Pendant quelque temps la vie revint au calme et, un jour, par un froid matin de petite bise coupante, j’étais seul au travail, au pied de ma falaise, quand un coup de feu retentit derrière moi ; j’éprouvai à la hanche comme la douleur aiguë et cuisante d’un coup de couteau. En une seconde, je sentis ma jambe droite s’engourdir, disparaître de ma sensibilité, comme si on me l’avait coupée, net, — et je tombai, le nez dans le sable, ne comprenant pas ce qui m’arrivait.
Je ne sais comment, dans ces moments-là, le travail se fait en dehors de vous, — et se fait si vite, si clair… Je me jetai de tout le haut de mon corps en avant et me mis à ramper vers mon fusil, en traînant le poids lourd et cotonneux de ma jambe droite… Je saisis mon fusil et alors seulement je songeai à me retourner et à regarder l’ennemi… Il était là, à cinquante pas, semblant stupéfait de ce qu’il venait de faire, debout sur un plateau de rocher, tenant son fusil devant lui, horizontalement, avec les deux mains…
Je me rappelle confusément que j’épaulai et que je tirai, à moitié couché, crispé, navrant et grotesque… le coup partit… et la seconde, la demi-seconde qui s’écoula ensuite me parut longue, si longue !… tout à fait un ralenti de cinéma… L’homme n’avait pas bougé, comme fasciné par le morceau de plomb que je lui envoyais… Et soudain sa main gauche s’ouvrit, lâchant le canon de son fusil, qui tomba sur le rocher avec un grand bruit, et, cette main, il la porta à son ventre, sa bouche fit un : oh ! silencieux, ses yeux se chargèrent de je ne sais quoi d’horrible, — il tomba, se disloqua, disparut derrière le rocher… J’entendis son fusil qui dégringolait de pierre en pierre…
C’était tout. Le silence était revenu, à peine entamé par le bruit des petites vagues dont se frisait la surface de la rivière. Je tenais toujours mon fusil… Je ne sais quoi d’écrasant me pesait sur le dos et les fesses. Peut-être dix minutes se passèrent ainsi… Je tremblais d’une sorte d’électrisation de tous les nerfs. C’était, mon Dieu !… le premier coup de fusil que je recevais et le premier que je donnais… et recevoir un coup de fusil est une aventure assez désagréable mais qui abrutit plus qu’elle ne terrifie… Tandis que tenir au bout de son canon un être qui est là, debout, immobile, cible immense et bien détachée entre le ciel et vous, qui vous regarde avec des yeux grands ouverts, béants, qui, pendant une seconde, semble s’offrir, comme un mannequin, — quelle chose atroce !
Puis un cri me vint : « Patrice !… » et de crier cela je sentis à la hanche cette sorte de brûlure… Je répétai d’une voix essoufflée : « Patrice !… » Rien n’avait répondu au premier cri. Rien ne répondit au second. Il était environ neuf heures. Patrice était à son ruisseau, à trois-quarts de mille de là, et, dans cette atmosphère chargée de neige, les sons ne se propageaient pas. Alors je cherchai dans le sable la position la moins incommode. J’étais tombé sur des pierres… Je les enlevai de dessous moi. Ma montre dans la poche de mon gilet commençait à me meurtrir les côtes… Lentement, prudemment, je la retirai de mon gousset et la mis dans la poche de mon pantalon, à gauche. Cela me prit encore quelques minutes… Tout de suite j’avais jugé la situation : mon « assassin » était touché et me ficherait désormais la paix… Quant à moi, — impossible de bouger… Je ne devais pas être mortellement atteint : quelque chose de profond me disait qu’aucun organe essentiel n’avait été démoli… Mais au premier mouvement je m’évanouirais de douleur. Il n’y avait donc qu’à attendre. A attendre toute une longue journée… Vers quatre ou cinq heures, Patrice viendrait me chercher : j’avais du temps devant moi…