute la journée et souvent fort tard. On attendait à Vienne l'arrivée de lord Gordon, chargé par le Cabinet de Londres d'apporter, au Congrès, des communications importantes.

Cependant Bausset, à la nouvelle du départ prochain de mon grand-père, se donnait un mal infini pour arriver à se remettre d'aplomb sur ses jambes. Marie-Louise se rendait quelquefois chez lui, certaine d'y rencontrer un auditeur bénévole, qui jamais ne la contrariait. Elle y répétait, avec force détails, les principes et les sentiments qui lui avaient dicté la résolution de ne jamais retourner en France; vantait les succès des armes autrichiennes en Italie, et surtout les exploits de son cher général, qui lui écrivait assez fréquemment des lettres de plus de dix pages.

Le 24 avril l'empereur François interrogea lui-même sa fille sur l'époque à laquelle mon grand-père avait l'intention de partir pour la France. Puis, sans lui reparler davantage de la visite à rendre au préalable à M. de Metternich, il lui demanda si les passeports nécessaires avaient été délivrés. Sur la réponse négative de l'Impératrice Marie-Louise, le monarque autrichien déclaraqu'il allait donner des ordres à cet égard à son premier ministre. Dans la journée l'Impératrice reçut la visite de son oncle, l'archiduc Jean, dont le départ pour l'armée d'Italie était fixé au surlendemain. Ce prince, parlant de son futur voyage, lui dit en plaisantant qu'en passant par Vérone il aurait sans doute l'occasion d'y contempler «une ménagerie célèbre». En tenant ces irrévérencieux propos l'archiduc Jean faisait allusion à la famille royale d'Espagne: Charles IV, la reine sa femme et Godoï, réfugiés à la même époque dans cette ville!

Marie-Louise était devenue de plus en plus réservée sur les affaires vis-à-vis de mon grand-père. Elle ne lui parlait plus que de la pluie et du beau temps, et évitait soigneusement de le tenir au courant même des plus insignifiantes nouvelles politiques. Ce dernier s'en apercevait fort bien, mais ne pouvait s'en étonner, bien que sonJournalmentionne sans commentaires, à plusieurs reprises: «Silence, sur les affaires, de l'Impératrice avec moi.»

LeditJournalsignale également à la date du 27 avril l'incident suivant: «A. (sans douteM. Amelin chargé de remplacer M. Ballouhey absent) m'annonce qu'il a mission de me remettre 12.000 francs. Je refuse de les accepter autrement qu'à titre de prêt.» Un point et c'est tout. Le laconisme regrettable de cette note nous empêche de deviner le motif de ce mystérieux cadeau. Seul celui auquel cet envoi était destiné, aurait pu nous éclairer sur son but ou sa raison d'être; mais il n'en a laissé nulle explication dans ses écrits.

Le 30 avril une nouvelle parvint à Schönbrunn où elle excita un vif intérêt, c'était celle de la mort de la comtesse Neipperg. Cette dame qui était restée dans le Würtemberg, dont le général était originaire—pendant qu'il venait chercher à Vienne l'emploi de ses talents—mourut dans le courant d'avril, après deux jours de maladie, laissant quatre garçons. Elle avait été disait-on, très jolie, mais d'une intelligence médiocre. Le comte Neipperg l'avait enlevée à son mari, qui vivait encore quelques mois avant la mort de sa femme. La manière dont Marie-Louise annonça la nouvelle de cette mort, à table, ne parvenait pas à dissimuler, paraît-il, la satisfaction intérieure qu'elle ne pouvait manquer d'en éprouver.Encore un obstacle de supprimé entre elle et le cher général, obstacle qui n'aurait pas été l'un des moins embarrassants... La mort successive de leurs deux conjoints devait permettre en effet à Neipperg et à Marie-Louise de s'unir un jour, six ans plus tard, par un mariage morganatique.

La narration des menus faits, survenus pendant la dernière semaine que mon grand-père a passée, auprès de Marie-Louise, à Schönbrunn, n'offrirait plus qu'un intérêt si secondaire et si restreint qu'il nous a paru superflu de l'entreprendre. Le moment du départ approchait; les innombrables et insupportables formalités nécessaires à l'obtention des passeports avaient fini par être remplies. Mon grand-père se trouvait donc sur le point de quitter, pour toujours, la terre de l'exil auquel il s'était volontairement condamné; il allait revoir la France, sa famille, ses amis, le souverain qu'il n'avait pour ainsi dire jamais quitté depuis près de quatorze ans, et auquel il demeurait si profondément attaché. Que d'émotions diverses devaient alors l'agiter! Les séparations sont toujours pénibles, même quandles personnes auxquelles il faut dire adieu ont perdu de leur prestige et sont descendues de leur piédestal... Le retour en France, auprès de Napoléon, se préparant à lutter contre toutes les forces de l'Europe unies contre un seul homme avait, d'autre part, dans ces circonstances tragiques, quelque chose de particulièrement angoissant! Il fallait partir cependant; depuis longtemps déjà l'existence qu'il menait à Schönbrunn et à Vienne était un calvaire pour l'âme loyale du fidèle serviteur de Napoléon. Il ne pouvait s'épancher en toute confiance, ni parler sans contrainte que devant la seule Mmede Montesquiou, chez laquelle il allait parfois déjeuner ou bien dîner, pendant les derniers jours qui précédèrent son départ.

Une des dernières observations que mon grand-père ait eu l'occasion de faire, avant de quitter Schönbrunn, et dont il a été question dans sesMémoires, est à retenir. Elle est relative aux interminables bavardages de l'impératrice Marie-Louise, à table ou après les repas, pendant cette première semaine du mois de mai 1815. C'était un flux de paroles qui sortait de sa bouche, et se déversait sans interruption. Ces propos ininterrompusroulaient généralement sur la façon dont Marie-Louise entendait régler sa future existence à Parme, où elle habiterait le palais du Jardin l'hiver, le château de Colorno le printemps, sur sa résolution de passer ses étés à Vienne, etc., enfin sur toutes sortes de projets de voyage entre temps.

On eût dit que la femme de Napoléon cherchait à s'étourdir, à ne pas réfléchir surtout, dans cet instant critique où le sort des batailles, toujours incertain, allait prononcer son arrêt. Si le triomphe des alliés s'affirmait, c'était la fortune de Napoléon s'écroulant dans l'abîme; mais si la victoire au contraire venait raffermir sa couronne, quelle serait la misérable destinée de Marie-Louise, séparée par sa propre faute d'un époux auréolé d'une gloire nouvelle, séparée de son fils qu'on n'oserait plus refuser de restituer au vainqueur?...

Malgré sa nature frivole et sa tête futile, il nous semble impossible que ces pensées et bien d'autres encore n'aient pas alors fréquemment traversé le cerveau de l'impératrice Marie-Louise. Quel trouble profond ne pouvait manquer d'envahir son âme, livrée ainsi à d'importuns remords et à la plus pénible anxiété... L'idée seule de ceque mon grand-père serait en mesure de raconter à Napoléon sur Schönbrunn, Vienne et ce qui s'y était passé sous ses yeux, suffisait à rendre nerveuse et agitée l'épouse et la mère coupable. Dieu sait cependant avec quel tact et quelle dignité l'empereur Napoléon allait apprécier la conduite de Marie-Louise, s'abstenant de proférer à son sujet la moindre parole de reproche, allant même au-devant de ce que mon grand-père aurait voulu dire pour excuser l'Impératrice[102].

Le 4 mai 1815, jour de la fête de l'Ascension, Marie-Louise s'acquitta de ses dévotions dans la chapelle du château de Schönbrunn à 7 heures du matin, en présence de l'Empereur son père. Ce jour-là le comte San Vitale, nommé depuis le mois de novembre précédent, grand chambellan de la duchesse de Parme, remplit les fonctions de sa charge pour la première fois. Le fils de M. de San Vitale devait par la suite devenir, beaucoup plus tard, le gendre de Marie-Louise et du général Neipperg. La mission du confesseur de l'épouse de Napoléon ne pouvait manquer d'être particulièrementdélicate. Sut-il lui donner les utiles conseils dont sa conscience troublée aurait eu un si réel besoin, ou bien, esclave de la politique autrichienne, se borna-t-il, au moyen de recommandations vagues, à lui laisser suivre ses propres inspirations? C'est un secret que Marie-Louise a emporté dans le tombeau. Elle fut loin, dans tous les cas, de se conformer, comme on a pu s'en convaincre, aux prescriptions pourtant si formelles de la loi divine.

Avant de quitter définitivement la capitale de l'Autriche, mon grand-père tenait surtout à prendre congé de son cher petit prince. Ce fut au palais impérial de Vienne qu'il trouva le fils de Napoléon au milieu de son nouvel entourage: «Je remarquai avec peine, dit-il dans sesMémoires[103], son air sérieux et même mélancolique. Il avait perdu son enjouement et cette loquacité enfantine qui avait tant de charme en lui. Il ne vint pas à ma rencontre, comme à son ordinaire, et me vit entrer sans aucun signe qui annonçât qu'il me connût. On eût dit que le malheur commençaitson œuvre sur cette jeune tête, qu'une grande leçon de la Providence semblait avoir parée d'une couronne, à son entrée dans la vie, pour donner un nouvel exemple de la vanité des grandeurs humaines. C'était comme une de ces victimes ornées de fleurs qui étaient destinées aux sacrifices. Quoiqu'il fût déjà, depuis plus de six semaines, confié aux personnes avec lesquelles je le trouvai, il ne s'était pas encore familiarisé avec elles, et il semblait regarder, avec méfiance, ces figures qui étaient toujours nouvelles pour lui. Je lui demandai, en leur présence, s'il me chargerait de quelques commissions pour son père que j'allais revoir. Il me regarda d'un air triste et significatif, sans me répondre; puis, dégageant doucement sa main de la mienne, il se retira silencieusement dans l'embrasure d'une croisée éloignée. Après avoir échangé quelques paroles avec les personnes qui étaient dans le salon, je me rapprochai de l'endroit où il était resté à l'écart, debout et dans une attitude d'observation; et comme je me penchais vers lui pour lui faire mes adieux, frappé de mon émotion, il m'attira vers la fenêtre et me dit tout bas, en me regardantavec une expression touchante:Monsieur Méva, vous lui direz que je l'aime toujours bien. Le pauvre orphelin sentait déjà qu'il n'était plus libre, et qu'il n'était pas avec des amis de son père[104].»

Combien la destinée de ce pauvre enfant semblait cruelle à ceux qui l'affectionnaient véritablement, à mon grand-père qui, dans une de ses lettres—on s'en souviendra peut-être—assurait à ma grand'mère qu'il l'aimait autant que ses chers petits enfants! La conduite de Marie-Louise, quelque répréhensible qu'elle puisse paraître aux regards de la postérité, aurait été jugée sans doute avec moins de sévérité, si cette princesse n'eut pas été mère en même temps qu'épouse! Mais ce rôle de mère dont elle a semblé s'acquitter avec un si indifférent égoïsme, ne lui permettra guère, croyons-nous, de rencontrer, parmi les historiens, d'apologiste convaincu.

Vers la fin de la première semaine de mai 1815 (le samedi 6 mai), mon grand-père prenait congé à neuf heures du soir, de l'Impératrice pour laquelle il avait conservé, en dépit de lui-même, unattachement que n'obtiennent pas toujours les princes qui en sont le plus dignes. Il est vrai que, dans l'espèce, ce prince était une princesse, bien jeune encore, et demeurée très enfant. Tant que la chose avait été possible, il l'avait mise en garde contre les embûches tendues à son innocence, et il avait assez longtemps réussi à exercer une sorte de tutelle protectrice sur son inexpérience et sur sa candeur du début. De part et d'autre la séparation devait être pénible; vive et sincère allait être l'émotion, ressentie par Marie-Louise et par mon grand-père, au moment de l'adieu définitif. Nous allons laisser la parole à ce dernier, qui saura l'exprimer mieux que nous:

«Ce fut le 6 mai, vers 10 heures du soir, que je fis mes derniers adieux à l'Impératrice; elle parut très émue en les recevant. Elle eut la bonté de me témoigner ses regrets de mon départ, en me disant qu'elle sentait que tout rapport allait cesser désormais entre elle et la France, mais qu'elle conserverait toujours le souvenir de cette terre d'adoption. Elle me chargea d'assurer l'Empereur de tout le bien qu'elle lui souhaitait, et me dit qu'elle espérait qu'il comprendrait lemalheur de sa position. Elle me répéta qu'elle ne prêterait jamais la main à un divorce; qu'elle se flattait qu'il consentirait à une séparation amiable et qu'il n'en concevrait aucun ressentiment; que cette séparation était devenue indispensable, mais qu'elle n'altérerait pas les sentiments d'estime et de reconnaissance qu'elle conservait. Elle me fit présent d'une tabatière ornée de son chiffre en diamants, comme souvenir, et me quitta pour me cacher l'émotion qui la gagnait. Je me séparai moi-même d'elle, le cœur oppressé, et dans un état de véritable affliction[105].»

Le 9 juin 1815, la souveraineté du duché de Parme était définitivement attribuée à Marie-Louise par l'article 99 de l'acte final du congrès de Vienne.

Nos récits sont à peu près terminés; que pourrions-nous y ajouter encore? Notre but n'est pas de reproduire, dans cet ouvrage, les différents épisodes du voyage de mon grand-père de Vienne jusqu'à Paris où il arriva, le 15 mai 1815, quelquessemaines avant Waterloo. Il n'y a pas lieu de raconter davantage sa première entrevue après son retour et sa longue conversation, le même jour, avec Napoléon au palais de l'Élysée. LesMémoiresqu'il a laissés donnent, à cet égard, des explications détaillées, qui ne concernent que très indirectement l'impératrice Marie-Louise. Nous avons seulement pensé qu'il serait intéressant pour le lecteur de replacer, sous ses yeux, deux lettres adressées après le désastre de Waterloo, par M. de Metternich, à Marie-Louise. Ces lettres avaient pour objet d'annoncer à la femme de Napoléon, le sort de son époux trahi par la fortune, et tombé au pouvoir des Anglais. La première de ces lettres, datée de Paris, où le ministre de l'empereur François avait été obligé de se rendre, est du 18 juillet 1815. Nous la transcrivons ci-après:

«Madame. J'ai promis, avant mon départ de Vienne, d'informer directement Votre Majesté impériale de ce qui serait relatif au sort de Napoléon. Elle verra par l'article ci-joint, extrait duMoniteur, qu'il vient de se rendre à bord du vaisseau anglais leBellérophon, après avoir vainementtenté d'échapper à la surveillance des croiseurs qui avaient été établis devant Rochefort. D'après un arrangement fait entre les puissances, il sera constitué prisonnier au fort Saint-Georges, dans le nord de l'Écosse, et placé sous la surveillance de commissaires russe, autrichien, français et prussien. Il y jouira d'un très bon traitement et de toute la liberté compatible avec la plus entière sûreté qu'il ne puisse échapper.»

La seconde lettre adressée par le même personnage à Marie-Louise, est datée du 13 août de la même année, la voici:

«Madame. Napoléon est à bord duNorthumberland, et en route pour Sainte-Hélène. Nous n'avons pas de nouvelles de son départ de Torbay autres que par le télégraphe; mais nous savons que c'est en pleine mer qu'il a quitté un vaisseau pour l'autre. On l'a fait partir sur leBellérophonparce que la foule des curieux augmentait tellement autour de ce vaisseau, que l'on n'eut pas été entièrement sûr qu'il n'y aurait point d'esclandre.»

«Quelle sécheresse dans ces lettres!», ajoute M. de Saint-Amand, à l'ouvrage duquel nous les avons empruntées: «Pas un mot de pitié pourune si mémorable infortune!»[106]La générosité vis-à-vis d'un ennemi par terre n'était pas dans les habitudes de M. de Metternich. En ce qui concerne l'impératrice Marie-Louise ou plutôt la duchesse de Parme, elle n'osa manifester, dans cette circonstance, ni une plainte, ni un regret, quels qu'aient pu être, en réalité, ses sentiments les plus intimes. Elle était d'ailleurs trop occupée de ses nouvelles affections pour s'apitoyer longtemps sur le sort du père de son fils, de l'époux dont elle avait partagé, pendant cinq ans, le trône et la gloire. Nous ne nous sentons pas le courage de continuer la biographie de cette princesse, ni de poursuivre le récit de l'existence banale et terre à terre qu'elle a menée, à Parme et à Vienne, jusqu'à sa mort survenue en 1847. Nous terminerons donc ce volume, presque sans autres commentaires, par la transcription d'une lettre bien connue déjà, adressée à Marie-Louise en 1818, et signée du général Gourgaud. Le compagnon de captivité de l'Empereur, aussitôt après son retour de Sainte-Hélène en Europe, s'étaitempressé de la faire parvenir à Parme. Cette lettre pathétique demeura, elle aussi, sans écho; voici en quels termes émouvants elle était conçue:

«Madame,

»Si Votre Majesté daigne se rappeler l'entretien que j'ai eu avec elle en 1814, à Grosbois, lorsque la voyant malheureuse, pour la dernière fois, je lui fis le récit de tout ce que l'Empereur avait éprouvé à Fontainebleau, j'ose espérer qu'elle me pardonnera le triste devoir que je remplis en ce moment, en lui faisant connaître que l'empereur Napoléon se meurt dans les tourments de la plus affreuse et de la plus longue agonie. Oui, Madame, celui que les lois divines et humaines unissent à vous par les liens les plus sacrés, celui que vous avez vu recevoir les hommages de presque tous les souverains de l'Europe, celui sur le sort duquel je vous ai vue répandre tant de larmes lorsqu'il s'éloignait de vous, périt de la mort la plus cruelle, captif sur un rocher au milieu des mers, à deux mille lieues de ses plus chères affections, seul, sans amis, sans parents, sans nouvelles de sa femme et de son fils, sans aucune consolation. Depuis mon départ de ce rocfatal, j'espérais pouvoir aller vous faire le récit de ses souffrances, bien certain de tout ce que votre âme généreuse était capable d'entreprendre; mon espoir a été déçu: j'ai appris qu'aucun individu pouvant rappeler votre époux, vous peindre sa situation, vous dire la vérité, ne pouvait vous approcher; en un mot, que vous étiez, au milieu de votre Cour, comme au milieu d'une prison. Napoléon en avait jugé ainsi. Dans ses moments d'angoisse lorsque, pour lui donner quelques consolations, nous lui parlions de vous, souvent il nous a répondu: «Soyez bien persuadés que si mon épouse ne fait aucun grand effort pour alléger mes maux, c'est qu'on la tient environnée d'espions qui l'empêchent de rien savoir de tout ce qu'on me fait souffrir, car Marie-Louise est la vertu même!»

Des circonstances extraordinaires avaient uni la destinée d'une princesse, très jeune et sans aucune fermeté de caractère, à celle du plus grand génie des temps modernes. La politique égoïste et froide, qui avait formé cette union, n'a pas hésité à la briser, le jour où Napoléon a vu s'écroulerl'édifice majestueux qu'il avait fondé à coups de victoires. Le mot du prince Schwarzenberg, à l'époque des premiers revers subis par l'Empereur, était déjà un avertissement quand il laissait échapper ces paroles significatives: «La politique a fait le mariage, la politique peut le défaire!» Si coupable qu'ait été Marie-Louise, elle n'est en réalité qu'à moitié responsable des défaillances morales, des fautes graves auxquelles elle a fini par se laisser entraîner, et mon grand-père, dans le jugement qu'il porte sur la seconde femme de l'empereur Napoléon, a pu dire avec raison: «Réservons notre indignation pour ceux qui ont provoqué et précipité sa chute.»

Ceux qui ont provoqué ce triste résultat, par tous les moyens dont ils disposaient, ne sont autres que l'empereur d'Autriche et sa troisième femme, Marie-Louise-Béatrix d'Este, enfin le ministre Metternich et son principal instrument, Neipperg.

La peur, la haine et la vengeance ont marqué chacun de leurs procédés; aussi l'impartiale histoire infligera-t-elle indubitablement à l'œuvre qu'ils ont accomplie la flétrissure que cette œuvre a méritée à si juste titre.

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