VLES PROCESSIONS

Les Rogations.— A Saint-Marc et aux Rogations, cela se passe sans cérémonie. On ne sort ni les belles bannières, ni la grande croix de vermeil. La seule bannière qui voie le jour, en cette circonstance est celle de saint Fiacre verte et or, légèrement défraîchie.

Le clergé, représenté par M. l’abbé, le « clerc noir », les enfants de chœur au grand complet, joue un rôle purement décoratif. On le lui fait bien voir. Écolières et religieuses se sententchez elles, dansleursjardins. Ce sont des sœurs converses qui portent la croix et la bannière. C’est la mère Saint-Félix qui jette l’eau bénite. Le « clerc noir » a beau se dépenser, faire des embarras, agiter son claquoir à tout bout de champ, on n’a cure de son autorité.

On part à cinq heures, et c’est déjà une joie que ce lever matinal. On parcourt la région du Gros Poirier où tout est sarclé, ratissé à souhait, et l’on se repose à Nazareth. Puis on se rend aux Capucins ; et, après avoir gravi l’Allée aux Coudres, la procession se développe magnifiquement dans la grande cour en terrasse que bordent les petits jardins des pensionnaires. On défile sous les berceaux de tilleuls et sous les noyers centenaires ; puis on regagne le chœur pour attendre les processions des paroisses qui, tour à tour, font une station dans les chapelles de la ville.

Il se produit souvent des réclamations.

— Mère Saint-Félix, dit une Bleue, vous n’avez pas jeté d’eau bénite sur mon jardin, pas une goutte, je vous ai regardée.

— Mère Saint-Félix, pourquoi aspergez-vous les épinards et les potirons à tour de bras ? Comme s’il n’en poussait pas toujours assez de ces horreurs-là !

L’Ascension.— Ce jour-là, suivant un très vieil usage, on bénit la mer. En ville, les processions font le tour des quais, vont jusqu’au bout de l’estacade et contournent les phares. On prie pour ceux qui sont « péris en mer » et l’on demande la protection de Notre-Dame pour ceux qui naviguent.

Au couvent, il faut se contenter de Nazareth, le point culminant, le seul où, du ras de terre, on aperçoive le grand large. Dans l’Ave maris stellaqu’il entonne, M. l’abbé met toute son âme. Beaucoup de ses enfants : pensionnaires ou orphelines appartiennent à des familles de marins : officiers, matelots, pêcheurs et il les confond toutes dans une même sollicitude attendrie.

Si ce jour-là, « le coup de vent de l’Ascension », bien connu de la côte, sévit au large, beaucoup d’yeux se mouillent. Mais si, par bonheur, la brise veut bien faire trêve, si les rubans des bannières claquent doucement, si les pétales roses ou blancs des arbres qui se défleurissent flottent mollement dans l’air avant de retomber sur le sol, toutes les figures sont sereines. Il semble aux fillettes que la Sainte Vierge protège le père, le frère qui sont « dehors ». Et celles qui portent le deuil, les « orphelines de la mer », sont fermement convaincues que la vieille croyance de leur pays est vraie, savoir queNotre-Dame n’a jamais souffert qu’un marin restât à la porte du paradis.

La Fête-Dieu.— Le couvent est fleuri jusque dans ses plus petits recoins. Aux Terrasses, les boules-de-neige, les ébéniers, les lilas mêlent leurs grappes blanches, violettes, jaunes, carminées. Le grand berceau est enveloppé d’une verdure épaisse où se distinguent à peine l’étoile pâle des jasmins et le tube léger des chèvrefeuilles. Les talus herbeux s’égayent de marguerites et de primerolles. Le long des sentes, les roses s’épanouissent par milliers. Ici, des palissades de glaïeuls, là, des massifs de pivoines et de rhododendrons ; puis les larges feuilles étalées des ricins, des acanthes, des rhubarbes, et le panache important de gynériums. Aux plates-bandes de la Communauté fleurissent les passe-roses, les ravenelles panachées, les coquelourdes blanches. Les façades disparaissent sous les glycines, et les vieilles portes sous la retombée vigoureuse des clématites et des vignes vierges. Aux murs s’accrochent les volubilis aux coupes délicates, les pois de senteur en velours et les capucines dans une gamme de tons qui va du citron pâle au rouge sang. A Nazareth, dominent les fleurs immaculées : la hampe solide des yuccas blancs, le cornet des arums, le rameau discret de la reine-des-prés, la collerette des anthémis, et surtout les fleurs de France, les grands lis frais et purs. Au Jardin aux Chats, du fond de leurs petites corbeilles ourlées de silènes, les héliotropes et le réséda font ce qu’ils peuvent pour n’être pas trop au-dessous de leurs sœurs glorieuses.

Par les serres entr’ouvertes, on aperçoit, en pleine floraison, les primevères de Chine et les azalées blanches qui sont la gloire du couvent. Dans les allées étroites du Gros Poirier, l’arome épais des cassis se mêle à l’odeur franche des labiées : menthes, mélisses, thym, hysope, lavande, sauge, marjolaine qui tapissent tout un parterre.

Les tilleuls secouent leurs bractées et les coudriers leurs chatons. A l’esplanade des Capucins, les frondaisons encore menues des châtaigniers et des noyers dessinent sur le sol uni, des dentelles lumineuses et tremblotantes.

Partout, sous les pas du promeneur, à ses côtés, sur sa tête, des corolles s’épanouissent en grappes, en corymbes, en ombelles, en épis, en gerbes. On croirait que, depuis les grands arbres jusqu’aux toutes petites plantes, depuis le lis royal jusqu’à l’humble basilic, tous se sont dit :

— Voici la Fête-Dieu, il faut faire honneur au Saint-Sacrement. Et puis nos petites reines vont venir en procession. Il faut une voûte fleurie pour abriter leur front pur, une pavée moelleuse et parfumée pour leurs petits pieds chaussés de blanc.

Et vraiment, à cette époque, tout est splendide au couvent, mais splendide avec douceur et simplicité : le travail humain suivant le travail de la nature sans chercher à le masquer ni à le remplacer.

Le reposoir de Nazareth et celui de Notre-Dame aux Coudres sont des merveilles de goût. Toutes les statues des bienheureux qui jalonnent les chemins sont parées, enguirlandées, fleuries. Les croix étincelantes, les bannières à frange d’or ou d’argent, les grosses lanternes de vermeil au bout de leur bâton doré à poignée de velours, les encensoirs dont les chaînes cliquettent, la cloche qui sonne en volée joyeuse, le clergé revêtu des aubes les plus finement brodées, les religieuses dans leur majestueux costume de chanoinesses, les enfants en robe blanche et ceintures de soie — les communiantes de l’année portant le voile, les autres, des couronnes de roses ou d’aubépine ; et, par-dessus tout, le sentiment de foi profonde qui anime les gens et se reflète même sur les choses : tout concourt à rendre le cher couvent aussi digne que possible de l’hôte divin qui daigne le parcourir.

Plus tard, Marie-Rose fut à même de voir des spectacles magnifiques, de grandes journées militaires, des galas en l’honneur de souverains, jamais rien ne vint effacer ni même atténuer le souvenir de certaines fêtes religieuses du couvent. Aux solennités profanes, elle fut charmée, parfois éblouie ; aux cérémonies sacrées de son enfance, elle étaitheureuse.


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