XLII

Je restai onze jours couché à ne pouvoir seulement remuer la jambe : je ne la sentais plus. Puis, petit à petit, la sensibilité revint, se propagea de la plante aux doigts de pied, et, un jour, je pus plier, légèrement, cette jambe… Un autre jour je pus la plier tout à fait… Un autre jour je pus me lever et, me tenant à la table fixée dans le sol, tourner autour de cette table, faire deux ou trois pas d’automate détraqué qui me coûtèrent un tel effort que je tombai, anéanti, sur la caisse à biscuits qui nous servait de fauteuil…

Ce que fut pour moi Patrice, pendant ces mortelles journées d’immobilité, d’énervement et d’angoisse, — je me demandais si jamais je pourrais retrouver l’usage de ma jambe, — puis, tout de même, enfin, de retour au mouvement et à la vie, — ce que furent son dévouement, sa patience, la façon dont il se multiplia, étant partout à la fois et à toutes les tâches, — je renonce à le dire. Je me rappelle que quand j’étais à Chicago, j’avais une fois rendu un assez gros service d’argent à un Chilien, nommé Lope de Ijo, lui permettant ainsi d’échapper à un certain nombre d’ennuis, dont le moindre était d’aller moisir quelques années en prison. Il put désintéresser partiellement l’homme qui voulait le faire coffrer, put quitter le pays, gagna Antofagasta, et, de là-bas, sauvé, débordant de reconnaissance, il m’envoya un télégramme avec ces simples mots : « Tu es mon père, ma mère, mon frère. »

Ainsi fut pour moi, pendant ces jours, Patrice, dit Flèche de Pierre. Il fut, oui, mon père, — ferme et énergique dans sa décision de me ramener à la santé, — ma mère, tendre et affectueux… mon frère plein de gaîté et d’entrain…

Quant à Spiers… ah ! le pauvre Spiers !… Nous croyions qu’il allait mourir dans les deux jours… Il ne mourut pas… pas tout de suite… Il lui fallut payer sa dette et, avant de partir, vider sa pauvre âme fiévreuse et folle…

Pendant huit jours et huit nuits, il fut, littéralement, dans la mort, dans les ombres, parmi les spectres du néant, avec un délire étrange, qui n’était plus de ce monde et où semblait se construire, se dresser en vastes fresques hallucinées un univers plein de logique et de cohésion, qui n’était pas le nôtre, qui était celui de la Ténèbre.

Il souffrait atrocement. Par moment un flot d’écume rosâtre lui venait aux lèvres… Par moment il était agité d’un grand frisson : on eût dit qu’il se débattait avec épouvante contre quelque chose qui l’entraînait. Il parlait, parlait sans cesse… Pendant toute une journée, il fut question d’une île « avec de hautes, hautes colonnes » et des terrasses qui dominaient une mer si bleue !… Son teint était devenu couleur de cire. Son nez pincé, ses yeux entourés d’un cercle violet, ses lèvres décolorées… le pauvre Spiers !…

Patrice allait de moi à lui. D’abord il l’avait détesté d’avoir failli si idiotement me jeter dans la mort. Puis cette souffrance !… cette lutte avec la Parque, l’avaient désarmé… et il regardait cela avec stupeur, cet homme qui, le ventre déchiré, le cerveau pourri de fièvre, ne voulait pas mourir…

— Là ! Là ! lui disait-il en s’agenouillant près de lui et en prenant entre ses mains cette main brûlante… Ne déraisonnons pas. Soyons sage…

Puis, à notre grand étonnement, un matin, tout d’un coup, il y eut chez Spiers, comme un mieux… En nous réveillant, nous le trouvâmes comme apaisé et comme si, après s’être acharné sur lui, l’Ennemi, enfin, s’était lassé, l’avait quitté, pantelant mais vivant… La fièvre semblait tombée. Il souffrait moins. Il ne délirait plus.

Ce fut bien le plus atroce ! Car cette sorte de trêve dans la bataille lui permit de se retrouver et de se rassembler. Son âme vraie reparut !… non son âme de mauvais garçon fanfaron et aventureux, — mais son âme d’enfant, l’âme bleue de ses premières années…

— Je vais mourir, disait-il… Tout n’est que mort… Je me rappelle cette après-midi de mon enfance… Il faisait un grand soleil au dehors. Mais les stores étaient baissés et la pièce pleine d’ombre… Je ne sais qui, dans un pavillon voisin, jouait au piano lePremier Chagrin, du grand Schumann… Une petite voisine, Erna Sievers, est entrée, avec un grand chapeau qu’elle balançait au bout d’un ruban bleu, les joues rouges, la poitrine haletante, la peau du visage couverte d’un léger vernis de sueur… Elle n’était pas jolie… non, je ne crois pas… Mais elle sentait bon la vie, le soleil d’été, les quinze ans… Tout ça n’est-il pas de la mort ?QuidduPremier Chagrin?Quiddu grand chapeau et de son ruban bleu ?

— Racontez-moi votre histoire, Spiers, lui dis-je.

— Vous ne la croirez pas…


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