Il y avait longtemps déjà que la jeune existence de Marie-Rose était bouleversée. Sa maman, malade, ne pouvait plus s’occuper d’elle comme par le passé ; et le coquet logis parisien où elle était née n’avait plus cet aspect soigné qui donne une impression si bienfaisante de sécurité et de paix. Au couvent, elle retrouva l’ordre, la quiétude, la ponctualité en tout, une vie sereine, sans à-coups, sans bruits, ni mouvements exagérés. Aussi se plut-elle tout de suite dans sa nouvelle demeure.
Non seulement elle aima les grandes pelouses ensoleillées, les allées ombreuses, les terrasses fleuries surplombant les cours et les jardins, les petites chapelles éparses dans la verdure, la cloche grave qui appelait aux offices et le gai carillon qui sonnait les heures, mais elle aima encore le langage élevé, correct, choisi qui était celui de toutes les maîtresses et de presque toutes les élèves : elle aima la franchise, la cordialité des manières et la générosité des sentiments qui étaient de règle au couvent.
Trop jeune pour regretter longtemps et profondément la mère qu’elle avait perdue, elle s’abandonna avec délices à la douceur qui l’entourait ; et l’affection qu’elle prit alors pour les êtres et les choses de son couvent ne se démentit jamais.
Marie-Rose a trois ans et demi, et c’est à cinq ans seulement qu’on entre au couvent. Mais sa grand’mère paternelle, des tantes et de nombreuses cousines y ont été et y sont encore élevées, il est tout naturel qu’on l’ait admise par concession après la mort de sa mère. Toutefois, comme elle ne saurait encore suivre aucune classe, elle est considérée comme « hors cadres ».
Elle passe ses journées aux jardins, surveillée tantôt par l’une, tantôt par l’autre, au hasard des occupations de chacune. En attendant qu’elle travaille sous la direction de doctes maîtresses, elle vit dans la compagnie des bonnes sœurs.
Elle accompagne souvent la jardinière dans son domaine et s’intéresse à la culture. Il faut voir le petit air entendu qu’elle prend pour tâter la pomme des choux et le cœur des laitues. Elle cueille des petits pois et sarcle les jeunes plants. Il lui arrive bien quelquefois d’enlever une tige pour avoir une cosse, ou d’arracher les fanes de légumes croyant que ce sont de mauvaises herbes. Mais la bonne sœur Saint-Éloi ne se formalise pas pour si peu.
D’autres fois, c’est la sœur de la basse-cour, qui réclame Marie-Rose. La basse-cour est très plantureuse. Outre une multitude de poules, de coqs, de pintades, on y voit quelques beaux faisans et un paon. On y trouve encore un clapier rempli de lapins de toutes robes, deux chèvres, Gloriette et Marjolaine, et un cochon désigné sous le nom immuable de « le monsieur », Dieu sait ce qu’il en a défilé de cochons, depuis que le couvent existe, mais c’est toujours « le monsieur ».
Pendant que la sœur procède aux opérations nécessaires, la petite fille se roule dans la paille destinée à la litière, ou plonge ses bras dans les sacs de grain blond, ou balaye la cour avec un balai approprié à sa taille. Ces divers exercices ne vont pas sans amener dans la toilette un peu de désarroi que les bonnes sœurs réparent de leur mieux tout en s’inquiétant.
— Qu’est-ce que Mlle de Thézy va dire de voir sa fille en pareil état ?
Mais le grand amour de Marie-Rose est Nazareth.
Au fond des jardins du Gros Poirier, sous les grands arbres, parmi les corolles blanches, toujours épanouies, se trouve une petite maison carrée, un bijou de chapelle rustique : c’est Nazareth.
Le fond de l’autel, peint à fresque, représente la Sainte Famille dans une scène de la vie journalière : saint Joseph, aidé de l’Enfant Jésus, travaille à son établi, pendant que la Sainte-Vierge met sécher du linge sur une corde tendue entre deux palmiers. L’ornementation de la chapelle est des plus simples : des flambeaux de cuivre naïvement ciselés, des vases de grosse faïence où s’épanouissent les fleurs les plus modestes, des corbeilles de jonc remplies de mousse et de fougères.
Mais ce qui, par-dessus tout, charme les enfants, c’est la crèche : une vraie crèche avec un toit de chaume, une mangeoire accrochée au mur et une litière de paille sur laquelle repose un petit Jésus à la mine rougeaude, bien serré dans ses langes.
Marie-Rose est dans les meilleurs termes avec les habitants de Nazareth. Elle leur parle et, grâce à son imagination très vive, elle est persuadée qu’ils la comprennent et lui répondent. Elle s’inquiète auprès de la Sainte Vierge de la santé du petit Jésus, s’informe s’il a bien dormi et, quand il fait froid, veut, à toute force, lui porter une couverture de tricot. Puis elle gourmande saint Joseph de ce qu’il ne soigne pas ses animaux auxquels elle-même porte des poignées d’herbes fraîches.
Elle en use tout autrement avec le saint Jean-Baptiste du Vieux Cloître. Il est très beau, ce cloître, mais un peu assombri par une épaisse retombée de houblon, et Marie-Rose ne s’y sent pas à l’aise. De plus, il s’y trouve une statue du Précurseur auquel sa grande barbe et la peau de mouton qui le recouvre donnent un aspect hirsute et rébarbatif. Aussi l’enfant déclare-t-elle volontiers qu’elle « aime bien les petits saints Jean, mais pas les vieux ».
Toutefois, elle est très polie envers ce vieux-là. Quand elle passe devant lui pour chercher un ballon égaré sous le cloître, elle lui fait une belle révérence et dit avec un empressement timide :
— Bonjour, monsieur saint Jean ; je viens chercher mon ballon, s’il vous plaît.
Le couvent renferme des coins où les enfants ne pénètrent jamais, que même elles ignorent de toute leur vie de pensionnaire, mais que Marie-Rose connaît bien, et où elle est traitée comme une petite reine, notamment la boulangerie et la suifferie.
La sœur boulangère lui fait, tous les jours de cuisson, une bonne galette au beurre. A la suifferie, on lui moule de jolis cierges à dessins qu’elle porte à son cher petit Jésus afin qu’il n’ait pas peur la nuit.
Quelquefois, la mère Préfète dit :
— Marie-Rose aura du mal à se plier au règlement ; elle est trop gâtée ici.
Mais les bonnes sœurs qui sont en admiration permanente devant la fillette, devant ses façons de jeune Parisienne, son babil incessant et joyeux, même devant ses caprices et ses petites colères, s’exclament les mains jointes :
— Elle est si petite, notre Mère, si petite… si petite !… Et puis, elle n’a plus de maman.
Quand il fait trop mauvais temps et que les jardins sont impraticables, Marie-Rose réside à l’« appartement ». C’est là que se fait le ménage classique du pensionnat ; il en résulte un va-et-vient permanent qui n’est pas toujours recueilli, mais dont Marie-Rose est néanmoins très impressionnée.
Après les leçons quotidiennes d’arithmétique, une élève de chaque division vient avec la sébile de bois et l’éponge blanchie de craie, faire le nettoyage de son matériel. Marie-Rose est pleine de respect pour cette manifestation de science ; et, confondant l’effet et la cause, elle prononce avec un orgueilleux espoir :
— Quand je serai grande, moi aussi, je blanchirai des éponges.
Si la bonne sœur doit quitter pour un moment son service du pensionnat, elle dépose la petite fille dans la classe blanche.
— Est-ce que Mlle de Thézy ne pourrait pas garder sa fille un moment ?
On donne alors à Marie-Rose un crayon et du papier pour qu’elle dessine des bonshommes ; ou bien, on lui prête des livres à images qui l’intéressent toujours et qui parfois l’étonnent.
C’est ainsi qu’un jour, elle trouva dans une histoire naturelle, la représentation d’un squelette. Effarée d’abord, elle regarda longuement, attentivement ; et, reconnaissant enfin la silhouette d’une vague personne, elle prononça à haute voix :
— Où donc que cela demeure, ces gens-là ? On n’en voit jamais dans la rue.
Mais ces incartades sont rares. Tout au contraire, elle est pleine de recueillement dans ce temple du savoir ; et, par sa sagesse, elle édifie les grandes pensionnaires et jusqu’à la religieuse.
Ce régime de grand air et de calme parfait fut extrêmement propice à Marie-Rose. La petite Parisienne nerveuse, à la chair délicate, à la peau transparente et veinée de bleu, prompte à l’émotion, à la joie excessive, à la colère, au chagrin, devint rapidement une solide petite bonne femme au teint bruni, aux muscles résistants, au sommeil profond, à l’humeur presque égale.