LV

La rue sur laquelle donnait l’unique fenêtre de ma chambre était comme toutes les rues d’Aklansas : pas l’ombre d’un pavé, une chaussée crevée d’ornières énormes, qui, au moindre dégel, s’emplissaient d’eau. Cent mètres plus loin, il y avait un grand hangar des Moulins Crescent, où, toute la journée et jusqu’à deux heures après minuit, d’immenses voitures, attelées de quatre ou six chevaux, amenaient de la paille, des milliers de bottes de paille, — lesquels charrois étaient accompagnés de hurlements de rouliers et de grincements d’essieux…

Ma chambre était terriblement haute de plafond. Il y avait, de chaque côté de la porte, une chromo-lithographie, dans une baguette noire, veuve de son verre. L’une de ces gravures prétendait évoquer, à grand renfort de couleurs d’un cru à hurler, des enfants en toilette d’il y a cinquante ans, qui s’amusaient à se balancer sur une planche posée en travers d’un tronc d’arbre. Sur l’autre, on voyait des canotiers dans une périssoire, auxquels, d’un petit ponton coquet, deux jeunes dames adressaient des sourires, en agitant des mouchoirs de dentelle.

Sur la cheminée en plâtre, qui voulait imiter le marbre, se dressait une statuette représentant un petit garçon, les mains dans les poches d’un grand pantalon, beaucoup trop long et trop large, la tête coiffée d’une énorme casquette… Il avait la bouche en cul de poule, et, sur une petite plaque de cuivre collée au socle, on lisait :Le Siffleur, par A. Antonelli.

Comme meubles, un lit de fer aux ressorts geignants ; pas de draps, des couvertures de grosse laine grise, dont les poils piquaient comme de la paille de fer ; une commode d’acajou, avec un marbre gris, cassé en deux morceaux, et, en fait de serrures, des trous. Pour ouvrir les tiroirs on passait le doigt dans le trou et on tirait. Une table branlante, recouverte d’un gros molleton rouge, deux chaises de paille.

C’est là que pendant quinze jours, et à raison de trois ou quatre fois par semaine, je filai le parfait amour avec l’exquise et stupide Op. 23. Ces jours-là, sitôt que nous avions dîné, elle montait avec trois ou quatre bûches dans son tablier, pour allumer le feu. Je jouais une partie de cartes avec Patrice et je montais à mon tour.

Je trouvais Op. 23 agenouillée par terre devant le feu, regardant les flammes violettes, qui faisaient danser les ombres dans la pièce. J’allumais une bougie et, tapant sur l’épaule de Op. 23, je lui faisais signe de se lever. Je la prenais dans mes bras et je l’embrassais sur les yeux, sur la bouche. Elle acceptait tout cela en souriant, bouche entr’ouverte. Alors je la déshabillais, je lui enlevais son foulard de tête, son châle, sa jupe, son corsage. Quand elle était en chemise, une longue chemise de toile, je la prenais par la main, lui faisais signe de monter dans le lit ; elle montait, attendait, et, quand j’avais retiré mes bottes, mon pantalon et mon gilet, je montais à mon tour ; je la prenais sans un mot. Elle ne paraissait trouver aucune espèce de joie à nos étreintes, les supportait sans ennui. Comme un sac de laine… Une poupée de son sans âme ni sens…

Je dois dire d’ailleurs que cela simplifiait bien des choses. Sitôt mon plaisir pris, je me tournais de l’autre côté et je m’endormais.

Au réveil, j’avais au-dessus de ma tête le haut plafond, dans les coins duquel d’énormes araignées noires avaient tendu leurs toiles. Dans la rue, la neige tombait en gros flocons silencieux, qui se collaient aux vitres comme des tampons d’ouate mouillée.

Op. 23 dormait encore. Je la secouais. Elle se tournait vers moi, me regardait. Quand elle voyait que j’avais envie d’elle, elle restait. Sinon, elle se levait, s’habillait, avec une parfaite tranquillité, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir, sans même me regarder, s’en allait. Quand je descendais, je la trouvais en bas, dans la cuisine, en train de laver la vaisselle. Je passais derrière elle. Elle ne se retournait pas plus pour me donner un coup d’œil au passage que si j’avais été le chien.


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