La neige s’était mise à tomber, une neige lourde, épaisse, qui, en quelques instants, ensevelissait l’objet le plus volumineux. Nous marchions comme dans une cage d’ouate et l’on eût pu braquer dans notre direction, à trois pas, la lueur d’un phare, qu’elle n’eût certainement pas percé jusqu’à nous.
Josué Coulombier, sous son mince paletot, devait être à la fois trempé de sueur et glacé, transi jusqu’à la moelle, — et j’en ai honte : je ne le plaignais pas, tellement il me paraissait s’offrir de gaieté de cœur à la mort et tellement, aussi, malgré toute la peine qu’il se donnait pour moi, il m’était peu sympathique. Je sentais parfaitement qu’en acceptant qu’il me secourût et m’accompagnât sous cette neige, j’agissais en quelque sorte comme si je lui avais planté un couteau dans la poitrine, — et je n’en avais aucun remords, et je n’en éprouvais pour lui aucune tendresse, tant je sentais ce malheureux loin de moi, hostile à tous mes rêves, fermé à toutes mes idées, bourré d’une âme étrange, semblable à la sciure de bois dont sont bourrés les pantins.
Au bout d’un moment seulement, comme il s’était mis à tousser, j’éprouvai une sorte de colère, en pensant que quelqu’un, d’humain ou de céleste, pouvait me voir commettre cet assassinat.
— Allons ! dis-je à Josué en me plantant devant lui. Donnez-moi le sac. Vous allez vous tuer.
— Je peux encore le porter, répondit-il, en faisant mine de continuer sa route.
— Donnez ! répétai-je méchamment.
Je le lui arrachai et, comme il restait là, chancelant et grelottant :
— Dites-moi vaguement où je dois aller et rentrez chez vous, dis-je. Je vous remercie. Je me tirerai d’affaire tout seul.
— Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous aide ? fit-il.
— Parce que vous n’en avez pas la force. Allez-vous-en.
Comme il ne répondait pas et qu’il se contentait de hocher la tête, en me regardant, d’un air de dire : « Quel drôle de bonhomme ! », je continuai mon chemin. Alors il me suivit comme un chien. Bien qu’entre nous deux il y eût la masse rebondie de mon sac, bien que la neige tombât de plus en plus dru, assourdissant tous les bruits, j’entendais sa respiration courte, oppressée.
Il me dit enfin :
— Attendez. Nous allons voir ici.
Il poussa une petite porte et nous nous trouvâmes au haut d’un petit escalier de bois qui descendait, raide comme une échelle, dans une espèce de cave, un grand puits carré plein d’ombres immenses où flottaient des nuages de fumée pareils à des écharpes et qui sentait la bière sûre, la crasse et le chien mouillé.
Étrange et dramatique local… Une seconde, je restai appuyé à la balustrade et, de là-haut, comme d’une tribune, je demeurai à examiner ces choses. Puis, comme Josué Coulombier, sans aucune émotion, sans aucune hésitation, s’était mis à descendre l’escalier branlant et geignant, je le suivis. Personne. On n’entendait que le ronflement d’un gros poêle flamand placé dans un coin et qui, chauffé au rouge, éclairait tout autant la pièce, à lui tout seul, que les quatre ou cinq grosses lampes à pétrole qui pendaient au plafond.
Des tables et des tabourets de bois grossièrement équarris. Un comptoir avec des bouteilles et des verres. Devant la fenêtre un vieux piano dont on n’apercevait de la salle que le dos tendu d’une étoffe grenat.
— Y a-t-il quelqu’un ? demanda Josué Coulombier.
— Il y a moi, répondit une voix, qui venait de derrière le piano.
Nous vîmes se dresser par-dessus le moulin à musique une tête d’homme, au crâne presque chauve semé de poils follets, une tête extraordinairement mobile, ravinée, jaunâtre, avec des yeux où brillait une flamme hoffmannesque.
Josué Coulombier ne parut nullement s’apercevoir de ce que cette apparition avait d’étrange et d’un peu diabolique.
— Ah ! c’est vous, Zarnitsky ? dit-il simplement, comme s’il avait eu affaire à l’hôtelier du modèle le plus courant. Voici un voyageur qui cherche pension pour quelques jours. Pouvez-vous le prendre chez vous ?
Le nommé Zarnitsky était entièrement sorti de derrière le piano. C’était un petit homme au corps grotesque et contrefait. Il portait, par-dessus un chandail de grosse laine brune, un grand tablier de cuisinier, qui avait dû être blanc ; il traînait sur le plancher de larges savates fatiguées.
Il m’examina un instant de la tête aux pieds, et, avec un accent russe très prononcé, qui lui découvrait les gencives :
— Oui, dit-il. J’ai une paillasse pour lui, et, s’il veut, il pourra partager mes repas.
— Dieu soit loué ! s’écria Josué Coulombier, en levant vers les ténèbres du plafond des yeux pleins de foi. Voici le havre du salut !
L’homme avait allumé une lanterne. Il nous fit un signe de la tête ; nous le suivîmes.
Nous traversâmes d’abord la cuisine : c’était une chose repoussante de désordre et de saleté. Je n’ai jamais vu tant de mouches velues, tant de toiles d’araignée, tant de linges immondes, etc. Comment ce malheureux pouvait-il vivre là-dedans ? Au-dessus de la cheminée, il y avait un agrandissement photographique représentant un Zarnitsky jeune, fringant, pommadé, conquérant, une casquette d’étudiant ou de fonctionnaire crânement posée sur l’oreille.
Nous nous trouvâmes ensuite dans une sorte de couloir qui, des deux bouts, s’ouvrait sur la tombée lente, muette, morne de la neige. Nous montâmes un escalier, suivîmes un corridor sinueux, où la lanterne faisait danser des ombres démesurées.
— C’est ici, dit Zarnitsky, en chassant une porte d’un coup de pied.
Je laissai tomber mon sac par terre, mes raquettes, mon fusil. Je ne tenais plus debout.
— Je serai très bien là, fis-je, sans même regarder autour de moi.
— Vous avez votre lit dans le coin, dit Zarnitsky, en indiquant d’un coup de menton une vague chose étendue.
J’eus encore la force de dire merci et de serrer la main de Josué Coulombier. Le jeune Pêcheur proféra deux ou trois mots sur le Christ, les Élus, que, gagné par le sommeil, j’accueillis d’un sourire stupide et n’entendis même pas.
Puis, comme à travers une brume je sentis que Zarnitsky et lui s’en allaient, que la porte se refermait… je ne pris même pas le temps d’enlever mon chapeau, mes chaussures, ma peau d’ours. Je pliai les jambes, tombai sur mon grabat, à travers lequel, tout de suite, mes genoux prirent contact avec le dur plancher. Je restai étendu comme j’étais tombé, en travers de la paillasse, une joue contre le drap, les bras en croix, — et glissai dans un néant… dans un néant délicieux, cent fois plus profond que la mort.
De ma vie je n’avais connu une pareille chute. De ma vie je n’avais été arraché à ce point, par des mains à la fois aussi douces et aussi péremptoires, à ce monde de souci et de lutte.