Puis la mort vint.
Un jour, le pauvre Spiers chavira de nouveau dans ce monde de délires et de fantômes dont je l’avais cru, tout de même, délivré. De nouveau il fut en lutte avec des ombres à la fois grotesques et tragiques. Il eut l’air de se pelotonner dans le giron d’une mère invisible, et, un soir, pourquoi ce soir-là ? la mort le cueillit.
Il n’avait pas reparlé de sa femme, de son père, du foyer, du travail qu’il avait laissés à Chillicothe. Tout cela, il l’avait rayé de ses pensées et j’ai l’impression qu’à ce moment encore, il haïssait moins la mort tumultueuse et hallucinante qui s’emparait de lui peu à peu que la petite vie calme, droite, correcte, dont il s’était évadé avec horreur et avec rage…
Nous eûmes une peine inouïe, Patrice et moi, — c’était ma première sortie, — à lui creuser une fosse dans la terre glacée. Il fallut piocher pendant de longues heures, et, en rentrant, j’étais si las et je dormis, cette nuit-là, d’un sommeil si profond et si épais, qu’à mon réveil, le lendemain, j’eus comme l’impression qu’une ombre, une ombre pâle, juvénile et désolée, avait fait de vains efforts, toute la nuit, pour pénétrer jusqu’à moi.
Elle flottait, là, à quelques mètres, semblable aux âmes fluides et légères de ce vieux fou de William Blake, — et je dormais !… Je dormais !… tout en moi était aussi clos que la pierre d’un tombeau. En y songeant je compris que c’était Marion… Marion !… Marion !… et de ne pas lui avoir ouvert « les bras de mon cœur », cela me pénétra de tristesse…