C’est alors que j’aperçus Marion.
Elle venait d’entrer dans la salle par la petite porte du fond qui donnait accès aux chambres ; elle avait, elle aussi, une robe noire très décolletée et très pailletée : l’uniforme du Cupido.
— Bon Dieu ! fis-je. Patrice !
Je lui montrai Marion.
— C’est elle ? me demanda-t-il.
Je fis oui de la tête.
Elle entrait en se dandinant, une main sur la hanche, en secouant ses cheveux de brusques coups de tête, qui les rejetaient en arrière. Arrivée à une table placée à peu près au milieu de la salle et à laquelle étaient assis deux hommes, qui me parurent être des marchands de chevaux, — ils avaient fini de boire et ils fumaient silencieusement, las, la tête baissée, tournant leurs grands chapeaux gris dans leurs mains, — elle se laissa tomber sur les genoux de l’un d’eux et lui enleva de la bouche l’énorme cigare qu’il était en train de mâchonner…
Je crus qu’elle allait porter ce cigare à ses lèvres…
Mais à ce moment elle me vit.
Alors elle me regarda avec des yeux agrandis qu’emplissait une sombre épouvante…
Puis, elle secoua la tête, comme pour chasser un étourdissement, et, me quittant du regard, elle dit deux, trois mots à ces hommes, qui répondirent par un grognement monosyllabique. Elle sembla pendant encore quelques secondes ne savoir ce qu’elle devait faire… Elle s’était comme voûtée, comme repliée sur elle-même, — et elle était devenue très pâle…
Soudain, elle releva la tête, eut l’air de prendre une décision, et, posant le cigare sur le bord de la table, elle vint à moi. Je me levai. J’allai à sa rencontre. Sans mot dire, nous nous assîmes à une table, l’un en face de l’autre ; elle posa ses coudes sur la table, appuya son menton sur ses mains croisées, me regarda longuement, en hochant imperceptiblement la tête, — et :
— Qu’est-ce que vous êtes venu faire ici ? demanda-t-elle d’une voix rauque.
— Voir ce que vous étiez devenue… Marion ! Est-ce possible !
— J’ai attendu dans cette gare jusqu’à onze heures de la nuit, dit-elle. Puis je suis sortie. J’ai erré dans la ville. Je suis tombée ici… J’ai retrouvé Marjorie… La chose s’est faite ainsi…
— Comme je vous plains !
Elle posa sa main sur ma main et se levant :
— Je n’ai besoin de la pitié de personne, dit-elle. Mais vous êtes un brave garçon et vous avez peut-être un peu de sympathie pour moi… Alors, partez. Laissez-moi.
Je lui pris la main et j’essayai de la garder dans la mienne : « Marion ! Vous ! Après avoir tant lutté ! »
— Bah ! dit-elle. Rien n’a d’importance ! On ne peut rien contre rien ! Il n’y a que folie sauvage ! Pourquoi se débattre ! J’ai compris ça trop tard…
— Marion ! Voulez-vous venir avec moi ?
Elle fit : oh !… porta la main à sa bouche comme pour étouffer un cri, se dégagea, toute secouée d’une sorte de convulsion profonde, et, ayant l’air de me chasser du geste : « Allez ! Allez ! » dit-elle presque brutalement.
Elle fit quelques pas gauches et comme blessés. Puis elle reprit le dandinement de sa profession et passa la porte sans se retourner.
Je m’étais levé à moitié. Je retombai sur mon siège.
Je restai ainsi cinq ou dix minutes en me demandant si j’allais partir ou rester…
Une main se posa sur mon épaule. C’était Patrice.
— Venez, dit-il. Vous n’avez plus rien à faire ici.
Je le suivis.