L’autre femme était toute jeune — elle me parut avoir vingt ou vingt-deux ans, — jolie, un air à la fois douloureux et sensuel, une bouche à la fois gourmande et dédaigneuse, des yeux d’enfant, comme voilés d’une sorte de nuage léger et qu’ombrageaient des cils immenses. C’était une si charmante créature que ses compagnons de voyage, qui, pourtant, ne péchaient pas par excès de galanterie, s’étaient comme entendus pour lui laisser le plus de place possible et lui épargner leur répugnant contact. Elle ne leur témoignait d’ailleurs aucune aversion, et, l’un d’entre eux, un très vieil homme, qui avait une grande barbe blanche toute jaunie par le jus de la chique, s’étant trouvé malade entre Weedon et Beaumont, si malade (il vomissait le sang) qu’à Beaumont il fallut le descendre, elle voulut descendre elle aussi et, tout le temps que le train resta en gare, elle demeura près de lui, veillant à ce qu’on l’installât convenablement dans un coin des salles d’attente, à l’abri des courants d’air. Elle ne remonta avec nous que comme le train sifflait. Elle faisait d’ailleurs tout cela sans aucune espèce de sensiblerie féminine. Elle allait droit au but, exécutait sa tâche rapidement, adroitement, le front barré d’un pli d’attention, et, la chose finie, rentrait dans sa coquille.
J’avais mis trois jours à savoir qui elle était et où elle allait. Mais comme elle et moi nous étions descendus à Levenshulme pour prendre de l’eau dans nos gourdes, je me plantai, sur le quai de la gare, tout droit devant elle et lui demandai brusquement (car depuis mon départ de Denver j’avais soigneusement remisé, pour ne pas me faire remarquer et, surtout, pour me poser en homme, le ton et les manières des gens comme il faut) :
— Qu’est-ce que vous venez faire dans ce pays du diable ? J’espère que vous n’allez pas aux placers ?
— Non, dit-elle. Je vais chez un cousin à moi, qui a une ferme, à Swinnah, dans le Winnee. Je descends à Aklansas.
Je lui demandai si elle serait occupée dans cette ferme.
— Je pense que oui, dit-elle.
— Vous n’avez pourtant guère l’air taillée pour faire ce travail-là !
— Il est donc si dur ?
— Oui, dis-je. Surtout en ce moment que le jeune bétail est rentré. Il y a de la besogne de jour et de nuit.
— Bah !
— Sans parler des gens, qui ne passent pas pour être des modèles de douceur et de bonté, dans le Winnee.
— La douceur et la bonté ? fit-elle en haussant les épaules. Qu’est-ce que vous allez chercher là !
Puis m’interrogeant à son tour :
— Et vous ?
Je lui montrai mon permis de prospection.
— Vous espérez trouver de l’or ? me demanda-t-elle. A Weedon j’entendais dire que leFlower Riveravait débordé et que tous les terrains étaient sous l’eau…
— Mais je vais plus loin, dis-je. Je vais du côté du Sloo.
Quand nous fûmes remontés dans le train, elle me dit qu’elle s’appelait Marion, qu’elle venait de Sacramento, dans le Nevada. Elle avait d’ailleurs l’accent un peu rude de la Sierra.
A Dallas, l’homme qui était assis à côté de moi (un gros homme à grands yeux enflammés, longue barbe blanche, longs cheveux blancs où le peigne n’était jamais passé, énormes sourcils de mammouth), — cet homme descendit pour aller rejoindre un camarade dans un compartiment voisin. Marion, à ma demande, prit sa place. Pendant toute une demi-journée, nous bavardâmes, parlant du genre de vie que nous allions vivre, des chances que nous avions de ne pas y laisser notre peau, des chiens avec lesquels il allait falloir se familiariser, etc. Du passé, de notre double passé, — rien. J’eus beau lui tendre, au cours de ces longues heures de causerie, deux ou trois petits pièges, je ne pus obtenir de Marion aucune espèce de renseignement sur ce qu’étaient ses parents, sur l’éducation qu’elle avait reçue (elle s’exprimait avec correction), sur les gens qu’elle avait pu fréquenter. Parfois je sentais qu’une demi-confidence allait sortir de ses lèvres. Mais (et peu lui importait que ce fût en plein milieu d’une phrase ou même d’un mot) elle s’arrêtait net, me regardait en souriant tristement et me disait :
— Non. Pas ça. Tout ça est fini.
Moi, de mon côté, je taisais tout de mon enfance, de mes parents, — tellement je tenais à brouiller toutes traces à jamais… Pas un mot sur mes succès de collège, mon entrée chez les Sharrock, mes heureux débuts, l’affaire de Hadow, — ma rencontre avec Georgina, ma chute, ma folie, — mon crime !… Bouche close sur tout cela. Bouche close sur ma fuite… Devant ce doux visage je faisais même tout mon possible pour ne plus penser à ces choses. Je m’efforçais de voir en moi un être neuf, vierge, comme cette terre où le vent de l’aventure me jetait.
Dans la soirée de ce jour, les premières grandes neiges commencèrent à apparaître, entre la mer et nous, et le vent, qui soufflait du nord-ouest, devint abominablement froid. Marion n’avait pour se protéger qu’un mauvais manteau doublé de lapin. Elle grelottait. Je lui demandai si elle voulait partager ma peau d’ours. Elle refusa d’abord, assurant qu’elle n’avait « jamais eu si chaud », — puis, quand la lune, qui ce soir-là était pleine, parut au-dessus de l’horizon, le spectacle de toute cette neige et de tout ce givre étincelant la vainquit. Elle se serra contre moi et accepta sans mot dire que je lui misse la moitié de mon manteau sur les épaules.
Nous roulions ainsi, sous la lune, dont la grande face pâle éclairait le bouge infect de notre compartiment, nos compagnons sordides, roulés dans leurs loques immondes, nous roulions, ayant joué notre existence à pile ou face et nous précipitant, à grands coups de sifflets sinistres, vers quelque chose qui avait l’étrange attirance de la mort.