Je restai encore une bonne demi-heure au lit. Chose curieuse, quand, aujourd’hui, je me reporte à ces jours lointains, je ne me rappelle pas que la folie de l’or m’eût déjà gagné. J’étais venu de beaucoup plus loin que Patrice pour le trouver, cet or, et, comme Patrice, je voulais jeter dans l’aventure mon sang, ma vie… Mais l’or n’avait pas encore pour moi le même sens que pour Patrice. L’or n’avait pour moi qu’un sens financier. L’or, monnaie d’échange, moyen de vivre bien, luxueusement, de se payer du bonheur, de la liberté, de la puissance, — et, en ce qui me concernait, de jeter l’éponge sur une folie misérable… Car je voulais payer ! payer !
Pour Patrice, c’était bien autre chose !… c’était l’Or !… l’or, chose vivante, attirante, fascinante, ayant sa splendeur propre… Patrice, qui connaissait l’or, qui s’était, toute sa vie, battu pour lui, qui pour lui avait atteint aux limites de l’effort, de la peine, du danger, — Patrice était happé par l’or. Moi, je restais encore calme et je ne comprenais pas, — pas plus que l’homme sain, le petit bourgeois tranquille, placide, ne comprend l’homme qui boit, l’homme qui joue, l’homme qui tue.
Je passai donc encore cette journée-là sans trop de nervosité, à bricoler de droite et de gauche, à sentir ma fatigue, — cette fatigue de deux mois de route, de traîneau, de neige, de vent glacé, de hâlage, — à la dorloter comme un enfant meurtri, en tâtant, en palpant ma chair, mes muscles. J’étais assez content d’avoir fait ce que j’avais fait, d’avoir tenu l’effort, vaincu le froid. J’étais comme fier de me sentir revenu à l’animalité.
Patrice, que je n’attendais que le soir, revint peu d’instants après midi, — morne, le regard mauvais.
— Qu’avez-vous ? lui dis-je.
— C’est très simple, répondit-il. Je crois que nous sommes tombés sur un sale endroit…
— Le terrain est mauvais ?
— J’ai eu beau retourner le sable et gratter le rocher : pas un gramme d’or.
— Allons donc ! m’écriai-je. Comment avez-vous pu voir ça en cinq heures de temps ? Je vais y aller…
Je m’équipai à la hâte et, sans prendre mes outils, armé seulement de mon fusil, je partis.
Je fis toute l’anse de la rivière, longeant d’abord le fleuve qui coulait en chantonnant sur le sable rouge, longeant les falaises pour revenir. Je fouillai les rochers, déplaçai d’énormes blocs de schiste, grimpai après les aspérités de granits dont les feldspaths brillaient d’un certain éclat jaune qui (je commençais à être mordu !) me faisait battre le cœur.
Je revins à la tente alors que la nuit était déjà tombée et en me guidant sur les appels de Patrice, qui, toutes les deux ou trois minutes, me donnait la direction.
— Eh bien ? fit-il en me voyant sortir de l’ombre.
— Eh bien, dis-je, un peu angoissé, je n’ai rien trouvé, — moi non plus.
Je jetai mon fusil sur le grabat ; je me laissai tomber à côté, et, de bas en haut, regardant Patrice, qui, les bras croisés, me regardait :
— Voyons ! dis-je. Qu’est-ce que c’est que cette blague ?
— Voilà notre Eldorado, fit-il, — en souriant d’un sourire d’amant qui souffre, qui hait son mal et le chérit. Voilà les petites jouissances qui commencent. Vous verrez…
Je voyais déjà. J’étais saisi par quelque chose d’extraordinairement violent, et, à la fois, de doux et de douloureux. Cela ressemblait étrangement aux voluptueuses souffrances du jeu et de l’amour.
— Qui vous avait donné le conseil de venir ici ? Un ami ? demanda Patrice.
— Oui, répondis-je. Un homme qui est mort aujourd’hui et dont je bénis la mémoire… Mais d’ailleurs il n’y a rien à craindre. Nous n’avons fait qu’un tout petit coin du Sloo… Le Sloo est grand… Peut-être qu’il est là, l’or, à quelques milles d’ici…
— C’est très possible, fit Patrice, — quoique ce terrain ait quelque chose de mauvais et d’hostile. L’or est comme le gibier : même quand on ne le voit pas, on le flaire, et il y a je ne sais quoi, dans la couleur du sol, la silhouette des rochers, qui le fait pressentir. Le terrain de par ici est… oui… mort !… morne et vide… Rien qui soit de toutes les choses qui toujours accompagnent l’or : les sables verts, les cristaux… rien…
— Ne nous frappons pas ! lui dis-je. J’ai confiance… Demain…
— Demain, fit-il, dès que le jour poindra, nous partirons ensemble, vous et moi, laissant les chiens à longueur de corde, garder la tente. Nous ferons une fois de plus toute la crique et nous travaillerons un peu les rochers de base.
Comme nous aurions voulu être au lendemain ! Comme cette soirée, comme cette nuit, — nous dormîmes aussi peu l’un que l’autre, — nous parurent longues !
Vers deux heures du matin, comme ni Patrice ni moi, nous ne pouvions, les nerfs chargés d’électricité, nous endormir, je lui dis :
— Patrice ?
— Hé ?
— Vous savez : l’homme qui m’a dit cela ne peut pas avoir menti…
Il resta trois ou quatre secondes sans répondre. Puis enfin :
— James, dit-il, je suis, voyez-vous, de ces gens qui pensent qu’il en est de l’or comme de toutes les choses de ce monde : c’est uniquement affaire de vouloir. Il y a de l’or partout où il y a des hommes qui veulent. C’est notre cas. Vous êtes jeune, solide. Les chiens sont en forme. Nous irons jusqu’où il faudra aller. S’il faut faire tout le Sloo jusqu’à la côte, nous le ferons.
— Bravo, Patrice !
— S’il faut le lâcher, nous le lâcherons. S’il faut aller au diable, nous irons… Qu’est-ce que ça peut nous faire… Rien ni personne ne nous attend. Nous sommes maîtres de notre peau…
— Sûr ! m’écriai-je avec un rire nerveux.
— Pas d’autre issue que de rentrer riches !… très riches !… ou claquer, superbement… bouffés par les loups, raidis par la glace. Cela seul est digne de nous !
— Bien parlé, Patrice ! Avec un homme comme vous j’irais jusque dans la lune !
Calmés par cette exaltation, bandés pour de nouvelles folies, nous pûmes, enfin, trouver un peu de repos.