XXXIV

Ensuite nous nous mîmes à la besogne.

Tout d’abord nous avions décidé de travailler de compagnie. Nous nous étions installés sur les bords (ou plutôt dedans, carrément, car, si glacée que fût l’eau, nous en avions souvent jusqu’aux genoux) d’un des petits bras du Sloo, lequel, se séparant de la rivière à deux ou trois cents yards en amont de notre vallon la rejoignait à un ou deux milles au-dessous. C’était une sorte de petit ruisselet, large de dix pieds environ, qui, coulant sur un terrain très en pente et coupé de rochers, avait pour nous cet énorme avantage, grâce à ses chutes et à ses remous, de ne pas « déposer ». Le fond était continuellement ramené à la surface. Ce ruisselet était une merveille. Jamais je n’avais vu si mince cours d’eau charrier tant d’or et sous forme de paillettes si volumineuses.

Puis, — une fois de plus nous nous en rendîmes compte, Patrice et moi — la chasse à l’or est un sport où il faut de la lutte et de la compétition.

Je dis donc à Patrice un matin :

— Allez de votre côté. Je vais du mien. Nous nous retrouverons ce soir. Il sera amusant de voir qui aura fait la meilleure besogne.

— Voulez-vous dire par là, me demanda-t-il gravement, avec une pointe de tristesse, que nous ne devrons plus mélanger le produit de nos récoltes ?

— Si je voulais dire cela, n’eus-je pas de peine à répondre, ce ne pourrait être, vieil imbécile, que par amitié pour vous. Car il n’est pas douteux que vous connaissez le travail bien mieux que moi et que, pendant des semaines et des semaines encore, vous rapporterez, chaque soir, trois fois plus d’or que moi. Mais non. Je ne veux pas dire cela. Nous sommes frères et embarqués sur la même galère. Nos risques et nos gains doivent rester communs.

— C’est donc par simple amour du jeu ?

— Pas pour autre chose…

— Alors j’y consens !

A partir de ce jour-là nous tirâmes chacun de notre côté.

J’abandonnai le ruisseau à Patrice et allai m’installer plus loin à un endroit où la rivière vient presque lécher le pied de la falaise.

Il y a là, sur environ deux milles, entre la rivière et la paroi du rocher, une petite grève qui, tout de suite, m’apparut d’une richesse extrême, — et cette richesse se renouvelait en l’espace d’une nuit, — c’était admirable.

J’étais, chaque jour, rendu sur les lieux, comme Patrice à son ruisseau, à la première pointe du jour… Les journées étaient si vite finies !… Je me mettais au travail, et, quelque temps qu’il fît, par la pluie, le vent, la neige, — les grands froids annoncés par Patrice n’étaient pas encore venus et le thermomètre se maintenait entre 15 et 20 au-dessous de zéro, — je ne démarrais pas de ma tâche avant la nuit. Je travaillais avec une sorte de frénésie… Par moment, j’étais forcé de m’arrêter, de m’asseoir sur un plateau de rocher… Je haletais, j’étais trempé de sueur…

Vers une heure, deux heures après midi, je mangeais un morceau de poisson fumé, buvais une gorgée d’eau-de-vie, — ce qui me prenait bien cinq minutes, — et, sans me donner le temps de digérer ni de souffler, je me remettais à la besogne.

Ainsi jusqu’à la nuit complètement tombée…

Alors, je rassemblais mes outils, et, mes poches bourrées de paillettes d’or (oui, bourrées !… si extraordinaire que cela semble !…) je rentrais à la hutte, exténué.


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