Au couvent, on se garde soigneusement de l’outrance, même — on pourrait diresurtout— en matière religieuse. C’est pourquoi l’on combat la tendance qu’ont certaines fillettes à abuser de la confession.
— Il faut vous accoutumer à gouverner votre conscience vous-mêmes, leur dit-on, à prendre la responsabilité de vos décisions et de vos actes.
Par contre, on stimule celles que la confession ennuie, celles à qui elle fait peur et celles à qui elle est seulement indifférente. Comme M. l’abbé a beaucoup d’influence sur les petites pensionnaires, on lui envoie quelquefois d’office celles qui ont besoin d’être remises dans le droit chemin. A moins de caractères et de cas particuliers, on estime qu’une confession par mois est la moyenne raisonnable.
Marie-Rose fait partie de la majorité banale. Ses fautes, toujours les mêmes, lui attirent le même petit sermon et la même pénitence. Elle s’en étonne et, pour un peu, s’en inquiéterait.
— Je dois commettre beaucoup plus de péchés que cela, pense-t-elle.
Mais les recherches les plus minutieuses dans sonManuel de la pieuse pensionnaire, ne donnent aucun résultat.
Elle avait neuf ans, lorsqu’une petite aventure lui fit connaître que la confession est une chose très simple, beaucoup plus simple qu’elle ne l’avait pensé jusqu’alors.
Un dimanche, à l’étude facultative du matin, elle voit Denise Louvière plongée dans une besogne qui l’absorbe toute. On n’est pas sévère, à l’étude facultative ; les enfants peuvent causer, pourvu que ce soit tout bas. Marie-Rose en profite pour se renseigner auprès de sa cousine.
— Qu’est-ce que tu copies donc là, Denise ?
— Ma confession, répond la petite Louvière, avec la candeur des âmes simples.
— Oh ! fait Marie-Rose pleine d’une admiration envieuse, prête-moi ce livre, où tu trouves tant de péchés ?
— Cherchons plutôt ensemble, veux-tu ? nous nous aiderons mutuellement.
Voilà les deux fillettes compulsant l’examen de conscience et dissertant sur la nature et l’importance des fautes. C’est un très vieux livre, que celui dont elles se servent, uneJournée de chrétienayant appartenu à leur arrière-grand’mère commune ; et il s’y trouve des expressions qu’elles ne saisissent pas bien.
—Coulpe, demande Marie-Rose, est-ce pire qu’un péché ?
— Je crois bien, répond Denise d’un air entendu.
—Friponnerie…, nous n’avons pas fait cela, bien sûr, c’est un péché de voleurs.Baraterie…, qu’est-ce que cela peut bien être ?
— Je ne sais pas. Cherchons dans le dictionnaire.
Le dictionnaire, très abrégé, des fillettes ne renferme pas le motbaraterie; mais elles y trouventbaratte: machine à battre le beurre ; et, après bien des réflexions, elles concluent que le crime debarateriedoit être celui de bonnes femmes qui vendent du « faux beurre ».
D’autres péchés les égayent, les indignent ou les désolent.
—Se faire dire la bonne aventure… Tu sais dans les petites roulottes comme il y en a aux foires, avec un lit dans le fond et un gros édredon…Faire excès dans le boire et le manger… C’est tout à fait dégoûtant…Aller au cabaret… mais ce sont les voyous qui vont au cabaret… Écoute, Denise, on n’a pas besoin de mettre ces choses-là dans les livres…
— As-tu usé de sortilèges et de maléfices, toi, Marie-Rose ?…
— Desortilèges, non certainement. Ce sont les « jeteux de sort » qui font ces choses-là à la campagne, remarque la petite Gourregeolles qui, en sa qualité de Parisienne, a beaucoup de goût pour le patois et les expressions de terroir ;maléfices, cela, on ne sait pas ; écris-le toujours.
Après bien des tâtonnements, les deux fillettes retiennent une demi-douzaine de péchés parmi lesquels se trouvent ledolet l’usure.
— L’usure, ma pauvre Denise, en voilà un péché que nous commettons, moi surtout… Et dire que je n’avais jamais pensé à m’en accuser.
Tout à coup, Marie-Rose tombe sur un paragraphe qui la ravit.
—Prévarication…, cela, tu peux l’écrire.
— Qu’est-ce que nous avons donc prévariqué ? interroge la jeune Louvière, étonnée de l’assurance de sa cousine.
— Je ne sais pas. Mais, dans l’acte de ferme propos, il y a : « J’ai été une infidèle, une lâche, uneprévaricatrice.
— C’est vrai, adhère la petite.
Voici la liste close, et les deux fillettes constatent avec satisfaction qu’elle est longue et variée. Au moins, cette fois, on aura une confession qui en vaudra la peine.
Mais, dans les circonstances un peu graves, on aime à consulter son jeune mentor.
— Il faut montrer cela à Catherine, propose Denise.
— Et à Roberte, ajoute Marie-Rose.
C’est Roberte Le Faulq qui a remplacé Anne de Thézy, sortie du couvent depuis plusieurs années.
Catherine, qui a l’humeur joviale, serait prête à s’égayer de la confession fantaisiste de sa fille. Mais Roberte n’admet point qu’on plaisante avec une chose aussi sérieuse que la direction d’une jeune conscience. De plus, elle est très forte en catéchisme. Une Blanche, dont le frère est séminariste, prétend qu’elle en remontrerait à plus d’un élève en théologie. Le fait est que M. l’abbé lui pousse quelquefois des colles dont elle se tire avec honneur. Il se plaît à la faire parler au cours, ne fût-ce que pour se rendre compte des idées que peut avoir sur la doctrine et la morale chrétiennes, une jeune fille de seize ans, intelligente, instruite et réfléchie.
Roberte parcourt avec attention ce recueil de péchés inattendus.
—Dol… Vous êtes-vous servies de manières frauduleuses pour tromper les gens ?… Non, par bonheur, vos capacités ne vont pas jusque-là.Usure… Avez-vous volé des personnes en leur prêtant de l’argent à un taux ruineux ?… Non, et il n’y a pas d’apparence que cela vous arrive jamais…Maléfices… Voyez-vous ces dangereuses petites sorcières qui usent de moyens surnaturels pour faire du mal aux autres…Prévarication…
— Mais, Roberte, c’est dans l’acte de ferme propos, interrompt Marie-Rose un peu humiliée des réfutations successives de Roberte.
— L’acte de ferme propos n’est pas uniquement destiné aux pensionnaires. Dans le sens strict du mot,prévariquerveut dire manquer à son devoir ; mais il y a bien des sortes de devoirs. Contentez-vous donc d’énumérer vos étourderies, vos petits accès de gourmandise et de paresse. Marie-Rose est colère comme un dindon, Denise serait aisément coquette : je crois que c’est à peu près tout pour votre compte de conscience. Quelle singulière idée de se poser en grandes pécheresses pour le seul plaisir d’employer des mots pompeux que l’on ne comprend point ! M. l’abbé ne se serait pas moqué de vous, parce qu’il est très charitable ; mais vous risquiez de lui faire perdre beaucoup de temps avec votre fatras.
Les jeunes cousines, impressionnées de tant de savoir joint à tant de simplicité et de bonne grâce, remercièrent leur grande compagne avec effusion. Et, pour un certain temps, l’âme scrupuleuse de Marie-Rose fut tranquillisée.
Maintenant Marie-Rose a treize ans, et elle est parfois curieuse de sentiments qu’elle devine chez les autres et qu’elle-même n’éprouve pas. Un moment, sa curiosité porte sur la confession.
Pourquoi Alice Gagneur reste-t-elle si longtemps au confessionnal ? pourquoi Berthe Féray en sort-elle si rouge ? et Lucie Gendron en pleurant si fort ? Ses propres stations au tribunal de la pénitence sont très courtes et rien, dans la petite exhortation de M. l’abbé n’est de nature à provoquer les larmes. Il y a donc, dans la confession, quelque chose qu’elle ignore ?
Mais, quoiqu’elle ait grande envie de savoir, l’idée ne lui vient même pas de se renseigner auprès d’Alice, de Berthe ou de Lucie. Nul n’a plus qu’elle la pudeur de ses propres sentiments, et le respect des sentiments d’autrui.
Il fallut un hasard, la flânerie ennuyée et lasse d’une fin de consigne pour qu’elle se trouvât amenée à traiter ce sujet délicat avec Suzanne Aubry. Suzanne est une personne entendue qui a la prétention de délier toutes les questions. Le cas de Marie-Rose ne l’étonne ni ne l’embarrasse.
— Pleurer, décide-t-elle, n’est pas indispensable ; on peut toujours faire semblant.
Marie-Rose hoche la tête. Non, Suzanne n’a pas compris. Elle voudrait savoir pourquoi l’on pleure à confesse et si elle-même est apte à pleurer. Faire semblant, c’était bon quand elle était petite.
Une fois, au temps de sa prime jeunesse, elle avait eu la lubie de sortir du confessionnal, tête basse, son mouchoir aux yeux, les épaules secouées par de prétendus sanglots.
On s’étonnait autour d’elle. « Qu’avait-elle bien pu faire ? » Seule, la mère Saint-Jacques, qui « gardait la confession », ne s’y était pas laissé prendre. D’un coup sec, elle avait tiré le mouchoir de Marie-Rose dont le visage était apparu avec un restant de rire.
— C’est fini, cette comédie-là ? avait demandé la religieuse.
Et l’aventure s’était soldée par une amende honorable sous la lampe perpétuelle du Saint-Sacrement.
Mais les soucis actuels de Marie-Rose sont d’une tout autre nature ; et l’opinion de la galerie lui importe peu.
— Pour ce qui est de rester à confesse aussi longtemps que vous voudrez, continue Suzanne, vous n’avez qu’à dire à M. l’abbé que vous avez des scrupules de conscience.
— C’est que je n’en ai pas.
— Oh ! déclare avec autorité la directrice improvisée, des scrupules, on en a toujours en cherchant bien.
Et, séance tenante, on fabrique un bon petit scrupule entouré de circonstances, étayé d’arguments solides. Marie-Rose éprouve la satisfaction intime que donne la réalisation prochaine d’un désir. Elle va savoir enfin ce qui se passe à confesse quand on y reste si longtemps. Et qui sait ? peut-être pleurera-t-elle pour de bon.
Elle se croit très sûre d’elle-même. Mais elle ignore l’art de feindre ; et, au bon moment, l’échafaudage s’écroule ; elle oublie tout : les arguments, les circonstances et jusqu’à la nature même du scrupule.
M. l’abbé qui connaît admirablement ses filles, voit bien que Marie-Rose n’est pas dans son état normal. Il veut savoir de quoi il retourne ; et l’enfant, vaguement honteuse de l’imposture qu’elle a failli commettre, raconte sa petite histoire.
Marie-Rose est un peu étonnée de la manière dont son aveu est reçu. M. l’abbé est l’indulgence en personne ; il n’aime pas que les enfants soient punies, et il profite de toutes les occasions pour demander ou prononcer l’amnistie. Les pensionnaires savent bien qu’il ne s’indigne pas de leurs espiègleries, que même parfois il les raconte en riant. Aussi, Marie-Rose ne peut-elle croire ses oreilles quand il lui dit avec une gravité presque sévère :
— Ceci demande une explication trop longue pour être donnée ici. Je la remets donc à demain. Je vais prévenir la mère Préfète que j’ai à vous parler sérieusement.
Et cette explication très simple, comme toutes les choses du couvent, Marie-Rose ne devait jamais l’oublier.
La scène se passe dans l’Allée aux Coudres.
— Quel âge avez-vous, Marie-Rose ? demande le bon prêtre, quand son élève l’eut salué avec la révérence d’usage.
— Treize ans, monsieur l’abbé.
— Et vous avez commencé à venir au catéchisme à huit ans ?
— Oui, monsieur l’abbé.
— Il faut donc, ma chère enfant, que j’aie été bien maladroit, puisqu’en cinq ans je ne suis pas arrivé à vous faire comprendre que la confession est une chose infiniment respectable et de laquelle il est malséant de plaisanter. Comment intelligente et réfléchie comme vous l’êtes, avez-vous pu, sur ce grave sujet, prendre l’avis d’une de vos compagnes, aussi inexpérimentée que vous ? Pourquoi ne pas vous être adressée tout simplement à moi qui suis le premier qualifié pour éclairer vos incertitudes, ou bien à l’une de vos mères ? Vous risquiez de vous faire mutuellement beaucoup de mal, avec ces commentaires qui avaient toutes les chances possibles d’être à côté de la vérité et du bon sens. Et le résultat de cette belle consultation !… une petite comédie ridicule… une manœuvre mensongère, dont — je me plais à le reconnaître — votre âme loyale a, tout de suite, été honteuse. Au fond, je suis un peu chagrin de ce manque de confiance que je ne croyais pas mériter…
Marie-Rose avait beaucoup de défauts : elle était désobéissante, raisonneuse, volontaire et, par moments, d’humeur très désagréable ; mais elle était le contraire d’une orgueilleuse. Un rien suffisait à la plonger dans des accès d’humilité profonde. Et puis, elle aimait beaucoup le brave chapelain qui l’avait vue toute petite, et elle éprouvait un gros remords de l’avoir attristé.
— Pardon, monsieur l’abbé.
— Oui, oui, Marie-Rose, répondit l’aumônier, dont la voix s’adoucit comme par enchantement devant le repentir de son élève. Je saisis donc l’occasion qui se présente à moi de vous mettre en garde contre les assertions fausses et, presque toujours volontairement, perfidement fausses, que vous entendrez émettre sur ce sujet très délicat. Mais, liquidons tout d’abord la situation actuelle. Elle n’a rien de compliqué. Pourquoi certaines de vos compagnes pleurent à confesse et d’autres pas ?… Eh ! par la même raison qui fait que certaines s’affligent, se froissent, s’irritent ou se révoltent de ce qui laisse beaucoup d’autres parfaitement insensibles…, par la même raison qui fait que les unes donnent libre cours à leur colère ou à leur chagrin que d’autres ont la force de dominer. C’est une affaire de sentiments, de caractère, d’humeur, voilà tout. Il y a encore ceci de bien simple, que les unes méritent d’être grondées plus fort que les autres. Maintenant, pourquoi vous ne restez pas toutes à confesse le même nombre de minutes ? Mais, est-ce que, dans vos études, les unes ne saisissent pas du premier coup ce que d’autres mettent beaucoup de temps à comprendre ? uniquement parce que les secondes sont plus étourdies ou moins fines que les premières ? Il en est, du domaine moral comme du domaine intellectuel : les aptitudes et la bonne volonté de chacune sont très variables. Il n’y a dans tout cela rien de mystérieux, et il ne fallait, pour résoudre le problème, qu’un peu de réflexion et de simplicité.
— C’est vrai, fit Marie-Rose, heureuse de voir les choses si bien tourner.
— Avez-vous jamais songé à ce qu’est, en réalité, la confession, ma petite fille ? Il ne s’agit pas seulement de débiter ses péchés et de sortir avec une pénitence plus ou moins bénigne. Pour si précieux que cela soit déjà, vos stations au confessionnal ont un autre but. C’est là que par confiance, par crainte, ou simplement par devoir, votre jeune âme se montre sans nul repli caché ; le prêtre, guidé par son expérience, voit plus loin que les actes qu’on lui révèle ; il discerne les intentions, évalue les responsabilités, apprécie les causes et les effets. Il ne se contente pas de réprimander, il éclaire, il encourage, il soutient, il rassure, il console. Il parle avec l’autorité que lui donne son dévouement absolu et son titre de représentant de Dieu. Me comprenez-vous bien, Marie-Rose ?
— Oui, monsieur l’abbé.
— De toutes les pratiques religieuses, la confession est celle qui est le plus violemment attaquée ; il faut savoir répondre aux objections que vous entendrez élever sur ce point. « Les catholiques, répète-t-on couramment, auraient bien tort de se gêner pour commettre des fautes dont ils sont sûrs d’être absous moyennant l’aveu et une légère pénitence. » Il serait tout aussi sage de dire qu’il est indifférent de tacher une étoffe précieuse ou de briser une fine porcelaine, sous prétexte qu’on peut nettoyer l’une et recoller l’autre. Par bonheur, beaucoup s’abstiennent de pécher par obéissance à la loi divine, et aussi parce que la droiture, la noblesse, la pureté de leur âme s’oppose à ce qu’ils commettent certaines fautes.
— Bien sûr, appuya la fillette.
— Vous entendrez encore dire que la confession peut être, pour certains, un sujet de trouble. Eh bien, c’est que ceux-là cherchent, au confessionnal, tout autre chose que ce qu’on y doit rencontrer. Soyez assurée que les sujets de trouble viennent beaucoup moins du confesseur que des pénitents et des pénitentes. Sans aller chercher des exemples bien loin, croyez-vous que si je vous avais moins connue, votre petite lubie d’hier ne courait pas risque de m’entraîner dans une fausse voie, et qu’alors mes remontrances et mes conseils non seulement ne vous auraient pas été utiles, mais encore pouvaient mettre votre âme en désarroi ?
— C’est vrai, monsieur l’abbé.
Le bon chapelain parla encore longtemps. Il dit comment, en dehors de tout dogme, la confession répond à une aspiration de la nature humaine, comment tous nous éprouvons, à certaines heures, l’impérieux besoin de décharger notre âme, comment les pires criminels même, ne peuvent guère se défendre de raconter leur forfait.
Puis il ajouta :
— Je vous dis ces choses en particulier, parce que certaines de vos compagnes n’ont pas l’esprit aussi délié que vous et risqueraient d’interpréter mon discours autrement qu’il ne convient. Mais vous, mon enfant, qui m’êtes particulièrement chère, sans doute à cause des dangers que je prévois pour vous dans l’avenir — la vie de Paris me fait un peu peur — je tiens à ce que vous soyez renseignée sur tous les points qui peuvent vous paraître obscurs ou inquiétants. Ne craignez donc point, tant que vous serez dans cette maison, de recourir à votre vieux pasteur. Nous philosopherons ensemble dans l’Allée aux Coudres et puisse l’enseignement que vous y recevrez vous servir de guide pour la vie entière.