LIII

Nous restâmes chez Ts’ienn Siuann toute la nuit. Je fumai quarante ou cinquante pipes : je ne les ai pas comptées. Quelle nuit exquise ! En me couchant sur le matelas, j’étais brisé de fatigue par un an de travail, dans l’eau glacée, dans le vent et la neige ; j’étais courbaturé jusqu’aux moelles, la hanche encore douloureuse de la charge de plomb que ce pauvre fou y avait logée. Cette histoire de Marion me navrait et me révoltait…

Dès la troisième ou quatrième pipe, tout cela s’évanouit : mon corps devint impondérable, immatériel et absolument indolore, mon sang coula léger, frais, — mon âme se trouva affranchie de tous soucis. Comme on comprend que tant de pauvres gens se soient laissé prendre à l’opium ! Quelle évasion hors la vie ! Je ne sais trop comment je mourrai : probablement d’un coup de couteau au coin d’une rue, — et je le souhaite !… car la vieillesse et la maladie m’épouvantent également… Mais si, un jour, quelque mal rongeur devait s’installer en moi, — alors l’opium !… l’opium !… sortir de ce monde par la porte du rêve !

Vers minuit, Patrice avait posé sa pipe et s’était endormi. J’avais tenu bon jusqu’à l’aube. Je ne crois pas que tous les fumeurs tirent de l’opium les mêmes voluptés que moi. Il paraît qu’il donne à certains des rêves aux formes magnifiques : une débauche d’imagination… Moi, non. Je ne quitte jamais le sol. Pas un instant je ne perds conscience de ce que je suis et de ce qui m’entoure. Mais tout s’embellit. Tout prend une incroyable valeur d’art et de joie. Je me rappelle que quand l’un de mes compagnons de cette nuit posait sa pipe sur la petite table laquée, ce bruit, pourtant si léger et si mat, je le percevais avec une joie infinie, comme s’il avait été accompagné des vibrations les plus subtiles et les plus exquises… Chaque pipe avait un son spécial, une note à elle, selon qu’elle était de jade, de bambou, etc.

Quand je vis le jour filtrer à travers les volets, je me levai. Le vieux Chinois fumait toujours. Il n’avait pas bougé d’une ligne. Son visage n’était ni plus ni moins fatigué qu’au début de la nuit et les plis de sa robe de satin violet étaient restés les mêmes. Il était en dehors de ce monde.

— Merci, lui dis-je. Vous m’avez procuré une fameuse nuit.

— Cette maison est la vôtre, répondit-il, en me faisant un salut de sa pipe vert sombre.

Je lui demandai sottement :

— Que cherchez-vous donc dans vos pipes ?

— Que cherchez-vous dans la vie ? dit-il.

Et il aspira.

Je secouai Patrice et, tout dormant encore, titubant, je l’emmenai.

Nous arrivâmes chez Zarnitsky. Le Russe dormait sur son grabat, avec un bras nu, décharné, hors de la couverture criblée de trous. La jeune Op. 23, déjà debout, faisait le ménage, balayait. Elle était petite, large de taille et de bassin, un peu lourde, mais, au demeurant, exquise, à cause de son visage si frais, si rose, de ses lèvres très rouges entr’ouvertes sur des dents très blanches. Elle cessa de travailler et me regarda avec son sourire d’enfant.

— Mais tu es belle comme un ange, ma fille ! lui dis-je.

Elle continuait à me regarder et à sourire. Ce regard et ce sourire m’énervèrent… Je la pris par les deux épaules et l’embrassai brutalement sur la bouche.

— Allons ! Allons ! dit Zarnitsky, qui nous avait vus. Fichez-lui la paix ! Ce ne sera jamais fini pour neuf heures !

Op. 23, qui s’était prêtée à mon baiser comme à la chose la plus naturelle du monde, s’essuya simplement la bouche d’un revers de main et recommença à balayer.


Back to IndexNext