De passer par Swinnah, cela nous rallongea en réalité de neuf jours, car, à Birkenhead, loin de trouver, comme nous l’espérions, le Daggi encore gelé, nous nous aperçûmes que le fleuve était en pleine débâcle. Il fallut descendre, au triple galop, jusqu’à Monrose, pour pouvoir le franchir sur la glace, — et quelle glace !… j’ai encore dans l’oreille les craquements qui se faisaient entendre sous nos pas… Les chiens poussaient des grognements de peur…
Nous fûmes à Swinnah vers le 20 mars. Je croyais trouver un village ou tout au moins une douzaine de maisons. Ce n’était qu’une ferme : un corps de bâtiment central, en pierre, avec un toit en bois recouvert de plaques de zinc, et, tout autour, des étables et des écuries, d’une architecture plus que rudimentaire. Swinnah est placé au fond d’une sorte de cirque boisé avec des collines rocheuses tout autour ; en arrivant par la piste j’avais aperçu cela du haut d’une de ces collines et le premier coup d’œil avait été favorable : cela paraissait propre et coquet…
Mais nous descendîmes la pente et nous vîmes que tout était désert et mort. La ferme était entourée de grillages et de fils de fer barbelés. Il y avait une porte à claire-voie et à deux battants peinte en blanc… Elle n’était même pas fermée. Nous n’eûmes qu’à la pousser et nous entrâmes. Pas un être humain. Pas une bête. Les étables et les écuries étaient vides… La maison vide aussi. Dans la pièce principale, qui était assez vaste et qui devait servir de salle à manger et de cuisine pour tout le personnel de la ferme, il y avait devant la cheminée trois gros ballots de linge, proprement ficelés, que, dans la fuite, semblait-il, on n’avait pas eu le temps d’emporter. Des cinq ou six chambres l’une me fit un effet funèbre tellement elle était avenante et tellement on sentait que ceux qui y avaient vécu avaient pris soin de l’embellir et de la rendre confortable. Le lit était fait, les meubles en place, et, sur la cheminée, dans leurs petits cadres de peluche rouge, une main pieuse avait disposé aussi harmonieusement que possible une demi-douzaine de photographies jaunies, qui représentaient des hommes et des femmes à la mode d’il y a cinquante ans. Dans le bénitier il y avait encore quelques gouttes d’eau.
— Il y a eu du malheur par ici, dit Patrice.
Nous ressortîmes et jusqu’à la tombée du jour nous circulâmes dans les environs pour essayer de mettre la main sur un être vivant.
Personne.
Patrice était monté sur la plus haute des collines : il n’avait pas aperçu le moindre feu de campement.
L’impression de cette ferme morte était si lugubre que je n’aurais pas demandé mieux que de me remettre en marche immédiatement. Mais les chiens étaient las. Nous nous installâmes donc à Swinnah. Pour rien au monde je n’aurais voulu dormir dans la petite chambre où l’on sentait une invisible présence. Je fis mon lit dans un coin de la salle à manger. Je n’ai pas beaucoup peur des vivants. Mais les fantômes me fichent la frousse.
Le surlendemain de notre arrivée, Patrice, qui était allé faire un tour dans les environs et tirer quelques coups de fusil, revint avec un Indien qu’il avait rencontré chassant le castor.
Cet Indien nous conta l’histoire de Swinnah.
Ç’avait été une ferme florissante, tenue, pendant trois générations, par les Meadows. Il y avait un assez nombreux personnel, des chevaux, des bêtes de toutes sortes. Les Meadows étaient de braves gens aimés et craints à cinquante milles à la ronde.
Un jour, une espèce de peste, qui venait du Nord et que l’Indien ne nommait qu’après s’être prosterné trois fois, pour chasser le sort : le Toaë, s’était abattue sur le pays. Tous les enfants étaient morts, d’abord. Quinze enfants. Puis les jeunes femmes. Alors les Meadows avaient songé à fuir. Trop tard. Ils emportaient le mal avec eux. Ils n’avaient pas fait vingt milles qu’ils tombaient la face dans la neige. Le dernier Meadows, un grand bonhomme de soixante-seize ans voyant qu’il restait seul et que son heure était venue, était rentré dans son chariot, avait baissé la bâche et avait attendu. Pas longtemps.
Après avoir ravagé Swinnah, le Toaë s’était jeté sur les tribus d’Indiens qui campaient aux alentours. L’homme qui nous contait cela avait eu sa tribu décimée. Seuls quelques hommes qui, au moment du passage du fléau, étaient à chasser au loin, avaient survécu.
Quand il eut fini ce récit, je lui demandai s’il n’avait pas entendu parler d’une jeune fille qui, vers ce moment, serait arrivée à la ferme. Il me répondit que non.
Nous partîmes le lendemain. Cinq jours après nous étions à Aklansas. La veille de notre arrivée, nous nous étions arrêtés à un endroit qui s’appelle Ettingshall, pour dîner et coucher. Les chambres de l’unique auberge étaient pleines. Mais le patron, un Français, qui ne baragouinait que très imparfaitement l’anglais, nous avait autorisés à dormir dans l’écurie.
— A condition que vous ne foutiez pas le feu !
— Ayez la confiance de nous ! lui avais-je répondu en français.
Nous passâmes donc cette nuit dans le foin et je dois dire, d’ailleurs, que n’eût été le bruit insupportable que font les chevaux en tapant le sol dur avec leurs fers, comme avec des marteaux, nous aurions royalement dormi.
Avant de fermer l’œil j’avais dit à Patrice :
— Vous direz ce que vous voudrez. Mais il y a cette Marion… Pendant tout le temps que nous avons chassé l’or je n’ai guère pensé à elle… Maintenant il me semble que je lui cours après depuis toujours…