Je le suivis. Il m’emmena à l’autre bout de la ville, dans la misérable cahute où il habitait et qu’il avait fabriquée de ses mains, avec de vieilles planches, des morceaux de tôle, des briques chapardées à droite et à gauche.
— Voilà, fit-il, en me montrant du pied tout un attirail de pioches, de pelles, etc., qui gisait dans un coin. Voilà le trésor. Tu en as pour tous les terrains, et, tu vois, tout ça, je l’ai acheté neuf, au temps de ma splendeur, — neuf, gauche, bête, mal adapté à la main de l’homme, mal trempé pour la lutte de l’or… Je l’ai refait !… Oui, mon garçon. A force de suer dessus, à force de m’écorcher les mains sur le manche des pioches, j’ai refondu tout ça, j’en ai fait des bibelots roublards, endurcis… Pour tous les terrains… La pelle plate à manche court pour le sable…
— Bigre ! m’exclamai-je. Pourquoi le manche est-il si court ?
— Feignant ! s’écria-t-il. Ne pose jamais de questions comme ça : l’or ficherait le camp à ton approche !… Parce qu’il ne faut pas travailler de trop haut et trop à ton aise… L’or est fait de la peine des hommes… Voilà la pioche légère pour la roche tendre… Le pic trempé et retrempé pour la pierre qui se défend… Tu as là sous les yeux toutes les péripéties de l’histoire.
Tout cela était bien un peu rouillé et détérioré. Mais j’y trouvais je ne sais quel air « professionnel » qui me plut. Ce n’était point de cet attirail d’amateur comme on en voyait aux vitrines des boutiques d’Aklansas.
— Bien, dis-je. Apporte-moi ça chez Zarnitsky.
— Aux ordres de ta seigneurie, répondit-il. Tu verras que tu seras content.
Le soir même j’étais en possession de tout le fourniment.
Parker, qui s’était pris pour moi d’une sorte de sympathie sarcastique, vint m’aider, dans les jours qui suivirent, à remettre tout cela en état, rajuster les manches, retendre les tamis, etc. C’était, ma parole, un singulier personnage que cet ex-architecte. Pas sot. Un peu détraqué. Pendant, quelquefois, des heures, il vivait, parlait, agissait, comme un être parfaitement raisonnable, racontait des histoires sur les maisons qu’il avait construites à Salt Lake City ou à Newmilns, sur ses confrères, ses clients, la crise de la main-d’œuvre, etc. Tout à coup, crac ! il déraillait ! C’est qu’un mot ou un geste l’avait amené à se souvenir de l’or. Il avait pour l’or une haine et une épouvante quasi-mystiques. Ce qui ne l’empêchait pas, de temps en temps, de regarder dans le vide avec des yeux extasiés et de murmurer : l’or !… l’or !… comme s’il avait parlé de la chose la plus douce et la plus belle du monde.
Un soir je lui dis tout à trac :
— Écoute-moi, Parker… Si je te demandais de partir avec moi ?
Il me jeta un regard à la fois désespéré et furieux, se leva, repoussa du pied tous les outils qu’il venait de rafistoler ou de nettoyer.
— Voilà, fit-il d’une voix tremblante, une chose qu’il ne faut jamais dire à quelqu’un qui « en revient » et qui n’y retournera plus. Tu ne comprends pas le choc que ça fait. Si au lieu de cette misérable carcasse vidée et brisée, j’avais tes vingt ans, — ah ! Dieu !…
Sur ces mots, il ouvrit les yeux le plus grand qu’il put sur les outils qui l’avaient accompagné « là-bas » et secondé dans ses entreprises… il les regarda comme s’il voulait — j’emprunte à dessein cette expression à la langue populaire… c’est la seule qui sache peindre… — les « avaler », les incorporer à jamais à sa mémoire et à sa vie, — et, chancelant, trébuchant, il gagna le palier.
Je ne le revis plus jamais.