XXXII

En dehors de ces ours, nous rencontrâmes, en cours de route, des loups, qui nous suivaient de loin et qui ne paraissaient pas méchants. Quand ils s’approchaient de trop près, nous leur envoyions une balle et toute la bande se sauvait en poussant des cris aigus.

D’un côté du chemin que nous suivions et qui n’avait guère forme de chemin que quand nous étions passés, grâce aux patins du traîneau et au piétinement des chiens, il y avait, à gauche, les Ayaks, espèce de gros plissement de terrain, haut à peine de cinq ou six cents yards, — mais sauvage, escarpé, convulsé. A droite, la plaine, tout unie, sans un arbre, sans une pierre, et dont le lointain se perdait dans la brume.

Le thermomètre, chaque jour, descendait d’un ou deux degrés. Par moment, il se levait une petite brise, qui, courant à ras du sol, se jetant dans les pattes des chiens, comme des lanières de feu, faisait hurler l’attelage de douleur.

— C’est long, disait Patrice. Voilà les froids qui viennent. Je voudrais bien que nous soyons au bout de cette course. Sitôt sur le terrain, il faudra que nous construisions la hutte. Nous en aurons besoin.

Cette journée-là, nous fîmes encore plus de seize milles ; nous galopâmes jusqu’à la nuit tombée. Arrivés à l’étape, les chiens se laissèrent tomber si lourdement à terre que, Patrice et moi, nous nous demandâmes si nous n’avions pas exigé de ces pauvres bêtes un effort trop prolongé.

Mais le lendemain les collines à notre gauche s’infléchirent subitement et bientôt nous aperçûmes l’immense plaine de Cunley, où le Sloo, retrouvé, le Sloo large de plus d’un mille, apparut. C’était le salut.

— Dieu soit loué et le boomerang ! s’écria Patrice qui mêlait le Dieu des chrétiens à son totémisme.

Le Sloo, transparent, incolore, coulait en sautillant de mille petites vagues courtes et joyeuses sur un vaste lit de sable pâle dont le fleuve n’occupait guère que la moitié.

Ni Patrice ni moi nous n’eûmes la patience que nous avions eue, quinze jours plus tôt, en arrivant, pour la première fois au Sloo. Nous poussâmes l’attelage aussi vigoureusement que nous pûmes et, là où la neige finissait, nous arrêtâmes le traîneau ; les chiens furent dételés, attachés par trois, vite, vite !… fébrilement… et tous deux, Patrice et moi, comme des enfants, comme des fous, nous nous élançâmes sur les sables.

Patrice, malgré son harnachement, ses peaux d’ours, bondissait… En un instant il m’eut distancé de plus de cent yards… Je le vis arriver au sable, faire quelques enjambées, s’arrêter, se baisser, prendre une poignée de sable dans sa main, et, quand je le rejoignis, le cœur battant, — il avait mis un genou à terre… il ne se releva pas, ne dit pas un mot, mais, levant vers moi sa main pleine de sable, je vis que ce sable était chargé de paillettes d’or :

— Oh ! Patrice ! m’écriai-je d’une voix étouffée.

Les larmes me vinrent aux yeux. Il se releva enfin, jeta sa poignée de sable, en prit une autre, la rejeta… Nous fîmes encore quelques pas, puis, de nouveau, nous nous arrêtâmes et, nous prenant par le bras, émus, comme devant la révélation d’une chose mystérieuse, nous montrant l’un à l’autre du doigt ce sable où le soleil allumait mille petits points lumineux :

— Comme il est riche ! Comme il est beau ! dîmes-nous, presque tout bas, comme si nous avions eu peur qu’on nous entendît.

Puis l’affolement de la première émotion disparut ; nous revînmes à pas lents vers les chiens, leur donnâmes à manger, mangeâmes nous-mêmes, silencieux, trop bouleversés, trop pleins de rêves, de projets, pour pouvoir les traduire par des mots.

Il faisait d’ailleurs ce jour-là un beau temps sec et clair. L’air vibrait. On sentait que pour un peu le ciel fût devenu bleu et que le soleil se fût montré, globe immense, couleur d’or, comme dans les pays heureux.


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