XXIV

Puis au delà des Roches Pelées nous rencontrâmes les inondations. Il fallut rebrousser chemin et passer par la montagne. Ceux qui connaissent la route (si on peut appeler cela la route !) de Tempès, Argyl, Ardwick, etc., pourront juger de l’effort qu’il nous fallut faire. Heureusement, le traîneau était solide !… Un jour, vers la tombée de la nuit, il dégringola dans une espèce de petit ravin encombré de rochers, où, pendant un moment, nous nous demandâmes, avec quelle angoisse ! s’il ne s’était pas fracassé. Il n’avait rien ! Pas une fêlure ! Il avait rebondi de roche en roche comme un mannequin d’osier…

Bref, nous mîmes exactement deux mois et quatre jours pour atteindre le Sloo, — deux mois et quatre jours pendant lesquels nous n’aperçûmes pas un être humain ! L’après-midi du jour de notre départ, seulement, nous avions entre-deviné, à travers la tombée de la neige, de vagues silhouettes de chasseurs qui rentraient des Lacs.

Vers la fin décembre, donc, par une belle journée, nous arrivions au Sloo.

Patrice, pendant ces deux mois, bien que je n’eusse guère eu le temps de le regarder et de l’analyser, était entré profondément dans mon cœur. C’était un homme qui parlait peu, qui faisait peu de gestes, qui n’avait même pas une originalité très grande. Par ses manières, ses façons de parler et de penser, il était très près du blanc. Sa caractéristique consistait en ceci qu’il était parfaitement sain. Tout en lui était sain : la chair, le sang… Il s’était une fois blessé assez profondément à la jambe en tombant sur une roche. En trois jours la blessure s’était refermée et sans qu’une goutte de pus se fût montrée… Les idées : calmes, droites… Sans doute il y avait cette passion du jeu… Mais, quand la conversation tombait là-dessus, il en parlait avec tant de raison, tant de logique, qu’on finissait par se demander si, vraiment, l’amour du jeu n’était pas la chose la plus normale et la plus sensée du monde…

Quant à sa force, son adresse, son agilité, sous une apparence d’indolence et de lenteur, elles atteignaient le but avec une précision, une efficacité extraordinaires, par le moyen le plus joli.

De mon côté, j’avais, je crois, — et je ne sais ni pourquoi, ni comment, — gagné sa sympathie. Peut-être parce que je ne m’étais jamais forcé pour la conquérir. Cette sympathie, il ne la disait pas, mais, le soir, auprès du feu, en tirant de lourdes bouffées de fumée des gros cigares amers qu’il avait roulés lui-même, il me regardait, les yeux mi-clos, avec un indéfinissable sourire.

Après un premier mouvement de joie, donc, que nous eûmes en arrivant au Sloo, nous prîmes, mon compagnon et moi, une grande résolution : celle de nous reposer pendant toute une semaine.

— Patrice, lui dis-je, il faut que, pendant huit jours, nous n’ayons même pas à lever le petit doigt.

— Entendu…

Nous dressâmes la tente sur la grève même, pour ne pas avoir à creuser la terre glacée, dure comme du fer, ce qui aurait pu fatiguer nos muscles délicats de néo-flemmards. Puis, la tente dressée, nous disposâmes toutes choses de manière que, pendant ces huit jours, nous eussions le maximum de confort. Le traîneau fut déchargé, les sacs ouverts ; nous en retirâmes des tas d’objets auxquels nous n’avions pas touché depuis notre départ d’Aklansas, dont nous avions même, pour certains oublié l’existence : une marmite, une casserole, des fourchettes, une petite glace à trois faces, etc. Patrice, qui était né architecte, comme les castors, construisit un admirable four dans le sable avec des galets et des morceaux de bois pétrifié par l’eau du Sloo. Grâce à ce four, nous pourrions manger chaud, ce qui, pendant notre voyage, ne nous était pas arrivé tous les jours.

Enfin, suprême raffinement, destiné à nous prouver à nous-mêmes que nous étions encore des hommes, que nous avions encore des attaches avec la civilisation, nous épinglâmes artistiquement après la toile, à l’intérieur de la tente, une image extraite d’une revue illustrée de Chicago, leMonday Chronicle, que nous avions trouvée dans les bagages, enveloppant un morceau de savon. Je la revois encore, cette image. C’était une gravure tirée à l’encre bistre, représentant, avec des blancs et des ombres d’un cru !… un tournoi de tennis à Wimbledon. Une jeune fille était en train de donner un grand coup de raquette. Le photographe l’avait saisie une jambe en l’air, comme un pantin ivre, la figure contractée par l’effort et le soleil, — bon Dieu ! la pauvre fille, qu’elle était laide !

Notre installation fut terminée assez tôt dans l’après-midi. Patrice et moi nous étions ravis. Nous avions absolument l’air de petits employés qui vont prendre leur retraite et qui viennent de s’acheter une maison de campagne. Jusqu’à la tombée de la nuit, nous restâmes à flâner et à nous étirer paresseusement. Nous allions voir les chiens, leur jeter un morceau de biscuit, rafistoler un collier, nous revenions, nous nous asseyions devant la tente, dans le sable, les jambes étendues, sifflotantPeggy, petite innocente:

Avec vousPour toujours !

Avec vousPour toujours !

Avec vous

Pour toujours !

Nous n’avions jamais dîné de meilleur cœur. Nous vidâmes ce soir-là, en signe de réjouissance, une boîte de homard qui avait un abominable goût de fer-blanc.


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