LXVII

L’ouvroir était à deux cents mètres de là. C’était une grande construction de briques, sinistre. Jamais je n’avais vu murs aussi droits et aussi mornes.

La concierge balayait sur le pas de la porte. C’était une petite bonne femme échevelée, grouillante, qui remuait de tous les membres à la fois, en ayant l’air de se défendre contre une armée de démons taquins.

— Oh !… monsieur Sqwal !… que vous est-il arrivé ? dit-elle en apercevant Sqwal.

— Ne vous inquiétez pas, madame, dit Farquard. Le pauvre cher homme s’est malencontreusement heurté à quelque chose de dur. Mais quelques petites compresses d’eau fraîche sur ses petits z’yeux-z’yeux et, d’ici un mois ou deux, il n’y paraîtra plus.

Patrice resta dans le traîneau.

Farquard et moi, flanquant et soutenant Sqwal, qui n’y voyait goutte et dont les longues pattes flageolaient, nous entrâmes.

— Où sont-elles ? lui demandai-je.

— Quelle heure est-il ? fit-il d’une voix étranglée.

— Midi trois quarts…

— Alors elles sont au réfectoire. Allez au bout de la galerie et tournez à gauche.

C’était une sorte de cloître qui entourait une cour carrée : un toit de tuiles soutenu par des piliers de bronze. Il régnait un silence absolu et là aussi traînait comme à l’école cette odeur abominable de caserne ou de prison : soupe rance, choux avariés, etc. Nous nous étions arrêtés devant une porte dans laquelle un guichet à glissière était percé.

Sqwal allait mettre la main au bouton de la serrure.

— Laissez ! dis-je.

Je poussai le petit volet de bois du guichet et je regardai.

C’était une grande salle avec des bancs et des tables posées sur des tréteaux. Sur l’un de ces bancs, face aux fenêtres qui donnaient sur la cour, une grosse femme était assise, — une grosse femme à la poitrine énorme et croulante, un tablier bleu sur ses genoux écartés. Son visage avait je ne sais quelle expression de lassitude crapuleuse. Devant elle, par terre, il y avait une énorme marmite pleine d’une chose fumante, et, d’une main, — comment exprimer ce geste ?… d’une main avachie, elle plongeait dans cette sorte de colle blanchâtre une lourde cuiller d’étain. On eût dit une espèce de divinité qu’on serait allé chercher dans les bas-fonds les plus abjects de l’humanité.

Devant elle, alignés contre le mur ou contre les fenêtres qui y étaient percées, il y avait les pauvres, les tristes hôtes de ce lieu sinistre. Une trentaine de femmes… Elles étaient vêtues de longs tabliers à petits carreaux noirs et blancs qui leur tombaient jusqu’aux chevilles. Elles avaient les pieds nus dans des sabots. Elles étaient coiffées, sur leurs cheveux coupés ras, de ces petits bonnets blancs qu’on met aux enfants qui ont la teigne, et, sur la poitrine, à la place du cœur, elles avaient, cousu au tablier, un large carré de toile blanche portant un numéro : 17… 22… 27… un numéro énorme, — comme ceux qu’on trace à grands coups de pinceau sur les caisses de marchandises dans les gares.

La grosse femme à la marmite appelait : 22 !

Du mur se détachait alors une de ces malheureuses. Elle venait, faisait devant l’immonde créature un petit salut des deux jambes légèrement pliées, un sourire crispé. La femme puisait avec sa louche dans la marmite, jetait cette pâtée dans la gamelle qui lui était tendue ; la pauvre fille faisait encore un petit salut, souriait de nouveau et s’en retournait.

Pas un mot. Une sorte de terreur ahurie pesait sur tout cela.


Back to IndexNext